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INTERVIEW DE NIELS ARESTRUP Dans les coulisses du pouvoir
Propos recueillis par Alexandrine Dhainaut pour Evene.fr - Avril 2007 - Le 10/04/2007
Dans le premier film qu’il réalise, ‘Le Candidat’, Niels Arestrup tire les ficelles d’un parti politique et en manipule le leader, joué par Yvan Attal, candidat lancé malgré lui dans la course à la présidentielle. Incisif, intelligent et osé.
C’est à la terrasse du bar qui fait face au théâtre des Mathurins que nous avons rencontré l’acteur césarisé et depuis peu réalisateur Niels Arestrup. Il y est actuellement à l’affiche et ce, jusqu’au 20 avril, dans ‘Eva’, une pièce de Nicolas Bedos. Rencontre avec un grand acteur, dont la finesse d’esprit n’a d’égale que sa simplicité.
Pourquoi avoir choisi le milieu politique pour mettre en scène un personnage malmené, manipulé ?
Il y a plusieurs réponses à ça. Toute l’histoire ne s’est pas construite autour de la politique. Ce qui m’intéressait, c’était de faire un thriller. Un film de suspense, une image du suspense. Des images sont venues petit à petit et m’ont conduit à penser que ça pourrait très bien se passer dans le monde politique. Ça aurait pu se passer dans une grande entreprise, ou une grande société de télévision. Dans la mesure où il y aurait eu un poste important à pourvoir et que pour des intérêts x ou y, on aurait envoyé quelqu’un du type de ce candidat, dans cette bataille. Néanmoins, la politique me fascine et m’intéresse depuis que je suis tout petit. J’ai toujours trouvé ça très excitant comme spectateur, comme téléspectateur. Les images de la politique remontent pour moi à l’arrivée de la télévision dans les foyers. Je me souviens très bien des conférences de presse du général de Gaulle. Il en faisait deux ou trois par an et c’était un événement théâtral en direct extrêmement impressionnant. Et en grandissant, la politique m’a intéressé parce que j’avais vingt ans en 1968 et qu’on était complètement dedans.
Y aurait-il une fascination pour le “personnage” politique en lui-même ?
Non, pas une fascination mais une grande curiosité. Notamment parce que, quand j’ai commencé à vouloir être comédien, vers vingt ans, je les regardais un peu comme un comédien regarde un autre comédien. Je regardais comment ils faisaient pour avoir l’air sûrs d’eux, définitifs dans leurs propos, autoritaires, sympathiques ou pas avec l’évolution du temps, puisque entre les années soixante-dix et aujourd’hui, l’image du politique a été complètement bouleversée. Dans les années soixante-dix, plus le personnage politique apparaissait en distance des gens, plus il avait de crédit. Plus il était différent des gens qui votaient, plus on se disait qu’il devait être très bien. Comme on disait ça finalement des acteurs de cinéma. Il fallait qu’ils soient en distance, qu’ils restent mystérieux. Et puis tout ça a beaucoup évolué.
Pour dessiner vos personnages, avez-vous fait un travail d’archives, une étude de comportement des politiques ?
Non, j’ai tout imaginé. Ça n’est pas très difficile ! Quand Yvan Attal a ce geste d’enlever ses chaussures avant le débat télévisé, par exemple, c’est particulier. Je sais que les hommes politiques travaillent beaucoup en sophrologie. J’ai été stupéfait par la différence d’attitude de Jacques Chirac entre la campagne de 1981 et celle de 1988. Il n’avait plus du tout la même position dans le fauteuil et pour la première fois, il ouvrait sa veste. Ça sentait le travail. Tous ces petits signes me captivent, parce qu’ils relèvent en fait d’une énorme manipulation. A partir du moment où vous commencez à travailler votre comportement pour avoir l’air efficace, sympathique, intelligent et intéressant, qu’on fabrique une image, on peut parler de manipulation. Elle n’est peut-être pas grave, pas scandaleuse mais néanmoins elle existe.
Dans votre film, vous abordez le pouvoir de l’image en politique, pensez-vous qu’elle soit primordiale ?
Bien sûr. La question de l’image a commencé à devenir évidente dès 1965 pour la campagne électorale. Quarante ans plus loin, c’est encore plus vrai. On dit encore aujourd’hui qu’il y a 40 % de gens qui ne savent pas encore pour qui ils vont voter. Ils attendent quoi ? Qu’est-ce qu’ils veulent savoir ? Peut-être qu’ils n’attendent qu’une image ou que quelqu’un, dans une intervention ou une autre, finisse par leur apparaître plus sympathique que l’autre. C’est de cet ordre-là. Parce qu’au niveau des programmes, des argumentaires, de la pensée et des idées, tout est dit. Il est absolument certain qu’aucun candidat ne va sortir de son chapeau quelque chose d’extraordinaire dans les dix jours qui viennent. Alors comment se fait-il que les gens soient encore dans cette espèce de suspense ? Dans les bistrots, dans la rue, les gens parlent beaucoup de politique et moi je suis stupéfait de voir à quel point tout tourne autour d’une image, particulièrement celle que crée et organise la télévision. En 2002, pourquoi tant de gens ont voté Le Pen ? Je n’ai pas d’informations sur le sujet mais j’ai très souvent entendu qu’il leur était “sympathique”, “brillant”, “pas comme les autres”, qu’il “ressemblait” à beaucoup de choses et à beaucoup de monde. La plupart des gens qui ont un minimum de conscience ou d’éveil savent que son programme est complètement irréaliste et impossible. Ils s’en foutent, il est “sympathique”… Comme d’autres disaient aussi de Jospin qu’il était “froid”. Au coeur de mon histoire, il y a de ça, un type qui n’est pas particulièrement sympathique, qui ne sait pas bien le faire. Et c’est vrai que je me pose encore la question. Est-ce qu’un type qui ne serait pas forcément sympathique, aurait encore la chance ou la possibilité de nous dire quelque chose ? Déjà dans les années quatre-vingt, on trouvait que Rocard ne l’était pas parce qu’on lui reprochait son timbre de voix. Ça ne fait que s’amplifier, l’obsession de la cravate, pas de cravate, légèrement ouverte, rouge avec des rayures ou pas, devient de plus en plus importante et angoissante.
La politique, c’est un milieu que vous avez côtoyé ? Etes-vous engagé ?
Non. Je n’ai jamais été à côté des politiques. Engagé oui, personnellement, mais jamais je ne pourrai être le soutien d’un parti politique ou d’un homme politique. Ça m’est totalement impossible. Parce que je ne suis qu’un comédien et qu’il y a un manque de pudeur à prendre position, avec un vague air de dire “si vous m’aimez, comprenez-moi et suivez-moi” qui me gêne considérablement. Pour moi, un artiste est un homme ou une femme libre. Et associer son image, son travail, à sa vie politique, ça me débecte. Il y a plein de camarades très respectables qui le font. Ils font ce qu’ils veulent. Mais pour rien au monde, je ne donnerais l’ombre de mes opinions politiques à qui que ce soit d’autre qu’à mes amis et à l’isoloir.
Et dans cette campagne, que pensez-vous de l’absence de la culture dans les débats ?
Je pense qu’elle est à peu près équivalente à l’absence de la culture dans la société en général. Il n’y a plus de liens entre beaucoup de gens et la culture. Quelque chose s’est rompu. Maintenant, il y en a qui vivent très bien sans jamais lire de bouquins, sans aller voir d’exposition, sans aller au cinéma, au théâtre. Ça ne leur manque pas. Je pense que voir un tableau, c’est un événement exceptionnel dans sa vie. De même que lire un livre qui vous nourrit et qui vous donne une pensée à laquelle vous n’aviez jamais eu accès, est un événement considérable. Mais la télévision a tellement phagocyté, bouffé la tête des gens. La culture est devenue totalement accessoire. Alors pourquoi voulez-vous que le politique s’y intéresse, dans la mesure où ça ne changerait rien de l’appréhension que les électeurs auront de lui ? La politique ne s’intéressant pas à la culture, je ne vois toujours pas pourquoi la culture s’intéresse aux politiques. Prenez les émissions people. Dès qu’un acteur joue dans une pièce un peu compliquée, ou qui tourne autour d’idées un peu sombres, il a beaucoup de mal à passer dans les émissions promotionnelles, parce que ça va faire chier les gens. Et ensuite s’il y vient quand même, on lui dit “Mais vous n’êtes pas un peu intello quand même ?” Il y a une forme de terrorisme contre toute forme de réflexion et de pensée dans la société. C’est un constat.
Si vous étiez ministre de la Culture, quelles seraient vos premières mesures ? Une mesure pour les intermittents ?
Il y a beaucoup d’hommes et de femmes qui se battent de manière tout à fait anonyme et sans aucune reconnaissance dans tous les coins de France et de Navarre, pour essayer de faire exister une parole d’un auteur et qui vivent dans des conditions extrêmement précaires. Ils en ont fait le choix mais ça n’est pas si simple d’accepter cette forme de marginalité, cette forme de vie très audacieuse dans laquelle rien n’est garanti et tout peut arriver. Mais ces gens-là sont capitaux. Justement parce que ce sont des Don Quichotte, et je considère qu’un Etat, qu’un gouvernement qui ne reconnaît pas ce droit, qui ne les soutient pas un minimum, est un Etat limite fasciste.
Dans ce cas-là, jouer c’est faire acte de résistance ?
Oui d’une certaine manière. Mais tous ces gens qui se battent pour faire exister l’écriture et la pensée, on est en train de les tuer. Et comme il n’y a plus de lien, de relation, j’oserais dire que les électeurs s’en foutent. Si j’étais ministre de la Culture, je crois que je serais très ami avec le ministre de l’Education nationale. Je viens d’un milieu très simple et j’ai rencontré la culture par le biais de l’école. J’ai eu un prof de dessin au lycée complètement paumé qui nous faisait mettre des couleurs sur un fond de salon. J’avais fait un truc complètement dégueulasse ! Ce type était venu me voir à la récréation, et m’avait dit “Ne vous inquiétez pas, continuez, ça existe aussi, même si ça n’est pas dans les canons esthétiques.” Il a compté considérablement dans mon choix d’essayer de vivre ma vie. S’il n’avait pas été là, peut-être que les choses ne se seraient pas passées ainsi.
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