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INTERVIEW DE PATRIC CHIHA Home Sweet Home

Propos recueillis par Simon Duflos pour Evene.fr - Mars 2008 - Le 10/03/2008

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INTERVIEW DE PATRIC CHIHA

Tout jeune réalisateur, Patric Chiha signe avec ‘Home’ un film convaincant sur “l’entre”, le vide qui habite l’expatrié, celui qui ne se reconnaît plus. A travers les mots, ses personnages font vivre les images, le long d’un chemin initiatique. En salle le 12 mars.

C’est en partance pour l’Autriche, où l’attendent les repérages de son premier long métrage, que Patric Chiha revient sur ‘Home’, véritable monologue en images. L’héritage du passé, la difficulté de revenir sur les traces de son enfance, ces thèmes habitent le film, avec finesse. Entretien avec un cinéaste en devenir.

Comment avez-vous conçu ‘Home’, quel message teniez-vous à faire passer à travers ce film ?

Les films se construisent toujours de manière différente. Mon premier désir était de faire un film sur le Liban en Autriche. C’est-à-dire un film libanais, mais tourné dans les montagnes autrichiennes. Ce sont mes deux pays d’origine. La confrontation de deux choses qui ne se marient pas facilement m’intéressait, l’opposition entre ces deux mondes que je connais bien. Dans cette confrontation est apparu le texte, et dans ce texte je me suis rendu compte que venait une très grande mélancolie. Ce n’est pas un film sur l’Autriche ni sur le Liban, c’est un film sur un grand trou, qui dépasse ces deux pays. C’est aussi un film sur notre rapport à notre espace, d’où l’on vient et où l’on va.

Y a-t-il une part d’autobiographie dans ce que vivent les personnages ?

Je suis toujours un peu méfiant avec ce concept. Evidemment il y a une part de moi, dans chaque personnage, chaque plan, chaque lieu. Et en même temps le fait de l’écrire et de le tourner fait qu’on se sépare de cela. Quand je tourne, je m’éloigne de mon expérience, de mon histoire. Elle ne m’intéresse pas vraiment, tout en étant sans doute le moteur de l’histoire. Finalement, je travaille sur les thèmes et les signes que je connais et qui me préoccupent. Après oui, il y a une petite part d’autobiographie, dans la narration, ou dans le fait que je traite du Liban… Et j’espère donc qu’il y a de la place pour autre chose. Pour un questionnement, qui peut être compris et ressenti par d’autres.

Les quelques images du Liban qui apparaissent dans le film sont-ils des plans d’époque, ou êtes-vous retourné là-bas pour filmer ?

Ce sont des plans de 1972, que mon père a tourné quand il avait 16 ans, lors d’un voyage. Un film de dix minutes, qu’un jour il m’a montré. A l’origine il est construit comme un vrai mélodrame : au début, il part des HLM viennois pour un retour dans le pays où il est né, avec sa mère, et on sent ce grand désir pour ce pays méditerranéen, ensoleillé. Et puis, à la fin, il rentre en Autriche. Il y a presque la cruauté de Fassbinder dans son court métrage ! Et donc, tirer quelques plans de là, c’est montrer ce qui est entre les choses, entre les Alpes autrichiennes et les montagnes libanaises. Aucun paysage n’explique quoi que ce soit, mais c’est peut-être "entre" que se situe un gouffre où les questions arrivent.

On ressent un certain malaise devant la vision des paysages. Etait-ce quelque chose de conscient, une volonté particulière de saisir le spectateur ?

L’Autriche est une très belle région, très douce, très préservée. Et curieusement quand je tourne, tous les espaces sont clos, bouchés, il n’y a pas de ciel, on a l’impression d’un cul-de-sac. Et sans doute que je n’arrive à la saisir que comme ça. Au montage, j’ai été surpris par la dureté avec laquelle j’ai filmé ces espaces, qui a priori sont très paisibles. Mais après, c’est devenu le thème du film, de ne pas reconnaître ce qui n’a pas changé. Le personnage principal ne trouve pas de repères, et tout paraît comme un mur, fermé. Ce sentiment ambivalent de paix et d’inquiétude, d’horreur, j’avais envie de l’inscrire, non pas violemment, mais très simplement, dans ce paysage. Dans ces paysages paisibles, moi je vois la guerre, alors que vraiment elle n’a pas eu lieu là-bas.

Dans le dialogue on peut croire à une allusion au devoir de mémoire, par rapport à l’Holocauste, aux horreurs de la guerre...

Oui, j’en ai conscience, même si ce n’est peut-être pas le terme de devoir de mémoire qui me viendrait à l’esprit. Disons plutôt que la mémoire s’impose. Alors qu’il n’y a aucun signe, tout devient le signe des millions de morts. C’est assez compliqué, quand je vais en Autriche, notamment à la campagne - puisque Vienne est très différente. Cette campagne si intacte me semble doublement parler de ceux qui ne sont pas là. Ce manque de traces, de questionnement… Bien sûr les Autrichiens ont un regard sur leur passé. Mais ces paysages qui ne disent rien à part la paix, je les entends comme un hurlement de choses enfouies et cachées. Et je pense que Fouad, le personnage principal, ne peut s’empêcher de voir la mémoire resurgir, dans les signes les plus anodins. Même si lui n’a pas vécu ces événements directement. Mais l’Autriche lui parle de ça. Quand il voit un tas de vêtements, quand il est devant une très belle scène sur un banc... Les absents n’ont pas laissé de traces dans ce paysage-là. Le vide, il essaie de l’énoncer, il n’y a que la parole qui peut le remplir.

Le scénario donne une place primordiale au dialogue. Est-ce le meilleur moyen pour raconter l'histoire de Fouad ?

L’idée du film est partie du texte. La première étape d’écriture du scénario, c’est ce que disent les personnages. Je l’ai écrit en deux ou trois jours, et je l’ai corrigé pendant un an. Certains réalisateurs voient des images de ce qu’ils vont tourner, moi j’avais la sensation d’un tempo, qui avait un lien avec ce monologue.

N’est-ce pas une forme de paradoxe, la prépondérance du dialogue dans le cinéma, qui est à l’origine un art pictural et muet ?

Les mots renvoient à des images, donc ‘Home’ reste finalement dans un cinéma "d’image". J’ai beaucoup de mal avec les termes de cinéma "littéraire" ou "théâtral"… C’est une des plus belles actions, et la plus quotidienne, de parler, de tenter d’exprimer clairement notre pensée. Et avec Alain Libolt, qui joue Fouad, nous avons travaillé sur ce monologue de manière sportive : comment je place mes mots, à quel rythme, comment je pose. Il faut que ces mots puissent jaillir. Peut-être y a-t-il un paradoxe, mais il n’est pas conscient. Il n’y a surtout pas de défi, au contraire. La parole au cinéma est magnifique. Le fait de raconter comment les gens disent quelque chose. Il y a véritablement une action derrière tout ça.

Comment vous y êtes-vous pris pour trouver les deux comédiens qui campent les deux rôles principaux de votre film ?

En écrivant je pense à des gens, et ensuite, ce ne sont pas du tout ceux-là qui jouent. Très naturellement et simplement je suis venu à Alain Libolt et Julien Lucas, que j’avais vus dans d’autres films. Un film n’est jamais un programme, sinon il devient ennuyeux, et donc, j’avais fait beaucoup de castings, d’essais... Et bizarrement, alors que je n’imaginais pas Fouad avec les traits d’Alain, mon choix s’est cristallisé sur lui, de manière très évidente. Avec son corps, sa diction, son jeu, il m’a amené là où je ne m’attendais pas à arriver. Et c’est ce qui est excitant dans un film. Même chose pour Julien Lucas, qui m’a beaucoup surpris. Tous les deux dépassent largement le scénario.

Aviez-vous dès le début prévu de tourner ce film en langue française, plutôt qu’en allemand, par exemple ?

Oui, lors de l’écriture, c’était toujours en français. J’aurais pu l’écrire dans d’autres langues, je me le suis demandé. Mais il fallait un troisième regard, celui des gens qui ne font que traverser cet espace, des visiteurs. Le français n’a rien à voir avec l’Autriche, un peu avec le Liban… "L’étrangeté" était assez évidente. Ce regard un peu lointain.

Les femmes sont très présentes dans ‘Home’, même si elles n’occupent pas une grande place à l’écran. Qu’est-ce qu’elles évoquent, dans le contexte précis du film ?

Je ne sais pas ce qu’elles évoquent, je remarque simplement que toutes les femmes dans le film pourraient être vues davantage comme des fantasmes que comme des femmes réelles. Il y a le mythe de la mère, qui est là, mais qui n’est pas visible. Elles sont un peu fantomatiques, par rapport aux hommes, qui eux sont plus présents. Mais je les aime beaucoup, c’est comme s’il n’y avait pas de rapport au présent avec elles. Comme le dit Fouad, "revenir à un corps dans un pays qu’on ne connaît pas est impossible". Le désir est très compliqué, quand on ne trouve pas sa place à un endroit. Il se sent un peu impuissant. C’est un côté attachant et drôle, car lui est très fringuant, très égocentrique. Et là, il n’a pas de prise, et il ne laisse pas non plus le monde avoir de prise sur lui. Son attitude est assez excessive.

Le format du film, 50 minutes, n’est pas courant. Est-ce un choix, une contrainte ?

J’ai toujours vu le film dans cette durée, je n’aurais pas pu le rallonger pour en faire un long métrage. Après viennent les raisons de production, mais j’ai toujours considéré qu’un film est un film, qu’on ne doit pas raisonner en termes de contrainte de durée. Bien sûr, je comprends très bien qu’on ne produit pas un long métrage comme un 50 minutes, et qu’on ne le distribue pas de la même façon. Mais dans mon cas, ç’aurait dénaturé le projet que de le rallonger.

Après ‘Home’, quels sont vos projets ?

Actuellement, je prépare un long métrage, qui s’appellera ‘Domaine’, toujours produit par Aurora Films. Je vais tourner en automne prochain, sans doute à Bordeaux et dans les Alpes autrichiennes. Ce sera une histoire d’amour, avec un jeune homme et une jeune femme. Mais à nouveau il sera question d’un combat avec les mots ; comment ils peuvent sauver quelqu’un et comment ils se perdent dans la parole. Il sera à nouveau question d’un territoire dans lequel on se perd, un territoire qu’on traverse...

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