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RENCONTRE MARJANE SATRAPI Le goût et les couleurs
Par Camille Thomine - Le 20/10/2011
Cinq ans après 'Persepolis', prix du Jury à Cannes en 2007, Marjane Satrapi troque ses personnages animés contre des acteurs en chair et os dans 'Poulet aux prunes'. Un conte porté par un casting hors pair. Rencontre avec une dessinatrice affamée de cinéma.
Marjane Satrapi ne se sent pas « légitime » pour s'exprimer sur la polémique liée à la diffusion de 'Persepolis' sur les télévisions tunisiennes. Les musulmans conservateurs ont été choqués par la séquence du rêve d'une fillette montrant Dieu sous les traits d'un vieux monsieur à la barbe blanche, la représentation d'Allah comme du Prophète étant proscrite par les préceptes de l'islam sunnite. Ils l'ont fait savoir, rejoints par les militants salafistes issus d'une mouvance ultra-minoritaire, mais très visible, manifestant dans la rue. Quatre ans après ce film d'animation, Satrapi préfère se concentrer sur 'Poulets aux prunes', son nouveau long-métrage co-réalisé avec Vincent Paronnaud. Mélangeant burlesque et mélodrame, elle y raconte l'histoire d'un musicien qui, son violon brisé, perd le désir de vivre. Un film inclassable qui pose aussi une question existentielle : quel part le plaisir prend-il dans notre vie ? En acceptant de nous rencontrer, Marjane Satrapi nous a donné quelques éléments de réponse. Avant-goût de 'Poulet aux prunes' à travers une recette en dix leçons.
Prélever... un zeste de conte philosophique
« Yeki boud, yeki naboud, il y avait quelqu'un, il n'y avait personne ». En ouverture du film, cette formule, équivalent persan du « il était une fois » français, donne le ton de 'Poulets aux Prunes' : celui d'un conte à tiroirs sur la mort et le sens de la vie. Pour Marjane Satrapi, il s'agissait du commencement idéal : non seulement parce qu'il laisse planer un parfum de mystère sur la véracité de l'histoire – « Y avait-il vraiment quelqu'un ? Cela s'est-il réellement passé ? » – mais aussi parce que cette simple phrase résume l'existence de chacun : comme l'écrit le poète Omar Kayyam, également cité dans le film, « Nul n'a jamais pu nous dire pourquoi l'on nous fait venir et nous en aller ».
Saupoudrer... de quelques morts
Poulet aux prunes, © Le pacteAvec un héros qui se laisse dépérir, une mère que l'on enterre, une fille sujette aux crises cardiaques et des visites de l'ange Azraël, le film reflète l'obsession de Marjane Satrapi pour l'idée « scandaleuse » de la mort : « Ma grand-mère disait toujours : « nous mettons notre vie à comprendre le monde, nous devenons tout ronds pour pouvoir bien rouler mais alors la mort nous aplatit ! » Pour autant, si la mort est un scandale, elle n'est ni un tabou ni une crainte. « Ici, en Occident, on nous assure que cuisiner vapeur et ne pas fumer va nous préserver. Mais pourquoi faire tant d'efforts pour donner de la chair fraîche aux vers de terre ? Tant que je suis en vie, je compte bien en profiter ! »
Mixer... les styles
Inspiré d'un sobre album en noir et blanc, 'Poulets aux prunes' investit toute la palette des genres cinématographiques : du mélodrame à la comédie sentimentale en passant par la parodie de sitcom, l'animation et le film fantastique. Pourtant, le drame existentiel demeure : « Le film raconte l'histoire d'un homme désespéré, odieux, qui n'aime pas ses enfants et meurt sans rédemption. Mais c'est parce qu'il y a en dessous cette trame très naturaliste qu'en surface on peut se permettre de mélanger les genres et faire de la grande-guignolade. » La mosaïque esthétique participerait même du vérisme de 'Poulets aux Prunes', aucune existence n'étant misérable d'un bout à l'autre. Tout comme la structure du film, toute en flashbacks et prolepses : « Lorsque vous vous allongez sept jours à attendre la mort, vos souvenirs et vos fantasmes surgissent dans le désordre ».
Goûter... au technicolor
Poulet aux prunes, © Le pacteSi Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud ne se sont refusés aucune audace, c'est sans doute parce que ni l'un ni l'autre ne sont issus du cinéma. « La priorité était que ça nous plaise, affirme la dessinatrice. « C'est le meilleur moyen de faire plaisir aux autres. Et, de toute façon, lorsque votre histoire est racontée par l'ange de la mort, vous ne pouvez pas y aller à reculons ! » Alors, pour cette accro de nouvelles expériences, le tournage a aussi été une « découverte » : « Je ne soupçonnais pas qu'il faille à ce point prévoir chaque détail... Pour la scène où Jamel (qui joue un commerçant roublard, ndlr) coupe un morceau d'opium, il m'a fallu choisir entre six crans d'arrêt ! »
Faire fondre... des acteurs hors pair
De la réalisation de 'Persépolis', Marjane Satrapi ne garde pas que des bons souvenirs. Pas évident de collaborer avec cent personnes après des années de travail solitaire... Surtout lorsque toutes « se sont mises à dessiner comme [vous] ». Pour 'Poulets aux prunes', le contexte était différent : un tournage moins long (quelques mois au lieu de deux ans) ; une histoire moins personnelle et une équipe « très à l'écoute. » Interprétés par des acteurs soigneusement choisis (Chiara Mastroianni, Edouard Baer, Jamel Debbouze...), les personnages sont exactement tels que les imaginait la dessinatrice. « Et souvent encore mieux », confie-t-elle. Chaque jour, Mathieu Amalric venait la consulter, l'album sous le bras : « Il avait adoré le livre et voulait que tout soit parfaitement fidèle, bien plus que moi ! »
Pimenter... d'une goutte de narcissisme
Poulet aux prunes, © Le pacteSi Marjane Satrapi a créé un héros masculin, c'est pour mieux se dissimuler derrière lui. À travers la figure de ce musicien opiniâtre et orgueilleux, elle questionne avec autodérision le narcissisme de l'artiste. « Il m'arrive moi-même d'être insupportable, reconnaît-elle, l'important c'est d'en être conscient. » Quant à la souffrance du personnage, qui rejoue à chaque note l'écho de son amour perdu, elle correspond au « romantisme » de la réalisatrice. Pour elle, la souffrance n'est pas une condition sine qua non pour créer. Mais le bonheur absolu non plus : « Regardez les gens qui tombent amoureux, ils ne travaillent plus, ne mangent plus... ils sont tellement remplis d'eux-mêmes qu'ils n'ont plus besoin de rien ! »
Agrémenter... d'un décor plus vrai que nature
Toutes les scènes ont été tournées en intérieur dans les mythiques studios de Babelsberg à Berlin (où fut enregistré le 'Nosferatu' de Murnau et plus récemment, 'Le Pianiste' de Polanski). Les décors conçus par Udo Kramer sont cependant si réalistes, qu'au bout d'une journée de tournage, une colonie de fourmis avait déjà investi le faux jardin. « Un jour, Mathieu Amalric s'y est installé pour allumer sa cigarette, ce qui est interdit. Les pompiers ont dû intervenir pour lui demander de l'éteindre... Il se croyait vraiment à l'extérieur ! »
Assaisonner... d'une pincée de Douglas Sirk, de peinture et de souvenirs
Poulet aux prunes, © Le pacteMarjane Satrapi et Vincent Paronnaud, tous les deux cinéphiles, ont glissé dans leur film un certain nombre de clins d'œil. À Douglas Sirk, d'abord mais aussi à Robert Wiene, Alfred Hitchcock, Michael Powell, Sophia Loren ou encore Murnau. Un passage évoquant la mort de Socrate reconstitue un tableau de David. Qu'on ne s'y trompe pas cependant : certaines scènes s'inspirent de faits réels. Ainsi celle où le héros Nasser Ali tombe amoureux des chevilles d'Irâne, qui semble un clin d'œil à 'L'homme qui aimait les femmes' : en réalité, c'est exactement comme cela que les grands-parents de la dessinatrice se seraient rencontrés.
Ajouter... un peu du sien
« À moins de m'appeler Hitchcock, je ne me verrais jamais jouer dans mon propre film », explique celle qui a tenu un petit rôle dans 'Les Beaux gosses' de Riad Sattouf. Dans 'Poulet aux prunes', elle prête pourtant sa voix à un certain Monsieur Ashour – l'un des rares personnages animés – et ses mains à Chiara Mastroianni, qui joue la fille de Nasser Ali devenue adulte. « Il fallait quelqu'un qui sache battre les cartes ! »
Mijoter... d'autres projets
Poulet aux prunes, © Le pacteRéaliser une exposition de peinture, suivre des cours de chimie à la fac et, pourquoi pas travailler sur le scénario d'un autre, les projets de Marjane Satrapi sont à la mesure de son insatiable curiosité. Pour le moment elle n'a « pas envie de bande dessinée ». Mais de films, assurément : « Faire du cinéma c'est un peu comme une drogue dure, c'est mauvais pour vous, parce qu'en l'espace de deux mois, toutes vos émotions sont démultipliées par cinq. Mais dès que vous y avez touché, vous avez envie d'en reprendre. »
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