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INTERVIEW DE PHILIPPE CLAUDEL De l’ombre à la lumière
Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr,photos (c) Sébastien Dolidon - Mars 2008 - Le 19/03/2008
Passage réussi derrière la caméra pour l’amoureux de littérature qu’est Philippe Claudel. L’auteur des ‘Ames grises’ et du ‘Rapport de Brodeck’ signe son premier film ‘Il y a longtemps que je t’aime’, drame familial intense et sincère. Dans les salles cette semaine.
C’est l’histoire d’une famille et d’un secret, de deux soeurs qui se retrouvent, du cheminement des corps qui se remettent à respirer. Loin des conventions du genre, ‘Il y a longtemps que je t’aime’ offre une émotion authentique proche des spectateurs. De tous les spectateurs. Et si Philippe Claudel n’aime pas l’expression “film d’écrivain”, sans doute acceptera-t-il qu’on perçoive dans son premier long métrage, toute sa sensibilité d’artiste.
Comment passe-t-on de l’aventure intime de l’écriture à celle, humaine, d’un film ?
Pour moi, il n’y a pas une grande différence. Tout est intime. Il faut surtout choisir le bon moyen d’expression. Dès que cette histoire a commencé à germer dans mon esprit, j’ai su que ça ne pouvait être que du cinéma. J’ai vu des visages, j’ai entendu des sons, j’ai imaginé des expressions, des gestes et des décors. Mon écriture n’est peut-être pas cinématographique, mais elle est très visuelle. Mon imagination fonctionne comme cela. La langue vient après, elle entoure ces images pour les “apporter” au lecteur.
Pensez-vous que le fait que vous soyez écrivain change quelque chose à ce film ?
Très franchement, non. Il s’agit plus d’un film de lecteur. Je voulais certes que le film témoigne de l’importance des livres. J’avais envie de montrer des gens qui lisent, des gens qui ont eu leur existence éblouie, confortée, réconfortée par des livres, de montrer comment on vient à la lecture. C’est un militantisme de lecteur. L’empreinte de l’écrivain est peut-être aussi dans l’attention portée au détail. Un costume, une affiche, un cadre, tout ça produit du sens. Je fais la même chose dans mes romans. Et puis on pourrait croire qu’un film d’écrivain va être bavard, pourtant ce long métrage travaille sur le non-dit, sur les silences, sur la progressive récupération de la parole.
Ne craigniez-vous pas de frustrer l’imaginaire de vos lecteurs en leur offrant ces images ?
Un certain cinéma peut vraiment faire fonctionner l’imaginaire. Il faut laisser des espaces hors du cadre et solliciter l’intelligence du spectateur, de façon à ce qu’il construise lui-même l’univers qu’on lui propose. C’est ce que je fais dans mes livres.
Pourquoi avoir placé la femme au coeur de votre première expérience cinématographique, vous qui avez l’habitude d’écrire des romans au masculin ?
Les femmes sont présentes dans mes livres, mais en arrière-plan. Dans le film, elles sont au premier plan. J’ai l’impression que la caméra me permet beaucoup plus de parler d’elles. J’ai toujours vécu dans des univers féminins, où les femmes sont majoritaires. Je me sens beaucoup plus à l’aise avec les femmes qu’avec les hommes. Je suis amoureux de leur présence. Le film se nourrit de ce regard posé sur les femmes, qui n’est ni dur, ni complaisant. Je voulais parler d’elles avec justesse.
Vous vous interrogez également sur la notion de famille…
La famille m’intéresse, surtout la manière dont elle se constitue. Pour moi, le film témoigne de ce qu’est une famille. Je souhaitais peindre un univers familial qui n’était pas exempt de douleurs. En même temps, j’espère que le film donne foi dans les capacités de la famille à nous maintenir – ou à nous remettre – debout.
Dans ‘Le Rapport de Brodeck’, vous vous attachiez aussi au thème de l’enfermement...
Cela part d’une expérience personnelle fondamentale. Je suis allé enseigner en prison pendant onze ans. Dans le film, j’évoque l’enfermement lié à cet espace clos mais aussi celui né du secret, de la maladie, de la vieillesse aussi, quand elle signifie l’exclusion. Tout cela me hante beaucoup. C’est un peu comme si mon film était une sorte de synthèse de ce qui me touche.
Pourquoi ne pas être passé plus tôt derrière une caméra ?
J’ai écrit beaucoup de scénarios qui m’ont été commandés et n’ont jamais été réalisés. J’ai eu la chance que tout arrive au bon moment. Je me sentais prêt sur le plan technique et sur le plan humain à réaliser.
Cherchiez-vous à combler un manque dans le cinéma contemporain ?
J’ai pris des libertés par rapport aux codes, ce que j’avais déjà fait dans le champ littéraire. Je lis et je vais beaucoup au cinéma, mais je ne regarde jamais ce que font les autres quand j’essaie moi-même de créer. Je me fous de savoir si ça se fait ou non. Je voulais que le spectateur prenne le temps de regarder des images et des visages, et de s’installer dans des vies. En tant que cinéphile, j’ai beaucoup de mal avec les films qui privilégient une sorte de bombardement d’images, de montages très “cut”, qui conviennent très bien sur des histoires d’espionnage, des thrillers, mais qui sur ce genre de sujet seraient totalement hors de propos. En s’entourant d’une bonne équipe, c’est facile de montrer une certaine virtuosité de caméra. C’est de la technique. Personnellement, je voulais que le spectateur oublie la mise en scène, qu’il soit simplement à côté des personnages. Je regrette que le cinéma nous propose souvent des vies qui sont borderline, des personnages qui sont soit des pervers, soit qui ont une tare. J’avais plus envie d’une forme de normalité, des gens que l’on peut rencontrer dans la vie, qu’on a dans notre famille, dans notre cercle d’amis. Je voulais être dans une clarté intelligente, avoir un propos qui ne s’adresse pas à une tranche extrêmement limitée du public. Ni un cinéma d’auteur pointu, ni un cinéma racoleur. Je voulais rester dans un milieu.
Toujours proche de l’humain ?
Près de l’humain, donc des spectateurs, en faisant appel à eux, à leur intelligence, en leur proposant de rentrer dans le film, en ne les laissant pas en dehors. Je voulais qu’ils ressentent quelque chose.
Vous savez d’où vient toute cette émotion ?
Elle me surprend beaucoup. J’aime bien qu’on soit ému et j’aime être ému. Je ne suis pas dans la sécheresse, je n’ai pas peur d’aller vers ça. Je suis un tout petit peu en manque de cela parfois au cinéma. On se rend compte que des metteurs en scène n’osent pas aller dans l’émotion. Certains critiques détestent l’émotion et les bons sentiments. Je trouve ça un peu méprisant, je ne comprends pas.
Toutes vos oeuvres vont du gris vers la lumière. Vous êtes fondamentalement optimiste ?
Certaines personnes considèrent que mon oeuvre est très sombre, d’autres la voient très lumineuse. Je reçois des lettres dans lesquelles on m’avoue trouver mes propos très durs. Du coup les gens s’attendent toujours à voir un mec effondré, alors que je suis quelqu’un d’heureux et plutôt déconneur dans la vie. Mes livres évoquent l’homme dans des moments de crise, de guerre, donc évidemment, c’est dur, tragique, mais moi je suis plutôt du côté des optimistes indécrottables.
Apprendre à regarder les autres : c’est votre définition de l’altérité ?
On peut aider ou blesser par de petites choses. Notre responsabilité envers l’autre est grande. Les mots, les silences, les gestes qu’on peut avoir, les regards… Se regarder, c’est déjà une manière de se considérer, et les gens souvent ne se regardent pas. Le personnage du flic m’a particulièrement intéressé dans ce film. Il est seul. Juliette (Kristin Scott Thomas, ndlr) ne fait pas pour lui ce que les autres font pour elle. Leur relation montre comment les autres nous échappent.
Il est énormément question du corps dans ce film. Pensez-vous que sa fragilité nous rende plus proches de ce que nous sommes, et donc des autres ?
Notre société est faite de diktats. On nous dit que notre corps doit être comme ceci ou comme cela. Le rapport au corps de l’autre me semble assez pathologique : tout en étant dans une société qui favorise le contact - au sens physique -, il ne faut pas toucher l’autre. En découle une sorte de contact clinique pathologique avec l’autre. Les corps qu’on voit dans le film sont des corps-souffrance. J’ai souhaité montrer le réapprentissage des corps. En prison, on vit dans une demi-humanité. Il faut s’imaginer cette privation de l’autre moitié de l’humanité au quotidien. Le rapport au corps est très particulier sans même parler de sexualité.
Pour votre première réalisation, quelle critique redoutez-vous le plus ?
Je n’aime pas les critiques malhonnêtes. Qu’on aime ou pas ne me gêne pas. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus important dans le métier. Ce qui me dérange le plus, c’est que les gens ne parlent pas du film. De film en film, les critiques se décrédibilisent en louant et en descendant n’importe quoi. C’est une activité un peu carnassière. C’est dommage qu’il n’y ait pas une critique qui soit plus mesurée, plus intelligente. La critique ne doit pas être un exercice de haine ou d’adulation. On n’écrit pas pour soi quand on critique, on écrit pour un public. On peut très bien aimer ou ne pas aimer, évidemment, mais il y a moyen d’expliquer pourquoi. Un jour, un critique a terminé son texte sur ‘Le Rapport de Brodeck’ en parlant de “Shoah-business”. Ce n’est pas une critique, c’est prendre les gens pour des cons. Je ne sais pas encore si les critiques de films sont plus féroces que les critiques littéraires...
Ecrivain et cinéaste populaire, cela vous sied bien ?
J’aime beaucoup ce mot. D’autant que pour moi, le cinéma est un art populaire. J’ai essayé de faire une littérature qui ramène à la lecture des gens qui ne lisaient plus ou pas. Mais je veux aussi que ce soit une littérature qui intéresse les universitaires. C’est la même chose avec ce film.

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