RSS

INTERVIEW DE REINETTE ET LEONARD-MAESTRATI Entièrement à part

Propos recueillis par Mélanie Carpentier et Jean-Nicolas Berniche pour Evene.fr - Mars 2007Remerciements à Thomas Yadan pour sa collaboration au dossier - Le 26/03/2007

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
0 avis
  • Membres (0)  
INTERVIEW DE REINETTE ET LEONARD-MAESTRATI

C'est l'histoire de toute une génération d'Antillais qui auraient "choisi" (?) de s'expatrier vers la terre promise. Comme le sujet est épineux et particulièrement intéressant, il fallait au moins deux passionnés, intarissables sur le sujet, pour en débattre. Ca tombe bien, la rencontre avec Michel Reinette et Antoine Léonard-Maestrati, scénariste et réalisateur de 'L'avenir est ailleurs', c'est ici.

Non, le Bumidom n'a rien à voir avec le bonhomme caoutchouteux de Michelin. C'est l'abréviation du Bureau des migrations d'outre-mer, organisme bien méconnu de l'histoire contemporaine des Antilles. Sujet grave, qui a soulevé les intellectuels antillais - Aimé Césaire en tête - pendant vingt ans et a entretenu l'idée d'une mère patrie attentive aux peuples d'outre-mer. Les quelque 70.000 expatriés - et leurs descendants - à avoir bénéficié du Bumidom méritaient bien qu'Antoine Léonard-Maestrati et Michel Reinette reviennent sur cet événement que les manuels scolaires français semblent avoir définitivement oublié.

'L'avenir est ailleurs' évoque le Bumidom. Pouvez-vous nous parler de ce phénomène de migration qu'ont connu les Antilles ?

Michel Reinette : Il s'agit d'une migration organisée, en 1963, par Michel Debré, alors Premier ministre. A cette époque la France connaît une crise économique et les Antilles, une grave crise de l'emploi. Le Bumidom n'avait pas vocation à être généreux et a été mis en place par utilité et par malice politique. Pendant une génération, de 1963 à 1981, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont été mécaniquement transportées, avec un aller simple, des DOM vers la France, avec au bout la promesse d'un boulot, d'un avenir, d'un eldorado.

Antoine Léonard-Maestrati : J'ajoute qu'à l'époque, dans les années soixante, bien que ce soit un département français, les Antilles étaient une société coloniale. Le Noir pauvre était un moins que rien. On lui a fait croire qu'il était un Français comme tout le monde. Quand il partait vers la mère patrie, il partait pour le paradis… Quand les Antillais sont arrivés en France, ils n'ont pas été considérés comme des Français : ils étaient noirs.

Le Bumidom fut, selon vous, une nouvelle forme d'esclavage ?

ALM : Le Bumidom fut le deuxième voyage transatlantique après celui de l'esclavage. Ce qui m'a frappé, moi qui ne suis pas antillais, c'est cette suite de l'exploitation de l'homme par l'homme. Comme les Noirs, qui travaillaient dans les champs de canne à sucre, devenaient un poids - puisqu'il n'y avait plus de travail, et que des mouvements révolutionnaires étaient nés, il fallait faire quelque chose. La traite négrière n'étant plus possible, elle a laissé place à une traite migratoire. Ce qui est condamnable, ce n'est pas que les gens soient venus en France, c'est qu'ils n'aient pas eu le choix. Personne ne quitte son pays avec plaisir. On s'en va de chez soi parce qu'on n'a pas les moyens de faire autrement. Cette politique de migration de masse est honteuse, on leur a même parlé de diplôme de femme de ménage, il fallait oser…

La traite négrière/la traite migratoire : peut-on décemment comparer ces deux moments de l'histoire ?

ALM : Le parallèle que je fais est politique. Bien sûr que les gens ne sont pas partis en tant qu'esclaves, mais politiquement, c'est une exploitation de l'homme par l'homme. On a osé dire aux gens en leur donnant un aller simple : "Allez là-bas, c'est le paradis. L'avenir est ailleurs." Pourquoi a-t-on intitulé ce film 'L'avenir est ailleurs' ? Parce que, après quarante ans passés ici, c'est difficile de retourner chez soi. Le film se termine d'ailleurs par des jeunes d'ici, des descendants de personnes parties par le Bumidom. Ils disent "Je suis antillais", mais là-bas on ne les reconnaît pas comme des Antillais, et ici on leur dit qu'ils sont noirs. Alors qui sont-ils ?

MR : Césaire a qualifié cette période de génocide par substitution. Il ne faut pas oublier que parallèlement, on encourageait les gens à venir peupler les Antilles. On invitait les "coloniaux" à venir exercer n'importe quel métier. Les sociétés antillaises sont complexes et complexées. Il est vrai que la plupart des gens sont partis un peu honteux. Partir avec le Bumidom était tabou. Cette honte était sociale. Quand on est victime, on a toujours l'impression d'être coupable. Ces sociétés sont issues de l'esclavage, donc sont des sociétés dominées. Cela a donné des individus fiers. On a, comme disait Aimé Césaire, exploré tous les recoins de la douleur. Cela donne une humanité, à mon sens, à nulle autre pareille. Même dans la plus grande des précarités, l'Antillais ne mendie pas.

Quel était l'objectif de ce projet ?

ALM : Ce film stigmatise cette période qui, aujourd'hui, rejoint étrangement l'actualité puisque la question noire est posée avec le concept de minorités visibles. Actualité également puisque ce problème intervient dans la campagne présidentielle avec les propos de monsieur Sarkozy qui veut créer le ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale. Notre film raconte un moment de vie d'homme, et je crois que c'est sa force. Ces gens sont comme moi, comme un Portugais, un Nord-Africain : les gens peuvent s'identifier aux personnages de 'L'avenir est ailleurs'. Ce sont des gens comme tout le monde dont on a voulu faire autre chose.

MR : C'est hallucinant, moi qui suis un nègre de la République, le discours de Sarkozy m'inquiète énormément. Je n'arrive pas à comprendre que quelqu'un qui risque de devenir président de la République fasse un parallèle dangereux entre immigration et migration. Alors que l'identité nationale, c'est nous tous ! Sarkozy lui-même est hongrois d'origine. Quand quelqu'un comme lui prône ce genre de discours, il souligne que le rejet n'est pas d'ordre culturel mais ethnique. Voilà ce qui est dangereux. Là où le film rejoint aujourd'hui l'actualité, c'est que vous avez devant vous des nègres de la République qui sont plus anciennement français que monsieur Sarkozy. L'identité française est un conglomérat.

Vous vous considérez comme un nègre de la République ?

MR : Oui, complètement. Regardez ce que dit Lilian Thuram dans le film : "Je suis un Français noir, mais je suis un Français." Il ne faut pas se voiler la face, je n'ai aucune espèce de complexe par rapport au sort que la France a réservé aux miens. Je suis issu d'un peuple qui a beaucoup souffert, comme disait la chanson. Plus de deux siècles d'esclavage ! Et cela fait seulement six ans qu'on a reconnu l'esclavage comme crime contre l'humanité. Et certains, comme Sarkozy et ses amis, nous dénient le droit d'obtenir la possibilité de réparation en connaissance de cette tragédie humaine, qui n'a pas duré un an, deux ans, dix ans, mais plus de deux siècles. Nous étions tous les enfants de la mère patrie, que l'on soit énarque ou centralien. De ce point de vue-là, je suis un nègre de la République.

Quels sont les écueils que vous souhaitiez éviter ?

ALM : Pendant la préparation du film, on a rencontré notamment une ancienne prostituée, ici à Paris, qui n'a jamais plus donné de nouvelles au pays. Elle aurait sûrement accepté qu'on la filme. Nous ne l'avons pas fait car cela aurait été du viol. Elle vivait dans une toute petite pièce, son appartement était décoré de cartes postales des Antilles et de petites fleurs exotiques en plastique. Elle n'avait plus jamais donné de nouvelles, et si nous l'avions montrée cinquante ans après, là où elle vivait, ç'aurait été la honte pour elle.

MR : Dans le film, la prostitution est suggérée, on avait la possibilité de montrer ce phénomène, mais ça aurait cannibalisé le film, on n'aurait retenu que ça, que les femmes finissaient sur le trottoir immanquablement.

Quelles sont les choses qui vous ont le plus marqués lorsque vous avez réalisé ce film ?

ALM : Il y avait souvent des mères célibataires qui partaient par le Bumidom. Arrivées en France, elles trouvaient un travail, qui ne leur permettait pas de faire venir leurs enfants. Mais n'y pouvant plus, elles les faisaient tout de même venir, et dès qu'elles n'avaient plus d'argent, ils repartaient. Les Antillais appelaient ça "les enfants paquets". C'est le cas de madame Thuram, qui le raconte dans le film. Autre exemple : en France, quand vous êtes citoyens français on vous paye des allocations familiales. Aux Antilles, les allocations familiales ont servi à payer le voyage des Antillais que l'on faisait venir en France ou pour faire le planning familial.

Ce film est-il une tentative d'une universalisation d'un discours ?

ALM : Tout à fait, c'est un discours universel. Hier nous avons fait une projection à Sarcelles, un Africain est venu me dire que c'était son histoire, il n'avait pas connu le Bumidom, mais il a subi le regard dont sont victimes les immigrés et les migrants.

Pensez-vous que 'L'avenir est ailleurs' puisse faire évoluer les choses ?

MR : On a fait le film pour que, pour une fois, les Antillais touchent du doigt leur histoire, car ils ne la connaissent pas. Ils ont appris l'histoire des Gaulois, mais leur propre histoire, non. On a envie que les Antillais connaissent leur histoire, et que le public connaisse aussi l'histoire des Antillais. A la projection de Sarcelles, j'ai vu sortir une vieille dame en larmes. Elle s'est souvenue de son histoire. On a fait ce film parce qu'on en a eu envie, et parce qu'il est utile. En apprenant à mieux se connaître, les Antillais vont mieux aimer. C'est le problème du colonisé, il n'aime pas son image. Le fait d'être sur un écran, le fait d'être vu, ne peut qu'apporter un changement.

ALM : La qualité de ce film, c'est que nous n'intervenons pas dedans. Il n'y a que nos personnages qui parlent. Bien sûr, il y a un choix qui est de notre gouverne, mais il n'y a pas un commentaire. Les gens se parlent entre eux. Il n'y a pas non plus d'officiels, nous avons pris le parti de laisser la parole à ceux qui en étaient privés.

vos commentaires

 
votre avis sur cet article : (Jusqu'à 1500 caractères)

Pour aller plus loin

Articles & dossiers associés

  • PORTRAIT D'AIME CESAIRE (1913-2008)

    PORTRAIT D'AIME CESAIRE (1913-2008)

    L'éveilleur

    Avec la disparition d'Aimé Césaire le 17 avril, à l'aube de sa 95e année, la langue française perd l'un de ses plus dignes représentants, la poésie, l'une de ses plus belles voix, la...

    Plus sur PORTRAIT D'AIME CESAIRE (1913-2008)

    « PORTRAIT D'AIME CESAIRE (1913-2008) »

    2 personnes ont déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    2
    • Membres (2)  

Les films associés

L'avenir est ailleurs

Documentaire

L'avenir est ailleurs

de Antoine Léonard-Maestrati

Sortie en salle : 28 Mars 2007

1962 : la guerre d'Algérie se termine. Aux Antilles, la misère sévit et des mouvements sociaux secouent la région. La France a un besoin urgent de main-d'oeuvre non qualifiée. Elle organise...

Voir la bande annonce

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Evene  
  • Membres (0)  

Les stars & célébrités associées

  • Antoine Léonard-Maestrati

    Antoine Léonard-Maestrati

    Réalisateur français

    Réalisateur et coscénariste, Antoine Léonard-Maestrati commence sa carrière en réalisant des séries documentaires pour la télévision, fruits d’enquêtes journalistiques qui le mènent dans...

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  
  • Michel Reinette

    Michel Reinette

    Scénariste et journaliste guadeloupéen

    Très actif dans le monde des médias, Michel Reinette produit des oeuvres bien souvent engagées et porte un regard lucide sur les problèmes qui existent ou ont existé et dont les effets...

    « Michel Reinette »

    1 personne a déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    1
    • Membres (1)  
  • Aimé Césaire

    Aimé Césaire

    Poète et homme politique martiniquais
    Né à Basse-Pointe Né le 26 Juin 1913

    Issu d'une modeste famille de sept enfants, Aimé Césaire étudie d'abord au lycée Schoelcher, à Fort-de-France. Grâce aux conseils d'un de ses professeurs, il obtient une bourse pour partir...

    « Aimé Césaire »

    2 personnes ont déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    2
    • Membres (2)  
  • Lilian Thuram

    Lilian Thuram

    Footballeur français
    Né à Pointe-à-Pitre, Guadeloupe Né le 1 Janvier 1972

    Né en Guadeloupe, Lilian Thuram gagne la métropole à l’âge de 9 ans. Ses premiers contacts avec le football commencent avec le club local des Portugais de Fontainebleau, puis le Racing Club...

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  

fil culture

François Morel plaide au Rond Point

ThéâtreFrançois Morel plaide au Rond Point

Plus sur François Morel plaide au Rond Point
 

nouveautés

les Avis des membres

VOUS AIMEZ

la lettre evene

L’actualité culturelle au quotidien
Citation, livre, événement, célébrité, jeu concours... › Voir la lettre du jour
Plus

citation du jour

« J’ai pris un cours de lecture rapide et j’ai pu lire “Guerre et Paix” en vingt minutes. Ca parle de la Russie.  »

de Woody Allen

En savoir plus sur cette citation

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (7)
     

privilèges

Plus

vidéos

  • Amour, de Michael Haneke Palme d'Or 2012

  • Madagascar 3 : la love story XXL de King Julian et Sonia avec la voix de Michaël Youn (King Julian).

Plus

photos

  • "The We and the I" de Michel Gondry - The We and the I

    "The We and the I" de Michel Gondry © Mars Distribution

  • Holly Motors de Léos Carax - Holy motors

    Holly Motors de Léos Carax © Les Films du Losange

agenda

tous les films

Découvrez tous les films dans l'une de ces catégories :

et aussi