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INTERVIEW DE RABAH AMEUR-ZAIMECHE Chasseur de cinéma
Propos recueillis par Aurélie Louchart pour Evene.fr - Octobre 2008 - Le 20/10/2008
Prix Louis-Delluc, Grand Prix au Forum de Berlin du nouveau cinéma, prix Un Certain Regard de la jeunesse et sélection à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes : Rabah Ameur-Zaïmeche est un homme à suivre. Son troisième long métrage, 'Dernier maquis', sort ce 22 octobre dans les salles.
Diplômé en anthropologie urbaine, Rabah Ameur-Zaïmeche s'est tourné vers le cinéma parce qu'il sentait qu'il y avait "quelque chose au fond de son coeur qui avait besoin de moyens pour atteindre l'expression libre." Un amour de la liberté et de la réflexion qui saute aux yeux dans ses films. Le cinéaste éclate les genres cinématographiques pour découvrir les rapports humains sous un jour nouveau, leur rendant par là même toute leur complexité. Dans ses longs métrages où l'image flirte avec le documentaire, Rabah Ameur-Zaïmeche pose un regard distancié et délicat sur les populations immigrées. Rencontre avec le cinéaste, moins taciturne que dans son oeuvre, dans les locaux de sa maison de production Sarrazink à Montreuil.
Dans vos films, beaucoup de choses sont suggérées ou laissées à la libre interprétation du spectateur. Vous cherchez à lui donner un rôle plus actif ?
Je crois que le cinéma est fait pour ça, d'abord pour éveiller nos sens, pour ouvrir de grands espaces de perception et laisser surgir la réflexion et la pensée. C'est là où réside sa puissance. Le cinéma, ce n'est pas seulement pour se divertir, sinon ça devient un outil de conditionnement qui nous rend plus bêtes. Depuis 30, 40 ans, les studios américains nous décervellent alors que nous parions sur la démarche inverse. On écarte les murs afin de laisser passer un peu de souffle, de liberté, ou simplement quelques songes, afin de cultiver la réflexion. Lorsqu'on donne de l'espace, ça permet à des sujets de surgir, des sujets politiques en ce qui nous concerne. On ne déstabilise pas le spectateur en vain. On le fait pour qu'il aborde le film et se pose les questions, par et pour lui-même. Le cinéma est un outil de transformation, un outil qui nous permet d'évoluer. On veut l'utiliser dans toute sa force. Qu'est-ce que la fonction de l'art, si ce n'est de nous rendre meilleurs et plus libres ? C'est cette tâche qu'on essaie d'atteindre en faisant du cinéma. Ce n'est pas rien. C'est de l'art majeur. Je ne connais pas beaucoup de cinémas qui le font et je suis content que le nôtre puisse être dans cette veine.
Aborder le cinéma sous l'angle du divertissement est inenvisageable pour vous ?
Si le divertissement nous permet d'ouvrir les portes de la réflexion et de la pensée, pourquoi pas. C'est ce qui m'intéresse dans le cinéma, je pense que c'est possible dans le divertissement mais je ne sais pas si je saurais faire. On a pensé à tourner 'Ali Baba et les 40 voleurs'. Ca serait plutôt 'Les 40 Voleurs et Ali Baba' en fait... Expliquer pourquoi des individus décident de ne plus respecter la loi et de trouver d'autres moyens de subsistance que ceux qu'on leur préconise. C'est beaucoup plus facile de devenir flic qu'un voleur de la bande d'Ali Baba ! Il faut un peu d'audace, de courage. En plus, il y a une espèce de subversion : tu protestes contre des conditions de vie, des modes de production. Il y a une notion libertaire dans le voleur qui est rarement mise en valeur… Mais je ne suis pas en train de préconiser le vol !
Vous considérez-vous comme un réalisateur engagé ?
Je m'engage dans mon cinéma. Je m'y implique à fond. J'y mets tout mon coeur afin d'obtenir un film ou plutôt de le traquer : on ne fait pas de cinéma, on va à la chasse au cinéma. Parfois ce sont des circonstances bienveillantes qui permettent de capturer le film qui nous attend et "d'atteindre le cinéma". L'important c'est l'intention, le fait de vouloir s'impliquer quitte à en mourir. C'est comme ça qu'on fait du cinéma, en se mettant dans des positions dangereuses. On s'implique totalement et c'est pour ça que les oeuvres dégagent une si belle force. C'est pour ça aussi que je ne me mets pas seulement derrière la caméra pour me protéger mais aussi devant : pour permettre à toute l'équipe artistique et technique d'être dans le même désir du cinéma. Je ne peux pas m'imaginer faire du cinéma autrement.
Et en tant que spectateur, vous pouvez apprécier des films contemporains produits avec une approche différente ?
Je ne vais pas beaucoup au cinéma. Je regarde des vieux films qui m'ont fait peur quand j'étais môme. J'ai vu 'Nosferatu' de Murnau quand j'avais 5 ans, ça me laisse des traces terribles ! Dans le cinéma noir et blanc, ils avaient déjà tout inventé. Il y a une telle force, de telles inventions, une telle beauté… J'ai beaucoup appris en regardant ce genre de cinéma. Dans le cinéma actuel, je ne vois personne de marquant. Je me sens pas vraiment impliqué. On ne fait pas la même chose de toute façon... Le cinéma qui m'a inspiré, c'est le cinéma américain, les westerns, le cinéma français en noir et blanc. Et puis à la fac on a découvert le cinéma d'anthropologie, Jean Rouch. Chez les Français, il y a bien sûr Renoir. Mais je n'aime pas faire le cinéphile. On n'a pas besoin de ça pour faire du cinéma. On a simplement un besoin alarmant, voire désespérant, de vouloir s'exprimer librement et dégager des décombres une pensée merveilleuse.
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