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INTERVIEW NADINE LABAKI « J'ai le Liban dans le sang »
Propos recueillis par François Aubel - Le 12/09/2011
Après le succès de 'Caramel', Nadine Labaki revient avec une comédie interreligieuse, où chrétiennes et musulmanes tentent d'éviter la guerre à coup de stratagèmes burlesques. Tourner le malheur en dérision, c'est le credo de cette fable, très applaudie à Cannes, qui sonne comme un cri de révolte.
Un mois après le Festival de Cannes où son film a reçu un accueil triomphal, Nadine Labaki reçoit dans un hôtel parisien. Elle semble torturée, impatiente de savoir si, comme 'Caramel' (vendu dans une soixantaine de pays), son nouveau film va trouver son public. Aucune inquiétude puisqu'après Cannes, le long-métrage séduit le festival de Toronto et repart avec le Prix du public (succédant au palmarès au 'Discours d'un roi'). Avec 'Et maintenant on va où ?', la réalisatrice libanaise a eu l'élégance de traiter sans lourdeur un sujet grave, plaçant les conflits moyen-orientaux sur le terrain de la fable. Dans Le Point, François-Guillaume Lorrain a raison lorsqu'il évoque la métis à propos de ce film, cette intelligence rusée qui caractérise le mythique Ulysse. Toutes les comédiennes, en majorité non professionnelles, en font preuve. Cette ruse, qui confine souvent à la farce, devient leur seule arme pour lutter contre la violence dans un film qui se veut « une réponse au ras-le-bol d'un pays toujours au bord du chaos ». Cela provoque un petit miracle de cinéma. Le septième art libanais, s'il ne sait pas vraiment où il va, a trouvé en Nadine Labaki sa meilleure ambassadrice.
Lire la critique de 'Et maintenant on va où ?'.
Comme 'Caramel', en 2007, 'Et maintenant on va où ?' a reçu un excellent accueil à Cannes, comment l'avez-vous vécu ?
Avec beaucoup d'enthousiasme, beaucoup d'émotion. C'est toujours difficile d'arriver avec un deuxième film. J'avais de l'appréhension, mais tout s'est bien passé. Je suis très contente. J'étais déjà très heureuse de l'accueil de 'Caramel' au Liban. C'était génial, incroyable ! Pour les gens là-bas, c'est devenu quelque chose d'emblématique. Ils sont fiers de ce film. Ils l'offrent en cadeau à tout le monde parce que chacun connaît au moins une personne de sa famille qui a immigré. 'Caramel' est devenu en quelque sorte l'émissaire du Liban ! J'espère qu'il y aura le même engouement pour ce nouveau film.
Pourquoi vous placez-vous sur le terrain de l'allégorie en ne citant jamais le mot Liban, en étant dans une époque indéterminée ?
Je ne voulais pas qu'il y ait de rapport avec une guerre en particulier. Parce qu'on a toujours tendance à se demander : « Tiens, ça se passe où exactement ? C'est lié à quels événements ? » C'est pourquoi je ne date pas, je ne dis pas où ça se passe. Il y a juste le dialecte qui indique que l'action se déroule au Liban. En se plaçant ainsi, c'est aussi plus facile d'évoquer un sujet sérieux avec le sourire.
Est-ce que l'idée de la comédie musicale, des scènes dansées ou chantées, sont venues tout de suite ou en filmant ?
Et maintenant on va où ?, © Rudy Bou ChebelOui, c'est venu dès le départ, c'était écrit dans le scénario. La première scène du film (la marche des femmes en noir, ndlr) a été écrite en premier.
La dernière aussi ? Puisque les deux scènes se répondent.
Pas la dernière puisque c'est en tournant qu'on développe certaines choses. La boucle s'est bouclée naturellement.
Vous aviez des références de comédies musicales en tête ?
Non, parce que je ne voulais pas faire dans le classique. Je voulais juste des interludes, des petits passages très minimalistes, plus expressifs qu'une simple parole. Par exemple dans la danse funèbre du début, je voulais exprimer la souffrance d'une manière très légère, dans le sens subtil, par des mouvements très minimes mais synchronisés entre ces femmes. Je ne voulais pas faire de la comédie musicale, je voulais juste des petits moments musicaux.
N'est-ce pas risqué de passer de la comédie musicale au jeu ?
Si certainement, pour le rythme, c'est compliqué. Mais je n'ai pas trop réfléchi. Tout s'est fait de manière très instinctive. Si j'éprouvais le besoin de faire quelque chose, je le faisais.
Est-ce que ces interludes étaient là aussi un moyen de nous faire pénétrer dans l'univers de la fable ?
Oui, bien sûr. Ça me permettait de dire : « Attention, ce n'est pas une histoire politique que je vais vous montrer, mais un conte. »
Identité sexuelle hier dans 'Caramel', confessionnelle ou communautaire avec votre deuxième film, cette question vous taraude…
Et maintenant on va où ?, © Rudy Bou ChebelC'était plus le cas dans 'Caramel' parce que moi-même je me posais plein de questions en tant que femme, en tant que Libanaise aussi. Parce que je pense qu'on est perdu, coincé entre tout ce qui nous vient de l'Occident et notre culture. Je pense que l'on est plus Chrétien que Libanais, plus Musulman que Libanais. Il y a un rapport avec la religion qui est très fort et en même temps je pense que l'on ne s'est pas encore trouvé. Si on parvient à trouver cet équilibre entre Occident et Orient, on pourrait se stabiliser. Mais ce n'est pas encore le cas. C'est pour ça que nous sommes dans les excès.
Dans ses romans, votre compatriote Hyam Yared (éd. Sabine Wespieser) parle tout comme vous de la guerre et de ses effets d'hier à aujourd'hui, mais elle se place d'un point de vue urbain, au sein de la bourgeoisie libanaise. C'était important pour vous de ne pas vous situer en ville, de mettre en scène ce village isolé…
Oui, mais c'est venu naturellement aussi. Je me pose toujours cette question : Pourquoi j'ai voulu tourner un film dans un village perdu dans la montagne ? C'est quelque chose qui vient inconsciemment, qui a un rapport peut-être avec des souvenirs d'enfance. Ma famille est originaire d'un village de montagne au-dessus de Beyrouth. Quand je remonte chez moi et que je revois ma famille, des amis, je me rends compte à quel point je suis inspirée par eux, par mon enfance, par les gens qui m'entouraient, par leur manière de parler, par leur manière d'être.
Le mélange confessionnel dont vous faites l'allégorie, l'avez-vous expérimenté vous-même ?
Bien sûr. Je suis née chrétienne dans un village chrétien. Mais après quand j'ai grandi, quand j'ai été à la fac à Beyrouth pour apprendre l'audiovisuel, tout s'est mélangé. On cohabite naturellement aujourd'hui. Le film est né d'une frustration de ne pouvoir en parler et de ne pouvoir en débattre. C'est naturel pour moi de vivre en communauté. Je trouve ça frustrant de voir comment, pour des raisons complètement idiotes, tout est prétexte à rentrer en conflit. C'est pour cela que j'ai décidé d'écrire ce film.
Ce film porte en lui la revanche des mères, il leur est dédié…
Et maintenant on va où ?, © Rudy Bou ChebelJ'ai grandi, tout comme beaucoup de gens de ma génération, avec cette image de femmes qui expriment la souffrance d'avoir perdu un être cher à cause de la guerre d'une manière violente. J'ai des images qui ne s'effaceront jamais de femmes qui s'arrachent les cheveux, les habits, qui se frappent, qui se tapent dessus, qui se cognent la tête, se roulent par terre, crient très fort. Ce sont des expressions de grandes violences qui me fascinent. Je suis obsédée par ces images là. Et c'est peut-être en raison de cette envie de rendre hommage à ces mères, à ces Pietà et par fascination que je me suis mise à faire des films. Je me demande toujours comment elles font pour vivre, comment elles font pour continuer à vivre, à être mère ? C'est finalement un sentiment qui est né avec le fait d'être mère. Ce film je ne l'aurais pas écrit si je n'avais pas procréé. Je l'ai écrit quand j'ai appris que j'étais enceinte. Ça a coïncidé avec une nouvelle guerre de rue qui a éclaté en mai 2008 dans Beyrouth. Du jour au lendemain, des gens qui vivaient ensemble depuis des années devenaient ennemis au nom de leur confession respective. Cet événement a rouvert la plaie, ça m'a rappelé toutes ces images de femmes. Je me suis demandé comment je ferai pour empêcher mon fils de prendre les armes quand il serait grand. Alors, oui, ce film est dédié aux mères. Je ne connais pas une femme au Liban qui n'a pas vécu un drame relié à la guerre.
J'ai été frappé par votre direction d'acteurs. On peine à imaginer que ceux-ci sont en majorité non professionnels. Comment les mettez-vous en condition pour faire si vrai ?
C'est plus facile pour moi d'y croire ainsi. J'aime expérimenter les choses avec la réalité. Je fais un film pour exprimer un point de vue, une frustration. Trouver une réaction humaine qui pourrait se rapprocher le plus possible de la réalité me permet d'y croire. Quand je choisis une personne qui me fascine dans la vie pour sa personnalité, je lui demande d'être exactement ce qu'elle est dans le film, cela me permet de croire en sa réaction humaine. En fait, cela me rassure. Je ne me dis pas « Je fais un film » mais « Je transmets la réalité dans un autre contexte, sur grand écran. »
La mère de l'enfant assassiné est-elle une professionnelle ?
Et maintenant on va où ?, © Rudy Bou ChebelNon. Je ne leur demande pas de composer. Même pour les acteurs professionnels. Je les choisis pour ce qu'ils sont dans la vie. Pas parce que j'ai vu leur travail dans un autre film et que j'apprécie leur technique mais parce que je les aime eux. Concernant les acteurs professionnels, ce sont des acteurs de théâtre que les gens n'ont pas vus depuis longtemps. Mais à part le maire, la femme voilée en noir, le peintre et une ou deux autres personnes, tous les autres personnages sont joués par des amateurs. Le prêtre est musulman dans la vie et le cheikh est chrétien, c'est ça qui est drôle aussi. La femme du maire, par exemple, je l'ai croisée dans la rue. Elle était juste venue nous accueillir sur le lieu du tournage et je me suis dit qu'elle serait parfaite pour mon film. J'ai réussi à la convaincre de jouer.
Vous avez saisi sa personnalité en très peu de temps...
Ah oui, en cinq minutes. Elle est hilarante ! Quand je l'ai vue, je me suis dit : « C'est elle ! C'est Yvonne ! » En plus, elle s'appelle réellement Yvonne. Vous savez, je ne joue pas ostensiblement sur ce que ces êtres ont vécu, mais je pense qu'ils comprennent très bien ce que je recherche. Nous portons tous les mêmes drames. Il y a tellement de choses qui nous rapprochent. La nature humaine fait que l'on se comprend tous sans même éprouver le besoin de parler. Même si l'on invente une langue que personne ne connaît, on va tous se comprendre. Cela nous relie.
Comment vous, en tant qu'actrice, vous immiscez-vous dans leur univers ?
Et maintenant on va où ?, © Rudy Bou ChebelAlors ça, c'est le maillon faible de tout ça. D'abord, je suis moins confiante parce que je me sens moins vraie qu'eux. C'est pour ça que j'essaie d'être le plus proche possible de ma personnalité. Je me demande toujours : « Est-ce que je ferais ça dans la réalité ? » Mais il y a aussi l'envie d'incarner ce personnage, l'envie de jouer et aussi la constatation que quand je suis dans la scène avec les autres c'est plus facile pour eux de jouer. Je crée une sorte de chaos qui leur permet d'être eux-mêmes. En revanche pour l'équipe technique c'est difficile parce qu'ils se demandent souvent si je joue ou si je donne des instructions. Parfois je détourne complètement la scène, je la déconstruis pour permettre aux comédiens d'être plus vrais. Cela déstabilise l'équipe, ça déstabilise les gens qui ne comprennent pas la langue parce qu'ils ne savent plus ce qu'on fait ! En même temps c'est dur parce que je me sens la seule responsable de tout ce qui se passe, de tout ce désordre et je suis la seule garante du résultat. C'est un fardeau un peu lourd mais en même temps il y a des moments magiques et très précieux pour moi.
Dans 'Caramel' ou dans ce film, vous apparaissez donc à l'écran. Maïwenn dans 'Polisse' (en salles le 19 octobre), a reconnu qu'elle aurait mieux fait de ne pas jouer dans son film. Vous êtes-vous déjà posée cette question ?
Oui, bien entendu. En même temps, je ne me dis pas non plus : « J'ai bien fait de jouer. » Je ne sais pas, c'est trop difficile pour moi de juger. Mais c'est vraiment la réaction du public qui me réconforte. Là, je n'ai eu que les réactions de Cannes. Je ne suis pas encore complètement rassurée. C'est au moment où le film sortira et que j'aurai connaissance de l'avis du public que je me calmerai. Avant, c'est la torture.
Vous appréhendez le fait qu'il y ait un fossé entre votre interprétation et celle des autres.
Évidemment. En même temps je n'ai pas envie de m'ôter ce plaisir de jouer. C'est difficile de prendre cette décision. Il y a mon côté un peu gamine qui a envie de jouer, pas dans le sens jouer la comédie, mais de s'amuser pendant le tournage.
Dans 'Caramel' vous aviez dit « filmer les hommes tels que vous aimez les voir. » Là vous les filmez tels que vous les voyez ?
Je ne prétends pas dire que les femmes sont pacifistes et que les hommes ne le sont pas. Pas du tout, mais ce ne sont pas les femmes qui prennent les armes. Quand on voit deux hommes se disputer on trouve ça normal, mais quand il s'agit de femmes, ça devient un événement.
Vous n'avez jamais été récupérée par les féministes ?
Non, pas encore. Mais ça peut arriver.
Vous disiez que le Liban vit encore sur ses tabous d'hier, qu'il n'est régi que par une émancipation de façade ? C'est finalement ce que vous avez voulu montrer avec la réquisition dans le village de danseuses légères ? Elles font apparaître les interdits, les révèlent, placent ce village et le pays tout entier face à ses contradictions.
Et maintenant on va où ?, © Rudy Bou ChebelOn a pensé d'une manière très instinctive. Moi en tant que mère, je me suis dit : « Qu'est ce j'ai comme choix si je suis entre quatre murs et qu'il y a une dispute qui éclate dehors et que je veux empêcher mon fils de prendre une arme et de descendre dans la rue pour défendre son immeuble, pour défendre sa famille ? On s'est donc demandé ce que l'on avait comme option dans ce cas précis d'un conflit naissant. Le fait de penser à une blonde voluptueuse qui viendrait d'un coup distraire un homme, c'est un truc qui vient naturellement. Car, au Liban comme ailleurs, de plus en plus de filles de l'Est arrivent pour danser dans les clubs.
Ce n'était pas un moyen de montrer tous les tabous de la société libanaise ?
Non. Je n'avais pas d'ambition démonstrative. Je me suis basée sur la réalité, sur tout ce qui se passe autour de moi.
Pour reprendre le titre de votre film, et maintenant où peut aller le Liban pris en tenaille entre l'état Hébreu et le Hezbollah ?
Je trouve la situation complètement absurde. On est dans un pays de fous, où tout peut arriver, où tout est permis. On se crée notre propre loi, on ne sait pas à quoi s'attendre. Donc moi j'ai arrêté de réfléchir et d'analyser et j'ai décidé de parler de tout ça à ma manière, de façon un peu naïve. Comme un enfant qui regarderait les absurdités autour de lui en pensant à des stratagèmes pour les contrer de manière innocente et naïve. Ça ne me sert à rien d'analyser. Dans tous ces talk-shows, tous ces hommes politiques qui parlent ne disent rien. Donc je ne veux pas analyser.
Mais vous faîtes quand même passer un message. Vous vous engagez politiquement par rapport à vos films.
Oui, c'est une manière d'engagement, mais en dépassant les frontière de mon pays.
Est-ce qu'un printemps arabe au Liban est possible et sous quelles modalités ?
C'est un espoir. Je le sens venir. Il y a comme un ras-le-bol qui fait que ça va arriver. Comment, par quels moyens, je ne sais pas. Mais ça devrait arriver, c'est inévitable. Il faut beaucoup de sagesse.
Qu'est-ce qui freine le mouvement à votre avis ?
Et maintenant on va où ?, © Rudy Bou ChebelJe pense que nous sommes occupés par autre chose. On a tellement vécu la guerre. On y a cru à ce Printemps libanais mais ça n'a pas servi à grand chose. Il y a un certain fatalisme. J'ai l'impression que l'on passe par une période où tout le monde a baissé les bras. On y a tellement cru à un moment, puis on a été déçus. Puis on y a cru à nouveau pour être encore déçus. L'histoire bégaie chez nous. Peut-être va-t-on se réveiller un jour, je ne sais pas. D'un point de vue artistique, beaucoup de choses se passent. Et je pense que c'est par là que cela va venir. En tout cas, je l'espère.
Est-ce qu'il vous paraît possible de faire des films ailleurs, de parler d'une autre réalité ?
C'est difficile pour moi. J'y ai pensé, j'ai reçu plein de projets, français et américains. Mais je n'ai pas éprouvé le besoin de les faire. J'ai senti que je n'allais plus être vraie. Je ne sais pas si c'est un besoin d'écrire mes propres films ou un besoin d'être ancrée dans la réalité libanaise parce que c'est là que je me sens à l'aise. J'ai le Liban dans le sang.
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