samedi 21 novembre

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Sous les palmiers, le cinéma

INTERVIEW DE MATHIEU AMALRIC ET NICOLAS KLOTZ


Avec trois films présentés à Cannes, plus un court métrage, Mathieu Amalric squatte la Croisette. En compagnie de son réalisateur Nicolas Klotz, l’acteur nous accorde quelques minutes pour évoquer ‘La Question humaine’ dans lequel il est Simon, psychologue d’entreprise chargé des licenciements.


Alors que les badauds attendent les stars et que les starlettes se battent avec leurs gardes du corps sur la Croisette, on en avait presque oublié qu’il peut y avoir des moments de grâce lors d’une interview et que le cinéma peut repasser au premier plan. Même avec un planning de ministres, Nicolas Klotz et Mathieu Amalric nous consacrent un peu de leur temps pour se plonger sur ‘La Question humaine’.


Comment se passe le Festival avec trois films dans trois sélections et un court métrage que vous avez réalisé pour Talents Cannes 2007 ?

Mathieu Amalric : On ne voit pas grand-chose à part des journalistes et des photographes, malheureusement. Du coup, c’est la nuit qu’on croise d’autres cinéastes et qu’on parle vraiment de cinéma. Hier soir, on s’est retrouvés avec Jarmusch, Kaurismaki… Là, c’est amusant. Et puis on ne croise pas que des réalisateurs. Je pense que c’est pour ça que les nuits sont longues, pour sortir des obligations de la journée.

Nicolas Klotz : Mathieu est très exposé en tant qu’acteur. Les journalistes aiment bien discuter avec les acteurs, moins avec les metteurs en scène. Les metteurs en scène parlent de cinéma et les grands médias ne s’intéressent pas vraiment à ces questions-là. Ils s’intéressent au côté people, au côté star ou au côté médiatique des choses. Cannes, je crois que c’est l’endroit du monde qui est le plus important pour le cinéma et même si théoriquement tout est en place pour que tout puisse exister en même temps, les dés sont très pipés et les plus belles choses ne sont pas nécessairement les choses les plus exposées. C’est un problème important. Soit on expose le cinéma parce qu’on défend le cinéma, soit on expose les vedettes parce qu’on défend la télévision. Ou plutôt le glamour. Si le glamour a toujours eu sa place au cinéma, ce n’est pas l’essentiel. C’est un peu comme un effet secondaire, comme pour les médicaments.


Mathieu, vous êtes ici en tant qu’acteur et réalisateur. Vous aviez déclaré il y a quelques années que vous vous sentiez plus réalisateur qu’acteur. Où en êtes-vous ?

MA : C’est une bonne question… Il y a eu des projets un peu irrésistibles. C’est difficile de ne pas les faire. Surtout quand ce sont de vraies rencontres. J’ai quand même continué à écrire mon scénario. A partir du mois d’août, je me mets vraiment à travailler sur mon film, et je vais m’arrêter de jouer. Je devais arrêter, il y a déjà un moment, mais Desplechin voulait faire un autre film, et puis Bonello voulait faire un autre film…


Comment avez-vous travaillé ensemble sur ‘La Question humaine’ ?

MA : C’est assez difficile à définir. C’est un projet qu’Elizabeth Perceval et Nicolas Klotz portent tous les deux depuis sept ans. Ils m’ont donné le scénario il y a quatre ou cinq ans. Du coup, c’est une chose assez intime et très simple de se voir et finalement de parler d’autre chose. Le personnage de Simon devenait une entité, comme un entonnoir dans lequel entraient plein de choses de nos vies. Il devenait vivant ou glacial, mais en tout cas, il prenait corps. C’est un travail de ressassement.

NK : Je crois qu’il y a quelque chose de l’ordre du frère. En creusant les choses avec Mathieu, j’ai creusé des choses en moi. Je trouve ça très impudique de demander à un acteur de jouer le metteur en scène. Il ne s’agit pas de confier des blessures à quelqu’un et de se filmer à travers un acteur. Je ne te demandais pas de jouer mais je creusais des choses en moi qui font que je voyais le film d’une certaine manière, grâce à cette métamorphose que j’ai moi-même vécue tout au long du film. Je n’arrive pas à m’imaginer demander ça à un autre acteur. J’imagine que c’est la même relation qu’a un écrivain avec ses personnages. Ce n’est pas simplement des lettres ou des mots, du papier et un stylo, c’est quelque chose de beaucoup plus profond. Je crois que Mathieu occupe une place très particulière en tant qu’acteur dans le cinéma français. Parce qu’effectivement les metteurs en scène adorent travailler avec lui. Cette fraternité nous fait découvrir des choses sur notre cinéma qu’on ne pouvait pas découvrir avec des acteurs seulement acteurs. Il y a quelque chose de Jean-Pierre Léaud, la place qu’il occupait dans le cinéma français et italien a permis à des cinéastes de trouver leur cinéma.

MA : Certainement, avec lui ils étaient heureux de savoir qu’il venait de travailleravec untel ou untel. Et c’est assez incroyable, parce que c’est la raison de la rupture entre Godard et Truffaut : la possession de Jean-Pierre Léaud.

NK : J’ai hâte de voir le prochain film de Mathieu parce que je pense qu’il a emmagasiné tellement de choses en cinq ans, en tant que réalisateur. Même si tu n’as pas tourné physiquement, tu as quand même tourné. Je me souviens de cette phrase de Desplechin au moment de ‘Rois et reine’. Une lettre parue dans Les Inrocks adressée à Catherine Deneuve, il disait qu’elle était la plus grande réalisatrice dans le sens où elle avait permis aux réalisateurs de faire les films qu’ils voulaient faire. Je trouve ça juste dans ton cas. Tu es réalisateur.

Lire la critique de ‘La Question humaine’

C’est une relation que vous n’avez eu qu’avec Mathieu Amalric ? Comment cela s’est-il passé avec les autres acteurs ?

NK : C’est particulier avec Mathieu parce que c’est le rôle principal. Les autres, je pense que c’est un rapport plus amoureux : je ne peux pas filmer des gens si je ne les aime pas. Mais il n’y avait pas le même genre d’enjeu. Parce que le personnage de Simon dans ‘La Question humaine’ est en perpétuelle métamorphose, les autres sont là et l’accompagnent dans cette métamorphose. Ils ne se transformaient pas comme Mathieu.


Pensez-vous qu’il était nécessaire de faire un film aujourd’hui sur le fascisme ordinaire ?

NK : Vous venez de prononcer “le fascisme ordinaire”… C’est très violent puisqu’a priori le fascisme, c’est tout le contraire d’ordinaire. C’est peut-être ce dont il faut parler avant tout. Je crois que si on n’est pas capable de représenter cette chose-là à travers le cinéma, le cinéma n’a pas grand lieu d’être. Rien n’a empêché Auschwitz, ni le cinéma, ni la philosophie, ni la culture en général. Donc ça peut recommencer, et ça va recommencer. Sous des formes qu’on ne sait pas encore nommer mais ça se met en place tranquillement, jour après jour. Et j’essaie de filmer ça. Pas pour plomber, ou pour enfermer les gens dans une chose sombre, mais pour réveiller des instincts de vie. Hier, on a annoncé l’existence d’un ministère de l’Identité nationale. Ca passe comme une lettre à la poste. C’est une chose que je trouve extrêmement inquiétante.


Vous avez décidé de faire ce film il y a quelques années, il se trouve qu’il est à Cannes aujourd’hui et qu’il est d’une actualité brûlante…

NK : Le temps est une chose étrange. Je pense que ce dont parle le film est d’une actualité brûlante depuis des décennies. Simplement aujourd’hui, c’est un peu plus voyant. Parce que certains hommes politiques sont très “décomplexés” comme ils disent et ils veulent parler des “vrais problèmes”, des “vraies questions, sans tabou”, et du coup, ils se permettent de mettre en acte et en mots des décisions collectives qui rappellent assez précisément des choses qui se sont passées dans les années 1930. Ils stigmatisent certaines catégories de population, une manière de penser, ils décrètent que la pédophilie et l’homosexualité sont des problèmes génétiques. Ca s’appelle de l’eugénisme et ça passe comme une lettre à la poste parce que pour une raison totalement irrationnelle, un homme de droite arrive à faire croire que ce sont des choses propres. Alors que c’est peut-être une des choses les plus ignobles que la société contemporaine ait générées. Si on continue la réflexion, on peut dire que cet homme-là est génétiquement fait pour gouverner. Et qu’on peut créer et repérer une classe de dirigeants qui sont génétiquement capables de le faire alors que les autres ne le sont pas, qu’il n’y a plus besoin de philosophie, plus besoin de sociologie, plus besoin de penser. Qu’il suffit de naître à Neuilly, d’être extrêmement riche, d’affirmer les valeurs de la droite de manière extrêmement radicale pour revendiquer et reprendre cette place que les révolutions populaires ont évacuée.



Propos recueillis par Marion Haudebourg pour Evene.fr - Mai 2007


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