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INTERVIEW DE VALERIA BRUNI-TEDESCHI ‘Le Rêve de la nuit d’avant’
Propos recueillis par Mathieu Menossi pour Evene.fr - Décembre 2007 - Le 24/12/2007
Chez Valeria Bruni-Tedeschi, faire un film répond à une envie de comprendre. Quatre ans après sa première réalisation, elle a décidé de repasser derrière la caméra pour poser son regard sur un monde – celui des acteurs – dont elle cherche encore la clé.
Film chorale construit sur un jeu de miroir entre les personnages, 'Actrices' apparaît comme le reflet des états d'âme des uns et des autres sur le monde ambiguë qu'est celui des acteurs, voués à naviguer sans cesse entre imaginaire et réel. Un métier qui peut se révéler comme un obstacle au désir d'exister. Marisa Borini (la mère de Valeria Bruni-Tedeschi), Louis Garrel, Valeria Golino, Noémie Lvovsky et Valeria Bruni-Tedeschi sont venus exposer leur point de vue, le temps d'une conférence de presse, sur une question aux réponses a priori insaisissables.
Est-ce que votre film aurait pu s'appeler 'Comédiennes' ?
Valeria Bruni-Tedeschi : Oui, comme ça aurait pu s'appeler 'Actrices, acteurs'. Pour moi, il s'agit vraiment d'un film sur les acteurs. On choisit aussi un titre pour la sonorité, pour sa musique. D'ailleurs au départ, avec Noémie, nous avions pensé au 'Rêve de la nuit d'avant', tiré d'une phrase du film. Mais, si les premiers retours à propos du film étaient souvent bons, on me disait souvent : "C'est quoi déjà le titre ?" C'est un titre qui "n'imprimait pas". Nous sommes donc revenus à 'Actrices'. J'ai un peu manqué d'insolence. Ajoutez à cela la réaction de metteurs en scène comme Bernardo Bertolucci ou Agnès Varda qui ont trouvé le titre un peu trop littéraire.
Comment définiriez-vous votre film ?
V.B-T. : C'est un film sur les acteurs. Un film chorale avec certes un personnage principal, Marcelline, avec, en face d'elle, un antagoniste, interprété par Noémie. Se greffe ensuite sur ce duo principal toute une série de personnages que nous tenions, Noémie et moi, à développer. C'est l'histoire d'une troupe. Tous les acteurs devaient être représentés seuls avec leur métier. Chacun devait avoir droit à son moment privé. Tour à tour, chacun d'eux devient le personnage principal. Comme une "poursuite" qui viendrait les mettre en lumière, l'un après l'autre. 'Actrices' est aussi un film sur la femme. Mais plus généralement sur des gens qui sont à des moments cruciaux de leur vie. Que ce soit Nathalie et Marcelline, Eric et Juliette qui sont au début de leur vie d'acteurs et qui découvrent cette confusion entre réalité et fiction, ou encore Denis, le metteur en scène, sur le point d'accéder à la reconnaissance… Tous les personnages du film s'apprêtent à prendre un virage important dans leur existence.
Dans le film se mêle le jeu d'acteur, le rêve qui interfère avec la vie réelle…
Noémie Lvovsky : C'était sans doute inconscient chez Valeria et moi au moment de l'écriture, mais c'est une façon que l'on a en commun d'appréhender la vie. De croire que les personnes décédées, les rêves et les fantasmes ont tout autant d'influence sur nous et sur la façon dont on mène notre barque.
Quel était le point de départ du film ?
V.B-T. : Une conversation avec la réalisatrice, comédienne et amie, Noémie Lvovsky. J’y évoquais un épisode très important de ma vie professionnelle : le moment où, lorsque je jouais le rôle de Nathalia Petrovna dans la pièce de théâtre 'Un mois à la campagne' de Tourgueniev, j’ai été remplacée par l’assistante du metteur en scène, qui avait réussi à apprendre le texte en trois jours. Moi, après six semaines de travail intensif, j'avais encore des trous de texte. Pour s'approprier le texte aussi rapidement, elle devait donc forcément avoir travaillé dans l'ombre, en apprenant les répliques en cachette. Et c'est justement tout ce travail de l'ombre qui nous a intéressées.
Qu'avez-vous appris de Valeria Tedeschi pendant cette aventure commune ?
Marisa Borini : Je connaissais déjà son expérience théâtrale. Valeria est quelqu'un d'extraverti, qui fait souvent part de ses états d'âme. Ce tournage ne m'a donc pas spécialement appris grand-chose de plus que je ne sache déjà. Si ce n'est ses méthodes de travail, sa rigueur, sa précision…
Valeria Golino : C'est la deuxième fois que l'on travaille ensemble, d'abord comme actrice et désormais comme réalisatrice. Entre ces deux expériences, nous nous sommes énormément rapprochées. Valeria "réalisatrice" s'est révélée beaucoup plus ouverte, plus généreuse et attentive aux autres. Valeria "actrice" dégage une puissance telle qu'elle écrase parfois ceux qui l'entourent. Mais c'est évidemment inconscient. A toi d'aller dans le sens de cette force si tu ne veux pas être étouffé. En passant derrière la caméra, elle est parvenue à prendre du recul. Elle te fait sentir que tu existes. Elle te glisse des indications dans l'oreille. Elle te protège.
Valeria Bruni-Tedeschi, avez-vous appris quelque chose de votre maman ?
V.B-T. : J'ai simplement vérifié ce que j'avais toujours su, à savoir que ma mère est une grande artiste. Une immense actrice et je pense qu'elle ne le réalise pas du tout, ce qui est très agréable. J'espère qu'elle continuera à travailler sans s'en rendre compte. Souvent, quand on est content de soi, on devient moins intéressant. Je n'aime pas les gens satisfaits d'eux-mêmes. Ca les rend souvent moins créatifs, moins beaux, moins intelligents. Moins tout. Cela ne veut pas dire qu'il faut maladivement avoir un manque de confiance en soi mais que l'inconscience et l'insatisfaction sont des choses importantes à sauvegarder.
Dans quelle mesure la pièce de Tourgueniev a-t-elle influencé l'intrigue du film ?
V.B-T. : Enormément. Le scénario s'est naturellement mis en place en miroir avec la pièce. Nous avons à un moment pensé utiliser une autre pièce, quelque chose d’ouvertement comique. Comme un Marivaux. Mais 'Un mois à la campagne' s’est finalement imposé.
Est-ce que le rôle de Mathieu Amalric a été inspiré par des metteurs en scène de théâtre que vous connaissez ?
V.B-T. : Oui… mais pas Patrice Chéreau. (rires) Il n'y a pas de Chéreau dans le personnage du metteur en scène mais il y a beaucoup de Chéreau dans le film. J'ai énormément pensé à lui pendant le tournage. Pendant l'écriture, pendant le tournage au théâtre des Amandiers.
Vous faites dire au personnage de Marcelline : "Donnez-moi un mari et je renoncerai à la gloire et aux honneurs." Opposez-vous la réussite professionnelle à l'épanouissement personnel ?
V.B-T. : Dramatiquement, non. Mais j'aimais bien l'idée que l'histoire soit basée sur un voeu. Comme dans les opéras ou dans les tragédies grecques où, au départ, le personnage principal fait un voeu du genre "Donnez-moi ça et je renoncerai à ça." C'est passionnant l'idée du renoncement. On est dans une société où on veut tout avoir tout de suite. Et suggérer l'idée que l'on puisse abandonner ce que l'on croit acquis donne un vertige qu'il me plaisait d'aborder au cinéma.
Louis Garrel : Au départ, je trouvais le personnage de Marcelline antipathique. On est généralement habitué à avoir de la compassion pour les personnes victimes d'un drame, d'une situation critique dont elles ne sont pas responsables. Là, Marcelline s'attriste de ne pas avoir d'enfant. J'ai envie de dire : "Elle avait qu'à en faire un avant !" Par les rêves et par le contact avec l'au-delà, elle comprend comment elle en est arrivée là. Et à la fin du film, on a tous les éléments pour saisir quel est le drame de sa vie.
Vous jouez des personnages qui jouent eux-mêmes des personnages de la pièce de Tourgueniev. Comment avez-vous travaillé l'interprétation ?
L.G. : On perçoit souvent le théâtre comme une expression artistique archéologique par rapport au cinéma alors que son histoire est tellement plus riche. Ce qui fait que lorsqu'on pénètre dans un théâtre avec une caméra, la salle dégage une telle puissance que l'on se sent minuscule, comme mangé par une force qui nous dépasse. Un théâtre a quelque chose de grave, qui impose le respect. On se sent comme écrasé. Je me sentais toujours regardé de plain-pied. C'est toujours plus impressionnant.
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