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INTERVIEW DE MARTIN VALENTE L’histoire d’une solitude collective
Propos recueillis par Mathieu Menossi pour Evene.fr - Juin 2007 - Le 21/06/2007
‘Fragile(s)’ est seulement son deuxième film, et déjà Martin Valente étonne par ses talents d’équilibriste du 7e art. Des histoires qui se croisent, des rencontres improbables entre France et Portugal, ‘Fragile(s)’ est un miroir que l’on regarde avec ses questions et dans lequel se reflètent des réponses.
‘Fragile(s)’ est comme une partition de musique. Sur le papier, six voix associées deux par deux. Chacune a une couleur. Un caractère plus ou moins développé. Certaines sont jeunes, un peu dissonantes, en proie au doute. D’autres sont plus vieilles, plus expérimentées mais déjà désabusées. Toutes sont fragiles. Et toutes vont trouver en l’autre la résonance suffisante pour finalement trouver la force de s’épanouir. A la baguette pour harmoniser l’ensemble, un Martin Valente tendre et bienveillant.
‘Fragile(s)’ est né du flottement que vous aviez ressenti après votre premier film ‘Les Amateurs’. Voilà que vous bouclez le deuxième. La sensation est-elle la même ?
Pas encore. Le temps est aux chiffres. Mais je pense qu’après chaque film, il y a inévitablement un gros moment de déprime. D’autant plus avec ‘Fragile(s)’, qui, par rapport aux ‘Amateurs’, est plus personnel. Je crois que chaque film correspond à un moment et doit être à chaque fois une absolue nécessité. J’en ai besoin pour pouvoir dire certaines choses que je n’arrive pas à sortir autrement. Je suis toujours sidéré par les personnes qui parviennent à parler extrêmement bien de leur livre ou de leur mise en scène. A exprimer clairement le sens de leur oeuvre. Je dois être un peu jaloux. (rires) Mais pourquoi alors avoir créé cette oeuvre, si ce n’est pour répondre à des questions dont elles ne réussissaient pas à exprimer les réponses ?
Un film semble être pour vous une aventure que vous avez du mal à quitter…
Oui. Et parfois, on n’en peut vraiment plus. On est triste, en manque… de nos personnages, essentiellement. C’est difficile et souvent violent de quitter des personnages et les comédiens qui les incarnent. Ces derniers, en participant à d’autres projets, ont la possibilité de se replonger très vite dans un autre univers. Mais il y a un après tournage auquel les acteurs ne prennent pas part, déjà partis pour d’autres aventures. Et le réalisateur, lui, reste alors accroché à son film, se percevant un peu comme un mammouth, dont chaque geste est lent et lourd. C’est ce dévouement à son film qui fait qu’on a d’autant plus de mal à le quitter.
Vous avez eu l’idée de mettre en place un blog afin de suivre l’aventure de la construction du film…
C’était très excitant de se dire que nous allions partager cette aventure avec des inconnus. Mais le blog a permis également de partager le film avec toute l’équipe. Tout le monde passait voir les photos, les vidéos, écouter les sons. Et bien sûr, au moindre dérapage, la sanction tombait : ”Ah, ça va finir sur le blog !” Une sorte de zapping de tournage. Mais le blog est aussi une pratique égotiste. Ce que je griffonnais d’habitude sur du papier se retrouvait sur le blog au vu et au su de tous. Une façon de se dévoiler qui n’est pas désagréable.
Trois histoires, trois lieux, trois duos… Comment êtes-vous parvenu à trouver l’équilibre pour imbriquer avec homogénéité tous ces éléments ?
Il y a eu bien sûr un gros travail d’écriture. Nous avons fait pratiquement trois moyens métrages. Mais j’étais le seul à connaître dès l’écriture quelle devait être la petite musique d’ensemble. Je savais ce qui allait réunir ces personnages. Pour des raisons de lisibilité, le scénario n’était pas exactement le reflet du film. Mais au final, tout le monde s’y est retrouvé. Simplement, pendant le tournage il a fallu se montrer vigilant. Nous avons tourné par bloc, par duo, tout en conservant systématiquement cette petite musique. En maintenant la même gamme d’émotions entre toutes les histoires, et ce malgré des situations plus lourdes que d’autres, avec des personnages d’âges et de sexes différents.
Plus qu’une simple tonalité, la musique occupe d’ailleurs une place prépondérante dans le film. Quel rôle lui attribuez-vous ?
J’y ai consacré beaucoup de temps. Il y a une vraie proximité entre l’écriture, les personnages et la musique. C’est un liant extraordinaire. Un décor de sentiment. J’ai besoin d’écrire en musique. J’ai affiné petit à petit mes choix parmi de la musique déjà existante, à laquelle j’ai ajouté de la musique originale, composée par Denis Mériaux. Une fois mes morceaux choisis, je les ai écoutés en boucle pour m’imprégner intégralement des sentiments de chacun de mes rôles. Je faisais écouter à mes comédiens certains des morceaux, en fonction de l’émotion que je souhaitais leur faire interpréter. Au-delà des mots, la musique a l’avantage d’être beaucoup plus directe émotionnellement.
Le travail de montage s’est-il révélé périlleux ?
Au départ, on a essayé de suivre le scénario tel qu’il était écrit, en bloc. J’aimais bien notamment ce qu’avait fait Alejandro Gonzales Iñarritu dans ‘Amours chiennes’ : plusieurs histoires avec un lien entre elles mais traitées de façon indépendante. Au montage, il s’est avéré que certaines histoires étaient plus fortes que d’autres, plus graves en termes d’émotions. Les aborder l’une après l’autre risquait de créer un déséquilibre. Nous avons donc décidé de les entremêler.
Vous offrez à François Berléand un rôle de composition dont il est peu coutumier...
J’en avais assez de le voir dans des rôles de cynique méchant, même s’il le fait très bien. Il y a tellement d’autres choses en lui. C’est un homme délicieux. Un comédien qui arrive à maturité. Un monstre de jeu. J’avais donc envie d’aller vers une autre gamme d’émotions, éloignées des stéréotypes dans lequel on le confine peut-être un peu trop à mon goût. Je voulais un personnage un peu plus lunaire, plus doux. Il y a tout un tas de scènes où il ne parle pas et où il a une gestuelle désabusée de petit enfant perdu. Il est très touchant dans ce rôle-là.
Comment les différents acteurs ont-ils réagi lors de la première projection ?
Ils étaient nombreux. J’étais tendu et impatient. Mais tous ont été très emballés de découvrir la proximité des trois histoires. Ils ont été d’une tendresse et d’une bienveillance incroyables. Et je crois qu’ils sont fiers du film, autant que je le suis. Il est tel que nous l’avons tous souhaité. Et pouvoir partager ce sentiment, c’est l’aboutissement idéal de l’aventure. Je savais que nous avions fait un excellent travail mais je ne voulais surtout pas gâcher ce qu’ils avaient pu me donner. Ni leur confiance, ni leurs espérances.
Cherchiez-vous un peu de vulnérabilité en situant une partie de votre histoire dans ce contexte étranger, au Portugal ?
La fragilité de Paul (F. Berléand) et de Sara (S. Martins), qui s’interrogent sur le sens à donner à leur vie, est certes réelle mais moins dramatique que celle de Nina (M. Gillain), d’Yves (J.-P. Darroussin) ou de Vince (J. Gamblin). J’avais donc envie de placer leur solitude ailleurs et de les entourer de gens. L’étranger se prêtait tout à fait à la situation. Surtout dans le cadre d’un festival de cinéma où on est très entouré et en même temps très seul. Pour les autres personnages, je n’avais pas besoin de les placer hors de leur univers. Leur solitude était suffisamment forte.
C’est difficile de dépeindre cinématographiquement une sensation aussi intime que la fragilité psychologique ?
Il s’agissait pour moi d’être énormément avec les acteurs. D’aller les chercher. L’essentiel n’était pas tant ce qu’ils disaient que leur manière d’écouter l’autre. Leur travail était très intérieur. Il faut dire que j’étais très bien entouré. Si un comédien est mauvais, c’est toujours la faute du réalisateur. D’autant plus s’il a écrit le scénario. Erreur de casting. Erreur de direction. On peut toujours reprocher à un acteur d’être mauvais. C’est pourtant le réalisateur qui a choisi de le faire jouer !
‘Fragile(s)’ reste un film optimiste...
Optimiste et drôle, même si la tonalité du film est assez grave. Je pense que chacun des personnages a suffisamment de recul par rapport à ce qui lui arrive. La vie est parfois absurde, cruelle. Et nous avons besoin d’en rire pour tenir le coup. C’est, je pense, une façon saine d’appréhender les événements. Je veux pouvoir rire d’une situation qui peut aussi m’émouvoir et m’arracher un petit sanglot. J’aime les clowns tristes. Il y a des losers magnifiques. Je ne voulais pas non plus un happy end. Je m’arrête juste avant et laisse aux spectateurs la liberté de continuer, ou pas, l’histoire. Par cet optimisme, j’avais très envie d’amener les spectateurs à aimer ces personnages autant que moi je les ai aimés en écrivant le scénario. Qu’ils puissent s’y retrouver, plonger dans leur histoire. Je n’aime pas trop le cinéma désincarné qui s’appuie sur la prouesse de réalisation ou de mise en scène. Je préfère raconter plus simplement une histoire avec des gens.
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