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INTERVIEW DE MIA HANSEN-LOVE Une esthétique de la clémence

Propos recueillis par Julie de La Patellière pour Evene.fr - Septembre 2007 - Le 10/07/2007

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INTERVIEW DE MIA HANSEN-LOVE

Véra dans ‘Fin août, début septembre’, Aline dans ‘Les Destinées sentimentales’, puis critique aux Cahiers du cinéma, la jeune réalisatrice de 26 ans Mia Hansen-Love n’a pas perdu son temps ! Son premier long métrage, ‘Tout est pardonné’, sort sur les écrans ce 26 septembre. Rencontre avec une cinéaste profonde et délicate, qui fait preuve d’une étonnante maîtrise.

C’est sous les toits, à la lumière (et à la pluie...) d’un vasistas que Mia Hansen-Love nous parle de son film, l’histoire d’un couple franco-autrichien qui se perd dans les villes, la drogue et le désamour. Pendant dix ans, leur fille, Pamela, ne verra plus son père. Jusqu’aux brèves retrouvailles, à Paris...

Comment êtes-vous passée à la réalisation ?

Cette histoire m’habite depuis longtemps et l’envie de l’écrire date d’avant le cinéma. Elle aurait pu se manifester autrement, mais elle a trouvé le cinéma comme lieu pour exister. Même si elle n’est pas autobiographique, cette histoire me définit. Je m’y suis identifiée et elle exprime ce que je suis. Pourtant je n’ai pas tout dit avec elle, elle peut se déployer, s’amplifier, m’amener ailleurs. Ça m’a pris du temps, il y a eu des détours. J’ai joué en tant que comédienne, j’ai écrit mais je n’arrivais pas à trouver comment m’exprimer véritablement. Or, dès mon premier court métrage, je me suis sentie libre, désinhibée. La surprise, ça a été de me sentir aussi à l’aise et de trouver enfin les moyens de traduire ce que je ressentais. Dans l’écriture du scénario mais aussi dans la mise en scène, tout ce qu’il y avait de douloureux auparavant disparaissait. Il n’y avait plus d’écart, de décalage.

Les lieux, dans votre film, semblent participer à la vie des personnages et marquer des étapes dans leur parcours. Avez-vous un rapport affectif fort à l’espace ?

Oui, je ne pourrais pas filmer des lieux neutres, qui ne m’interpellent pas. Les endroits que j’ai choisis sont ceux où j’ai été, qui ont une âme pour moi. Vienne par exemple est liée à l’enfance, à l’idée d’un autre monde, au passé dans le sens d’une altérité, de ce que les autres ont vécu. J’ai été bercée par les récits de Vienne parce que mon père y a vécu vingt ans. C’est une ville légendaire, nostalgique, représentant les moments heureux d’une famille nombreuse, vivante - et utopique pour moi. Mais le retour de Vienne ayant été marqué par un immense drame, c’est aussi une ville tragique. C’est le lieu de l’origine, de la joie et du malheur. Je ne voulais pas que le film commence à Paris. Vienne a été un détour libérateur, comme le fait de passer par le cinéma. Il faut trouver la bonne porte pour raconter une histoire, après, tout se déroule. Ensuite, j’ai filmé Paris parce que j’y ai grandi, c’est une ville évidente pour moi. Quand je place la scène de retrouvailles au Jardin des plantes, près duquel j’ai habité, ce n’est pas par hasard. Pourtant quelquefois le choix peut être inconscient : la maison de campagne à la fin ressemble beaucoup à celle où j’ai passé mon enfance, mais je ne m’en suis rendu compte qu’après.

C’est un film sur l’enfance alors ?

Oui, mais aussi sur le passage à l’âge adulte. Je voulais redonner vie à l’enfance, retrouver ses sensations, sans que ce thème soit un projet au départ. Je vais de l’avant, je me sers de la fiction, tournée vers l’avenir, pour me réconcilier et faire revivre ces souvenirs. Un cinéaste a dit : “Faire des films c’est se créer des souvenirs”, on a l’illusion de revenir vers le passé mais en réalité, on invente un passé. D’autant plus que ce n’est pas le mien.

Le couple s’exprime en français et en allemand et la culture autrichienne est très présente. En quoi la langue et la culture germaniques ont-elles forgé votre univers ?

C’est la langue maternelle de mon père. Elle est associée à l’ailleurs. J’ai toujours voulu l’apprendre car j’ai grandi dans l’amour de la culture et de la littérature autrichienne. Pour moi l’allemand représente la poésie. L’autrichien, plus spécifiquement, est mélancolique. Il y a aussi une rondeur, une douceur dans l’accent. Quant à la littérature de ce pays, elle a des qualités de concision, de légèreté et de clarté qui me sont précieuses.

Vous citez deux poètes dans le film, Trakl et Eichendorff. Pourquoi la poésie plutôt que le roman ?

J’ai un rapport plus vital à la poésie. Tant de choses sont dites en si peu de mots. Ça résume bien le destin humain : c’est comme des cendres, la poésie. On ne laisse presque rien de son passage, juste une lumière, quelque chose de ténu mais d’essentiel. La poésie va au coeur des choses en un geste, elle cherche la grâce. La question de l’écriture pour moi, c’est le besoin de laisser une trace, c’est le souci de l’invisible.

Et si je vous dis qu’il y a quelque chose de suranné dans votre film ?

Je n’ai pas du tout voulu faire un film rétro. Mais c’est un film sincère. Il y a donc peut-être des aspects du film qui ne sont pas contemporains car je suis constituée de ça. Je n’avais pas d’intention : ni celle d’être moderne ni celle d’être démodée. C’est sûr que les personnages ne pourraient pas s’écrire des e-mails… Je me suis toujours sentie un peu en décalage, avec une quête de sens, d’envie de poésie qui ne sont pas nécessairement actuelles. Ce qui me hante est assez sous-représenté, je trouve !

Dans la même idée, les visages des actrices sont picturaux, intemporels. Comment les avez-vous choisies ?

Je cherchais des femmes qui avaient une beauté et une intériorité. Dans le cinéma de Bresson, qui est un cinéma de la transcendance, tous les acteurs sont magnifiques. Je cherchais pour le personnage de Pamela une actrice à la fois douce, lumineuse, secrète, mystérieuse. Quand j’ai vu Constance Rousseau, j’ai tout de suite remarqué que sa manière d’être n’était pas réductible aux archétypes de son époque. Je n’ai pas envie de représenter la majorité, plutôt ce qui lui échappe. Je ne cherchais pas quelqu’un qui ressemblait aux gens de son âge. Je suis sûre qu’on peut parler du monde d’aujourd’hui ainsi, au moyen d’un contrechamp.

Il se dégage une douceur chez les personnages, une délicatesse et une absence de colère parfois déroutante, au vu des événements. On peut parler d’esthétique de la clémence ?

J’associe la douceur à l’intelligence et à la poésie. L’agressivité, la rancune, la dureté, ce ne sont pas les thèmes sur lesquels j’ai envie de travailler. J’ai voulu filmer la bonté.

Mais de toutes les questions morales, vous choisissez de filmer le pardon, comme si c’était au coeur du rapport humain. C’est pour vous l’essentiel ?

J’ai été élevé par des kantiens ! Avec l’idée que l’art doit donner confiance et donner espoir. Le pardon c’est la conscience de la souffrance des autres, c’est ne pas être dans le jugement mais la bienveillance. Je suis inspirée par des idées humanistes.

Votre premier court métrage ‘Après mûre réflexion’ traitait de la clémence, mais aussi du temps, comme s’ils étaient liés. L’art semble le temps nécessaire au pardon. Il faut que l’eau passe sous les ponts en quelque sorte ?

Pourtant j’ai l’impression d’être toujours en retard et que le temps m’échappe. Quelque chose de miraculeux s’est passé entre Pamela et son père, mais Victor est tout de même passé à côté de sa vie. Je suis très consciente de la fragilité de l’existence. J’essaie de me dire que le temps est nécessaire.

Malgré le tragique, des traces sont laissées. Le film s’achève sur une sensation d’apaisement.

C’est ma quête. Mais même les gens qui ont la foi - ce qui n’est pas mon cas - les personnages de Bernanos, de Mauriac ne sont pas paisibles. Je n’ai pas voulu filmer la grande réconciliation, je sais que ça ne se passe pas comme ça ; la joie des retrouvailles ne supprime pas l’échec. Mais je voulais que le film affirme la vie, sans pour autant avoir un message. Qu’il propose plutôt une philosophie, et un questionnement.

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