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INTERVIEW DE RAPHAEL NADJARI La question de la foi
Propos recueillis par Jean-Nicolas Berniche et Thomas Yadan pour Evene.fr - Mai 2007 - Le 31/05/2007
‘Tehilim’, chronique d’une disparition à Jérusalem, est un film sur la foi et les différentes façons de la pratiquer. Raphaël Nadjari, cinéaste français expatrié, revient sur les questions qu’il soulève.
Déjà présent en Sélection officielle en 1999 avec ‘The Shade’, Raphaël Nadjari revient sur la Croisette avec des thèmes qui lui tiennent à coeur : la mort, la famille, le judaïsme. ‘Tehilim’ pose le problème de la foi et fait se rencontrer des personnages aux croyances opposées dans un quartier laïque de Jérusalem. Nadjari ouvre ainsi un dialogue nouveau sur le rapport à la spiritualité et propose un film “dénationalisé” qui mérite qu’on s’y attarde.
Que signifie "Tehilim" ?
C’est la traduction qui existe de "psaumes", mais la racine du mot ne veut pas dire "psaume". Les psaumes, c'est une partie du Tehilim. Il y a des méditations, des poèmes, des éclaircissements… J'ai gardé le mot car il représente tout ça et a une portée plus grande que sa traduction.
Quel a été le point de départ du film ?
C'était de pouvoir dialoguer avec le religieux, de soulever des questions par l'intime. On est parti sur un tout petit dispositif narratif : on a écrit 'Tehilim' pendant trois ans avec le scénariste, puis on a lâché le matériel scénaristique pour se concentrer sur les scènes. L'histoire nous a surtout servi à rassembler des positions autour d'un sujet, avec des questionnements : est-ce qu'il faut croire ou non, prier ou non, être mystique ou être prosaïque ? On voulait montrer un environnement de positionnements autour d'un sujet avec le maximum de questionnements possible, que les questions prennent le plus de distance possible par rapport aux enjeux. C'est une sortie de la vision politique du monde. C'est sur l'envie de laisser résonner des questions profondes qu'on ne pouvait pas poser autrement, de travailler sur l'intelligence. Quand un enfant demande à son grand-père si l'éternité prendra fin, c'est une manière de poser les questions les plus mystiques avec une certaine innocence.
On peut y voir un lien avec la phrase de Woody Allen “L’éternité c’est long, surtout
vers la fin” ?
Ca pourrait ! Les références sont des choses très organiques, elles nous traversent par milliers. Il va y avoir du Woody Allen dans ‘Tehilim’, mais aussi du Kafka, de la littérature, de la philo… Les références nous dépassent. On travaille sur le comportement, donc, on sait ce que l'histoire raconte, mais on ne sait pas comment les phrases vont sortir.
Et si vous deviez raconter ‘Tehilim’, que diriez-vous ?
Ca raconte comment, quand un papa disparaît, on se répartit le rôle de la personne qui n’est plus là. Le film n'est pas nécessairement clair avec des balises bien précises, c'est plutôt un éparpillement. On est éparpillé dans un temps, c'est le temps de redéfinition. On va réinventer des réponses qui correspondent au questionnement, et non des réponses précises, efficaces, telles qu'on les imagine dans ces cas-là.
Il plane du début à la fin un mystère sur la disparition du père…
Si le deuil est possible, alors le questionnement s'arrête vite, et on recompose. Tandis que s'il n'est pas possible, on est obligé de faire face à des choses plus complexes. Le deuil, ça résout. La mort c'est inévitable. Ici, on ne fait pas face à cet inévitable, ça pose la question de l'espoir, il y a peut-être une toute petite chance que le père revienne.
Chaque personnage réagit différemment à cette disparition…
Les personnages ne peuvent pas porter le deuil, puisque le deuil est lié au corps. Ce qui est intéressant, c'est que le temps de décomposition d'un corps est le temps de répartition d'un corps dans le monde. L’année de deuil, c'est le temps de départ dans la terre, les cellules se remettent du choc pendant cette année-là, qu'on l'accepte ou non. On peut accompagner le départ. Tandis qu'une disparition, c'est où ? C'est dans le ciel ou dans la terre ? C’est une infidélité ? On ne sait pas ce qui se passe. C’est un arrachement. Il y a une telle urgence à résoudre, que pour moi, prendre le temps de la question c’est une façon de réévaluer et de redéfinir quelque chose. Je peux dialoguer avec la religion de manière respectueuse tout en lui posant les questions les plus essentielles. Je n’ai pas peur de dire “Que faut-il faire ?” Le personnage du rabbin est un vrai rabbin, il nous a expliqué que la disparition était une opportunité, celle de parler entre nous. Ca veut dire que la réponse ne réside pas dans une position, elle réside entre les positions. Les enfants essayent de révéler ça.
Menahem commet “l’erreur” de distribuer les psaumes. C’est une façon de dénoncer l’institution religieuse ?
Je n’ai pas dénoncé, j’ai juste essayé d’écouter ce qui se passerait dans ce cas-là. C’est ce qui m’intéressait. Menahem croit qu’il fait le bien, mais c’est un paradoxe. Le problème de la religion, c’est qu’elle n’est pas un original mais un exemplaire. Elle essaye de reproduire une position originale qui a existé avant elle. A un moment donné, un homme - Moïse, David, Jésus - a un dialogue avec l’universel, avec le monde. C’est ce dialogue que les religieux essayent de reproduire à l’infini. Mais ils ont tendance à oublier la source originale. Moïse et Jésus doutent, se trompent. Il n’y a rien d’exemplaire ici, c’est un rapport original. Ce qui est exemplaire, c’est le temps. Sur un ensemble d’événements, il y a quelque chose qui se perd, et parallèlement qui trouve un certain nombre de résultats. L’imitation qu’est la religion est une tentative de retrouver cet original. Dans le film, les personnages essayent de retraverser ça. Un projet politique, s’il ne prend pas en compte l’altérité, ne peut pas marcher. On a beau avoir un super projet, si l’autre en face n’est pas d’accord et ne veut pas le partager, on ne pourra pas le mettre en place. C’est un dialogue sur la fraternité, c’est pour ça que les deux frères sont sur l’affiche du film. Il y a un renversement de l’altérité dans le film, on voit que le frère aîné n’est pas forcément le plus grand. Ils se demandent s’ils sont des bons frères, c’est quelque chose qui dépasse l’altérité et la fraternité.
C’est aussi un film sur le communautarisme ?
Le grand-père appelle “les gens” seulement les gens qu’il connaît. Ce qui m’intéressait c’est le type de questionnement qui peut sortir de ça. Menahem croit faire du religieux, au lieu de ça il repasse par l’original et fait des bêtises. Et il trouve des résultats pour lui-même. Finalement, la communauté religieuse a raison de son point de vue parce qu’elle connaît quelque chose de l’origine, mais elle l’oublie. C’est ce dialogue qui m’intéressait, les deux mouvements qui s’affrontent et se perdent. A la fin, on se rend compte que ce qu’on pensait bien n’était pas si bien. C’est comme pour la mère, qui représente la position prosaïque et matérielle. Ca pourrait être complètement vulgaire de penser aux sous alors que les autres sont dans une position spirituelle, mais c’est la combinaison des deux qui importe, c’est de trouver un équilibre. J’ai essayé de leur donner tous raison, pour qu’on comprenne à la fin que personne n’a raison, l’équilibre est entre eux.
Les hommes viennent s’immiscer dans le foyer, qui est le lieu de la femme. Il y a une critique implicite des traditions qui se heurtent à la famille...
Tout ce qui ne se définit pas est idéologique. C’est ce qui est dramatique. Ce n’est pas la chose proprement dite, c’est la façon dont on la gère. Le grand-père est persuadé d’avoir raison, la mère aussi. Après, c’est l’interaction qui est intéressante : la mère prend son fils dans ses bras alors qu’ils ont adopté chacun une position inverse.
Pourquoi avoir filmé Jérusalem de manière neutre, sans faire apparaître les lieux saints ?
L’image, ce n’est pas mon affaire. Je ne fais pas de caricature, être juif ce n’est pas porter un habit ou avoir une barbe. Il y a un rapport à l’intelligence dans la religion, les habits et les images m’importent peu.
Vous ne parlez pas des conflits que connaît Jérusalem…
Je dénationalise complètement le propos en le ramenant à des gens. Pour questionner la foi, il fallait bien être dans le lieu du conflit de la foi. Je n’ai pas la prétention de parler de politique, il y a déjà des réalisateurs israéliens et arabes qui le font très bien. Ce que j’ai voulu, c’est seulement parler de foi. Quand je vois un film de Kurosawa, je ne vois pas que les personnages sont japonais, ni même leurs costumes, je ne m’intéresse qu’au sujet. C’est la même chose pour ‘Tehilim’.
Pourtant, en tant que film se déroulant à Jérusalem, on va forcément y chercher une portée politique…
Oui, je n’évite pas mon sujet, mais je parle à hauteur d’homme. Oui, il y a une dimension politique, mais ce n’est pas une vision politique du monde. Je n’ai pas de solution, seulement une ébauche de travail qui se fait à partir de soi. C’est un film documenté, mais pas un film documentaire. Il reflète une réalité, c’est tout.
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