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De l’ombre à la lumièreINTERVIEW DE PHILIPPE CLAUDEL
Comment passe-t-on de l’aventure intime de l’écriture à celle, humaine, d’un film ? Pour moi, il n’y a pas une grande différence. Tout est intime. Il faut surtout choisir le bon moyen d’expression. Dès que cette histoire a commencé à germer dans mon esprit, j’ai su que ça ne pouvait être que du cinéma. J’ai vu des visages, j’ai entendu des sons, j’ai imaginé des expressions, des gestes et des décors. Mon écriture n’est peut-être pas cinématographique, mais elle est très visuelle. Mon imagination fonctionne comme cela. La langue vient après, elle entoure ces images pour les “apporter” au lecteur.
Pensez-vous que le fait que vous soyez écrivain change quelque chose à ce film ?
Ne craigniez-vous pas de frustrer l’imaginaire de vos lecteurs en leur offrant ces images ? Un certain cinéma peut vraiment faire fonctionner l’imaginaire. Il faut laisser des espaces hors du cadre et solliciter l’intelligence du spectateur, de façon à ce qu’il construise lui-même l’univers qu’on lui propose. C’est ce que je fais dans mes livres. Pourquoi avoir placé la femme au coeur de votre première expérience cinématographique, vous qui avez l’habitude d’écrire des romans au masculin ?
Vous vous interrogez également sur la notion de famille… La famille m’intéresse, surtout la manière dont elle se constitue. Pour moi, le film témoigne de ce qu’est une famille. Je souhaitais peindre un univers familial qui n’était pas exempt de douleurs. En même temps, j’espère que le film donne foi dans les capacités de la famille à nous maintenir – ou à nous remettre – debout. Dans ‘Le Rapport de Brodeck’, vous vous attachiez aussi au thème de l’enfermement... Cela part d’une expérience personnelle fondamentale. Je suis allé enseigner en prison pendant onze ans. Dans le film, j’évoque l’enfermement lié à cet espace clos mais aussi celui né du secret, de la maladie, de la vieillesse aussi, quand elle signifie l’exclusion. Tout cela me hante beaucoup. C’est un peu comme si mon film était une sorte de synthèse de ce qui me touche. Pourquoi ne pas être passé plus tôt derrière une caméra ?
Cherchiez-vous à combler un manque dans le cinéma contemporain ? J’ai pris des libertés par rapport aux codes, ce que j’avais déjà fait dans le champ littéraire. Je lis et je vais beaucoup au cinéma, mais je ne regarde jamais ce que font les autres quand j’essaie moi-même de créer. Je me fous de savoir si ça se fait ou non. Je voulais que le spectateur prenne le temps de regarder des images et des visages, et de s’installer dans des vies. En tant que cinéphile, j’ai beaucoup de mal avec les films qui privilégient une sorte de bombardement d’images, de montages très “cut”, qui conviennent très bien sur des histoires d’espionnage, des thrillers, mais qui sur ce genre de sujet seraient totalement hors de propos. En s’entourant d’une bonne équipe, c’est facile de montrer une certaine virtuosité de caméra. C’est de la technique. Personnellement, je voulais que le spectateur oublie la mise en scène, qu’il soit simplement à côté des personnages. Je regrette que le cinéma nous propose souvent des vies qui sont borderline, des personnages qui sont soit des pervers, soit qui ont une tare. J’avais plus envie d’une forme de normalité, des gens que l’on peut rencontrer dans la vie, qu’on a dans notre famille, dans notre cercle d’amis. Je voulais être dans une clarté intelligente, avoir un propos qui ne s’adresse pas à une tranche extrêmement limitée du public. Ni un cinéma d’auteur pointu, ni un cinéma racoleur. Je voulais rester dans un milieu. Toujours proche de l’humain ? Près de l’humain, donc des spectateurs, en faisant appel à eux, à leur intelligence, en leur proposant de rentrer dans le film, en ne les laissant pas en dehors. Je voulais qu’ils ressentent quelque chose. Vous savez d’où vient toute cette émotion ?
Toutes vos oeuvres vont du gris vers la lumière. Vous êtes fondamentalement optimiste ? Certaines personnes considèrent que mon oeuvre est très sombre, d’autres la voient très lumineuse. Je reçois des lettres dans lesquelles on m’avoue trouver mes propos très durs. Du coup les gens s’attendent toujours à voir un mec effondré, alors que je suis quelqu’un d’heureux et plutôt déconneur dans la vie. Mes livres évoquent l’homme dans des moments de crise, de guerre, donc évidemment, c’est dur, tragique, mais moi je suis plutôt du côté des optimistes indécrottables. Apprendre à regarder les autres : c’est votre définition de l’altérité ?
Il est énormément question du corps dans ce film. Pensez-vous que sa fragilité nous rende plus proches de ce que nous sommes, et donc des autres ? Notre société est faite de diktats. On nous dit que notre corps doit être comme ceci ou comme cela. Le rapport au corps de l’autre me semble assez pathologique : tout en étant dans une société qui favorise le contact - au sens physique -, il ne faut pas toucher l’autre. En découle une sorte de contact clinique pathologique avec l’autre. Les corps qu’on voit dans le film sont des corps-souffrance. J’ai souhaité montrer le réapprentissage des corps. En prison, on vit dans une demi-humanité. Il faut s’imaginer cette privation de l’autre moitié de l’humanité au quotidien. Le rapport au corps est très particulier sans même parler de sexualité. Pour votre première réalisation, quelle critique redoutez-vous le plus ?
Ecrivain et cinéaste populaire, cela vous sied bien ? J’aime beaucoup ce mot. D’autant que pour moi, le cinéma est un art populaire. J’ai essayé de faire une littérature qui ramène à la lecture des gens qui ne lisaient plus ou pas. Mais je veux aussi que ce soit une littérature qui intéresse les universitaires. C’est la même chose avec ce film.
Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr,
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Calme, clairvoyant et optimiste, Philippe Claudel confie que l'écriture est "sa respiration". Si le Salon du Livre n'est pas sa tasse de thé, il est heureux d'y rencontrer ses lecteurs, même s'il préfère à cette ambiance grouillante les rencontres et lectures publiques, plus intimes. Entretien avec un auteur humble et talentueux, un conteur moderne.
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