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INTERVIEW DE SHANE CARRUTH Une expérience cinématographique

Propos recueillis par Guillaume Monier pour Evene.fr - Février 2007 - Le 20/02/2007

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INTERVIEW DE SHANE CARRUTH

Profitant de la sortie de son premier film sur les écrans français, le jeune réalisateur Shane Carruth est venu passer quelques jours à Paris. Ancien ingénieur, ce jeune autodidacte n’a pas à rougir, même face aux plus grands. On doit avouer qu’on est bluffé par le talent de cet Américain qui a passé trois ans sur un film qui n’aura coûté au final que... 7.000 dollars ! A voir la qualité de ‘Primer’, on est impatient de rencontrer son acteur-réalisateur.

‘Primer’ est un film totalement à part, sorte d’alien dans la galaxie cinématographique américaine. A l’occasion de la projection presse, il faut bien avouer que personne ne sait trop à quoi s’attendre. Les critiques américains ont encensé ce film, et il faut avouer que les compliments sont vraiment mérités. Une atmosphère étrange, mais prenante. Un réalisateur aux idées originales, mais passionnantes.

Premier film que vous réalisez, vous venez le défendre en France ; pourriez-vous dire quelques mots pour vous présenter ainsi que votre film à nos lecteurs ?

Je ne sais pas. Vous savez, la première fois que j’ai dû parler de ’Primer’ - lors du festival Sundance 2004 -, c’était une grande nouveauté d’être devant un public et de devoir évoquer un projet tel que celui-ci. Je me souviens que, pas plus hier qu’aujourd’hui, je ne savais ce qu’il fallait que je dise. Ma réponse sera donc assez semblable. Je sais que j’affectionne tout particulièrement de voir un film “en aveugle”, c’est-à-dire sans rien savoir à son sujet, pas d’informations, ni résumé ou de “background” dessus. C’est ainsi que j’aimerais que le public s’intéresse à mon film : comme si le téléspectateur allumait sa télévision tôt le matin, regardait le film sans même en connaître le titre et, en s’apercevant que celui-ci se révèle très bien, reste à le regarder. Quant à me présenter moi... La meilleure manière de me connaître est de voir ‘Primer’ !

C’est donc un film qui vous ressemble ?

Oui, tout à fait. Le film est en quelque sorte très proche de ce que je suis. Certes, le son n’est pas toujours très bon - pour des raisons techniques - , il y a eu des difficultés, des défauts, mais c’est vraiment mon projet. C’est finalement le film que j’aurais aimé voir. En ce sens, à travers la projection, les spectateurs sauront qui je suis.

Comment pourrait-on le qualifier ? Est-ce plutôt un drame, de la science-fiction, un thriller ou quelque chose d’autre encore ?

Je ne dirais pas que c’est un drame. C’est une histoire centrée sur les relations entre les deux personnages principaux et sur la manière dont cela change face à un élément perturbateur. Comment évolue leur capacité à se faire confiance... Le pan scientifique ne sert que de prétexte finalement. Ce qui m’intéressait beaucoup était la manière dont l’information allait être révélée...

Un mélange des genres donc. Quelles ont été vos sources d’inspiration ?

J’ai eu beaucoup de sources d’inspiration, même s’il n’y en a pas une précisément à mettre en avant : peut-être un livre qui parlait des inventions qui avaient changé l’Histoire et le monde. Quand j’ai eu l’idée du scénario, j’étais relativement inquiet concernant la partie “recherches”, la dimension technique de la machine élaborée par les deux héros.

Vous parliez du script à l’instant, est-ce vous qui l’avez rédigé ?

Oui, j’ai effectivement écrit le scénario moi-même.

Vous êtes ingénieur de formation ; cela vous a-t-il aidé pour l’atmosphère du film ?

Je suis ingénieur informatique, à la fabrication de logiciels. Je n’avais donc jamais vraiment travaillé sur les projets étudiés par les personnages à l’écran. Pour pallier cela et trouver des éléments cohérents, je me suis intéressé et j’ai examiné des centaines et des centaines de projets de fin d’année d’étudiants. Parmi plusieurs d’entre eux, j’en ai pris quelques bribes.

Au sujet du pan scientifique de votre film, ne craignez-vous pas que certains éléments de ‘Primer’ ne soient pas immédiatement compris par le spectateur ? Peut-être est-ce une volonté ?

Oui, je dois avouer que cela m’a pas mal inquiété lors de la rédaction du script. J’ai essayé de faire en sorte que tout ait un sens, même si quelques éléments restent en filigrane. Le plus important est de présenter au public quelque chose de cohérent, un tout homogène et logique dans sa globalité. Peu importe finalement si tous les détails techniques n’ont pas été compris à partir du moment où les spectateurs ont appréhendé correctement le message du film.

Comment s’est passé votre travail ?

Très très difficile ! Il paraît que ce genre de film s’appelle “free production”. Un an d’écriture et pourtant le premier jour du tournage je me suis rendu compte que je n’avais pas assez travaillé, que je n’avais pas investi assez d’argent, pas pris assez de temps, que je n’avais pas assez d’expérience pour faire ce film. Il y a eu un mois de tournage et ensuite deux ans de travail pour finalement être édité. Un film qui m’a pris bout à bout trois ans et demi. Des difficultés techniques se sont rajoutées, comme le son, qui a demandé beaucoup de travail en postproduction. Si c’était à refaire, je prendrais un an de plus et investirais plus d’argent.

A propos d’argent : 7.000 dollars de budget... Votre film ressemble un peu à votre machine : faite de bouts de ficelles, de bricolage… Et pourtant ça marche superbement !

Oui, c’est vrai, j’aime beaucoup votre comparaison ! (rires) Je ne connaissais personne, j’ai dû tout faire de A à Z.

Pourquoi alors ce choix de la pellicule, beaucoup plus onéreux que le DV ?

A mon sens, cela rend beaucoup mieux. Il y a une différence entre Europe et Etats-Unis où le DV passe respectivement de 25 images/seconde à 29 images/seconde. Je souhaitais proposer une ambiance familière aux spectateurs, une esthétique qu’ils ont l’habitude d’appréhender.

Passons à l’histoire proprement dite, voyez-vous ce film comme une certaine dénonciation de la technologie, une mise en garde contre les apprentis sorciers ?

‘Primer’ peut effectivement passer pour une sorte de conte moderne, voulant mettre en garde contre les dérives, mais ce n’était pas vraiment mon intention de départ. Mon premier objectif était de montrer comment une relation normale, classique entre deux individus, peut évoluer confrontée à un élément perturbateur. C’est un peu compliqué à expliquer... Pour résumer, je voulais changer cette crédibilité dans une relation conventionnelle, au moment où la confiance entre deux individus est dévoyée, faussée. Que se passe-t-il quand l’équation sur la confiance change ? L’histoire de la machine permet cette hypothèse, leur laisse la possibilité de penser à l’éthique de ce qu’ils entreprennent. L’histoire se termine bien.

Toute l’histoire repose sur le tandem que vous jouez avec David Sullivan. Le connaissiez-vous avant ?

Pas du tout. Je l’ai rencontré lors du casting de ‘Primer’. Je ne savais pas comment trouver des acteurs ; j’ai rencontré plus de cent personnes, mais il a été difficile d’engager un acteur : le cachet proposé ne pouvait être très élevé. De tous les candidats, David était le mieux préparé, de plus, nous partageons les mêmes opinions, la même manière d’envisager le cinéma...

Vous avez eu un très bon accueil de la presse américaine, jusqu’à recevoir une récompense...

J’ai été bien évidement ravi de cet accueil. J’ai tout de même des difficultés à rester objectif quant à la qualité de mon film : quand je le vois, il n’existe que les défauts et les problèmes à reprendre... J’espère en tout cas que ce film plaît aux spectateurs, cela fait très plaisir à entendre.

Vous ne regrettez donc pas d’avoir abandonné votre précédent métier pour vous lancer dans l’écriture ?

En fait, je n’ai jamais vraiment été écrivain, je voulais juste raconter des histoires et le meilleur moyen a été le cinéma. J’ai effectivement écrit quelques nouvelles, travaillé sur un roman, mais c’est tout. Ce que j’aime sont les soliloques, les monologues intérieurs... Il est très difficile d’écrire tout ce que l’on voit, ressent ; l’ensemble script/image cinématographique peut tout par contre.

Allez-vous abandonner définitivement le monde de l’ingénierie pour vous consacrer au cinéma ? Avez-vous d’autres projets ?

C’est vraiment ce que je souhaite faire le plus au monde. Il y a en effet trois histoires sur lesquelles je travaille actuellement. Il y a en revanche un problème dans la manière dont sont faits les films aujourd’hui : il est très difficile de raconter une histoire correctement. Grâce à ‘Primer’, j’ai eu l’occasion de rencontrer quelques producteurs, mais je préfère redevenir ingénieur que perdre le contrôle de mon oeuvre. Le pire qu’il puisse m’arriver est donc de retravailler comme ingénieur, mais ce n’est pas un souci.

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