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INTERVIEW DE SHANE MEADOWS La cité des enfants perdus

Propos recueillis par Marion Haudebourg pour Evene.fr - Octobre 2007 - Le 09/10/2007

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INTERVIEW DE SHANE MEADOWS

A seulement 34 ans, Shane Meadows, la nouvelle gloire du réalisme social anglais se voit offrir une rétrospective au festival du film britannique de Dinard alors que son dernier film ‘This is England’ sort sur les écrans. L’occasion de rencontrer ce réalisateur surdoué, ancien skin, qui a décidé de mettre sa violence dans le cinéma.

Ken Loach et Mike Leigh ont un digne successeur. Attaché à sa région des Midlands, Shane Meadows fait le portrait d’une Angleterre ravagée par les années Thatcher, le chômage et le racisme tout en voulant faire la lumière sur une partie de sa jeunesse : l’origine de la culture skinhead qui dérive d’un mouvement musical vers le National Front. Rencontre avec un militant qui n’en a pas l’air.

Faut-il voir dans 'This is England' un hommage à la culture des années 1980 ?

J'étais moi-même skinhead en 1983 et j'ai vu deux facettes opposées du mouvement skin. Mais l'histoire ne semble retenir des années 1980 que Duran Duran, ou Culture Club et oublier la culture skinhead, parce que c'était devenu gênant. Je voulais montrer qu'il y avait une autre facette. C'était important pour moi de montrer que les skinheads n'étaient pas au départ ces racistes, infiltrés dans des mouvements d'extrême-droite et du National Front, de dire la vérité sur la naissance de la culture skin.

Vous avez d'ailleurs choisi de montrer les origines de la culture skin à travers la musique.

Habituellement dans ce genre de film, comme dans 'American History X', la musique utilisée est très violente et ça le transforme en film d'action plutôt qu'en histoire émotionnelle. Je voulais que ce soit moins évident que ça, plus complexe. Qu'on comprenne à travers la musique le conflit intérieur du personnage de Combo. Beaucoup de gens ne réalisent pas que dans les années 1969, il y avait beaucoup de jeunes Jamaïcains qui travaillaient dans les usines. Les Noirs avaient le crâne rasé. Les ouvriers blancs ont commencé à aller dans les discothèques avec ces Jamaïcains, ils travaillaient avec eux, ils étaient amis avec eux. Et puis ils ont commencé à les imiter en se coupant les cheveux. Beaucoup de gens, plus jeunes que moi, n'ont aucune idée de tout ça, que la musique est à la naissance de la culture skin. Moi j'ai vu les deux côtés, cette musique agressive et celle qui venait de Jamaïque. Et au final, certains de ces groupes ont commencé à écrire des chansons spécifiques pour les skins blancs du Royaume-Uni. En 1969, Desmond Dekker a vendu plus de disques aux skins blancs qu'il n'en vendait en Jamaïque.

Il était important pour vous de montrer ce glissement vers le racisme ?

C'est parce que c'est ce qui m'est arrivé personnellement, quand je me suis fait sur le doigt le même tatouage que celui du film. J'avais 11 ans et j'ai vu des gens changer dans ma petite ville. Souvent on pense que le National Front est fort dans les grandes villes, or il y a du mélange ethnique dans ces villes : c'était plus difficile de convaincre les gens que ces personnes-là étaient le mal, parce qu'ils pouvaient voir par eux-mêmes que ce n'était pas le cas. Là où je vivais, où il n'y avait que des Blancs, c'était bien plus facile de dire qu'ils étaient la cause du manque de travail, et d'argent. A 11 ans, j'étais très proche de Shaun du film. J'ai vu des gens frustrés, des jeunes en colère et quand ils se rendaient dans ces meetings, on leur donnait un but, on leur disait que c'était eux la cause de leur colère. Je n'étais pas assez mature pour m'en rendre compte, mais on voit les gens changer. On voit les mécanismes. Ca n'était pas glamour, ça ne se faisait pas dans des grandes salles ou dans la rue, ça se faisait dans les pubs, dans les maisons. Et parce que j'ai été le témoin de ça, j'ai voulu montrer comment à un moment donné dans ma vie, je ne savais rien du racisme et le lendemain, cela semblait être dans l'esprit de chacun. Il y avait 3,5 millions de personnes sans travail - le chiffre le plus haut que la Grande-Bretagne ait connu - et les gens avaient besoin de cette excuse, besoin de responsables. C'est très facile de convaincre les gens qui n'ont rien.

Le personnage principal s'appelle Shaun Fields, un nom très similaire au vôtre. A quel point est-ce autobiographique ?

Je dirais que c'est à 90 % mon histoire, et à 10 % celle de Thomas Turgoose (Shaun, dans le film). Quand on l'a pris avec nous, c'était un garçon adorable mais qui avait des problèmes et j'ai commencé à construire l'histoire aussi autour de lui... Sa mère n'allait pas bien. Sa relation avec sa mère et sa relation avec sa mère dans le film ont pris une grande importance. Bizarrement, je crois que je savais au fond de moi à quel point sa mère était malade. Dans le film, son père était mort et dans la vie, sa mère en prenait le chemin. Je ne pouvais pas le guider, je n'ai pas l'expérience d'avoir perdu un parent mais lui semblait le savoir au fond de lui. Je ne pouvais pas améliorer ça, parfois je le laissais juste être lui-même. L'histoire au départ est la mienne, mais on a rajouté quelques traits de caractère du personnage qui sont les siens.

Vous travaillez souvent avec des acteurs non-professionnels…

J'ai fait un film, 'Once upon a time in the Midlands', avec des acteurs plutôt connus en Grande-Bretagne. Et je ne l'ai pas apprécié autant que lorsque je travaille avec des gens nouveaux, qui ont cet appétit. C'est comme la première fois qu'on fait du vélo. Quand c'est la trentième fois qu'on monte sur un vélo, ça devient chiant, on se contente de pédaler. Alors que la première fois, on slalomme… Et j'aime ça, cet enthousiasme, c'est communicatif. Ca me ramène à mes premières joies de cinéma.

Vous travaillez de façon très spontanée, pensez-vous que cela apporte plus de réalisme à vos films ?

Parfois je reste juste assis derrière le moniteur et je regarde ce qui s'y passe. On répète parfois, on développe une idée, mais je ne répète que jusqu'à ce qu'on soit proche de ce que je veux obtenir. Je ne veux rien voir d'abouti avant de commencer à tourner parce que ça peut ne jamais se reproduire ! Dans mes films, il y a beaucoup de longues prises parce que je veux croire à chaque plan. Si on passe de gros plan en gros plan, on ne rentre pas dans la scène. Je veux que les scènes soient vraisemblables, qu'elles fonctionnent en dehors des plans. La spontanéité vient du fait que je ne m'interdis pas de modifier le script s'il ne fonctionne pas. On sait où on va, mais la manière d'y arriver dépend de moi, des acteurs et de ce qui se passe dans la journée. Certains réalisateurs dessinent des story-boards avec chaque plan du film. Et leur boulot consiste à le reproduire sur le plateau. Alors que je pars en me disant que je veux raconter une histoire de ma vie, et je me demande comment le faire. C'est une approche différente.

Quelles sont vos principales influences ?

Là où j'habitais, il n'y avait pas de cinéma. Ce que je préférais quand j'étais gamin, c'étaient les westerns, Clint Eastwood, 'Le Bon, la brute et le truand', les westerns-spaghetti… En tant que réalisateur, c'est surtout quelqu'un comme Scorsese qui m'a influencé parce qu'il faisait des films sur sa communauté. Mais au début des années 1980, c'était surtout la télévision. Des gens comme Alan Clarke, Ken Loach, Mike Leigh, travaillaient tous pour la télévision à ce moment-là. Mike Leigh a fait un film en 1969 et n'a plus travaillé pour le cinéma pendant 17 ou 18 ans. Il s'agissait de drames forts. Je dirais qu'Alan Clarke est sûrement le réalisateur que je préfère, je pense que mon travail est lié au sien. A l'époque, on allait au cinéma pour voir 'E.T.', et si on voulait voir les bons réalisateurs britanniques, il fallait rester devant sa télévision. Le réalisme social n'avait pas sa place au cinéma. Ce n'est pas comme la France qui soutient la culture et la création, de ce côté-là, pour être honnête, on est plus proches des Etats-Unis.

La plupart des films sociaux britanniques prend pour cadre les années Thatcher. Pensez-vous qu'un jour le cinéma britannique sortira de ce "traumatisme" ?

C'est comme une cicatrice sur votre corps des pieds à la tête. C'est difficile de dépasser ça. Margaret Thatcher a changé le visage du pays, concrètement changé. Je n'ai pas de commentaire sur la politique actuelle, mais l'Angleterre était un pays varié, avec différentes cultures, des maisons et des magasins différents partout. Mais maintenant, c'est la même chose dans tout le pays, mêmes magasins, mêmes maisons… Ce n'est pas de garder son identité et son individualité qui compte, mais c'est de faire fonctionner l'économie. Je pense que ce pays n'a plus d'identité, et cela n'a rien à voir avec les immigrés. Ils ont réussi à garder leur culture et leur identité bien mieux que nous. Pour être honnête, on ne sait pas qui on est. En France, vous faites la grève, si vous voulez quelque chose, vous descendez dans la rue. On était comme ça nous aussi, mais après les grèves des mineurs, elle a cassé ça. Et les gens sont devenus égoïstes, individualistes, et envieux de leurs voisins. J'adorais ce pays quand une ville à 20 kilomètres de la mienne était très différente. Aujourd'hui, elles se ressemblent toutes. C'est comme lorsqu'on retourne dans la ville de son enfance et qu'il y a un immeuble à la place du terrain où on jouait au foot. C'est comme ça pour tout le pays. C'est ma seule opinion politique.

Il y a pourtant un lien à faire entre la guerre des Malouines et la guerre en Irak.

Oui, bien sûr. C'est un film sur Thatcher comme vous l'avez dit, mais il y a des résonances aujourd'hui. Quand je regarde des archives de cette guerre, les titres des journaux… C'était très manichéen, ils sont mauvais, nous sommes bons, ils sont noirs, nous sommes blancs… Et on est allé en Irak avec le même complexe de supériorité. Et il y avait aussi des raisons d'enjeu politique. Thatcher savait qu'elle ne serait pas réélue alors elle a fait cette guerre qu'elle ne pouvait pas perdre, et ça a marché, elle a été réélue. Ca a été le contraire pour Tony Blair. Le film parle aussi de tyrannie, de prise de pouvoir sur quelqu'un parce qu'il est plus faible, le garçon représente aussi ce plus petit endroit. C'est très facile, quand on est en guerre, surtout quand ce n'est pas sur son territoire, de dire que ce sont eux les méchants et nous les gentils. Je savais que ces parallèles seraient établis, et je suis content qu'ils le soient.

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