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INTERVIEW DE ROBERT GUEDIGUIAN Aux racines du mal
Propos recueillis par Rémy Pellissier et Mathieu Menossi pour Evene.fr - Avril 2008 - Le 08/04/2008
Avec 'Lady Jane', Robert Guédiguian nous plonge dans une cité phocéenne méconnue, emmitouflée dans son manteau d'hiver. Un film de genre dans lequel le réalisateur étire la forme au maximum, épousant chaque recoin d'un fond délicieusement excessif.
Dans 'Lady Jane', on frôle le désenchantement. Pourtant, l'engagement et la résistance chers à Robert Guédiguian reprennent peu à peu le dessus. D'abord submergé par un certain pessimisme, l'optimisme du réalisateur refait surface. 'Lady Jane'. Les Rolling Stones. Souvenirs des années 1970. Un Moyen-Orient qui s'embrase. Des groupuscules clandestins d'extrême gauche exaltés. Une époque qui aura uni dans le sang le trio central du film. Des personnages à l'image de la société. Vidés, fatigués, désillusionnés. Le trio immuable Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin et Gérard Meylan brode avec une complicité silencieuse autour des thèmes tragiques de la vengeance, de la jeunesse perdue, de la mort et de la transmission. L'intime y rejoint l'universel. Un retour aux racines d'un mal générationnel.
C'est votre premier film de genre. Qu'est-ce qui vous a poussé à vous aventurer sur ce nouveau chemin cinématographique qu'est le film noir ?
Habituellement, je commence toujours un film en sachant au préalable quelle en sera la morale. Et pour 'Lady Jane', il se trouve qu'au départ, je ne savais pas vraiment quoi dire. J'ai donc fait ce film davantage pour savoir, pour apprendre sur moi-même, plus que pour "dire". Je me suis tourné naturellement vers le polar. Un Américain aurait choisi le western. J'avais autour de moi mes fondamentaux. Mes trois acteurs, avec qui je n'avais pas travaillé depuis deux films. Mon théâtre de toujours, ma ville de Marseille. Le film de genre me permettait de rentrer immédiatement en écriture. Le squelette s'imposait de lui-même. Un squelette qui allait ensuite se charger de chair et de sang. Par ailleurs, le cinéma de genre est populaire. Et j'ai toujours voulu parler à beaucoup de monde.
Vos références ?
Il y en a beaucoup. Jean-Pierre Melville bien sûr. Une référence qui va bien au-delà du film noir. C'est un immense cinéaste qui a su trouver un équilibre formidable, entre efficacité et style. J'avais également à l'esprit tout le répertoire de Série B américain des années 1950. Le cinéma d'un William Wyler ou d'un Nicholas Ray. Je pense à 'Nous avons gagné ce soir' de Robert Wise, avec Robert Ryan dans le rôle d'un vieux boxer raté. Ce genre de film fait en vingt jours, à toute berzingue. A 'Quand la ville dort' de John Huston. Des films français également. A la grande époque d'un Jean Gabin quinquagénaire en costard. Le Gabin que l'on pousse mais qui ne bouge pas, solide.
Vous semblez avoir prêté beaucoup d'attention à cette construction mécanique. Comment avez-vous abordé cet exercice de style ?
Je tenais à ce que tous les codes du genre figurent dans le film. Des décors intrigants. Par exemple, je voulais que le personnage de Jean-Pierre Darroussin (François) évolue dans ce décor de rochers, en bord de mer, au beau milieu d'un vieux chantier. Un espace où l'on se dit qu'il se passe de sombres choses. Depuis des années déjà, j'envisageais de descendre de mon Estaque pour tourner à cet endroit. Il y a aussi la boîte de nuit, une poursuite, une filature, des coups de feu. Tout est là. Dans ce genre d'exercice, la contrainte finit par devenir une libération. On en arrive à avoir un rapport presque manuel à la mise en scène, attentif aux moindres détails. Plutôt que de se poser des questions de sens, de contenu, de psychologie des personnages, de développement de la narration, il s'agit plus de poser simplement les éléments sur la table et de chercher la combinaison la plus limpide.
A la lumière d'un Marseille habituellement estival, vous opposez cette fois-ci une image beaucoup plus sombre et hivernale de la cité phocéenne…
Les villes s'adaptent à tous les genres. La comédie, la tragédie, le film noir… Mais aussi bien pour servir la forme que le fond, il me semblait plus approprié de tourner l'hiver. La lumière est plus contrastée, plus rasante. Elle alourdit les silhouettes. On porte des vêtements chauds, des manteaux, des bonnets. On se recroqueville, on se voûte. Il me fallait ce genre d'attitudes pour exprimer toute la tristesse et le malaise de chacun de mes personnages.
D'abord surpris, on retrouve finalement les thèmes qui jalonnent votre cinéma. L'amitié, l'amour, le lien social. Si ce n'est que cette fois-ci, ce lien paraît fragilisé…
Ce n'est qu'à la fin du travail d'écriture que j'ai réalisé que 'Lady Jane' était un film assez désespéré. Le film est optimiste parce qu'il existe mais reste pessimiste dans son contenu. Une teinte qui correspondait tout à fait à l'état d'esprit dans lequel je me trouvais alors au vu de l'actualité de notre pays. Cette espèce de confusion, de fatalisme et de désintérêt absolu pour la chose politique quand il s'agit de choisir entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, aux perspectives politiques finalement tellement proches. Beaucoup trop pour pouvoir exciter nos consciences. Il est difficile aujourd'hui d'envisager le moindre rassemblement solide.

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