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INTERVIEW DE JEAN-HENRI MEUNIER Authenticité et cinéma
Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Mai 2006 - Le 11/05/2006
C’est vrai, Jean-Henri Meunier n’est pas le réalisateur le plus glamour de la Croisette. Et ses acteurs sont loin de rameuter les foules lorsqu’ils se désaltèrent à la terrasse du café du coin. Il a filmé sa bande de potes, son village, la vie. Le résultat est impeccablement monté, rythmé et enjoué. Tout ce petit monde a débarqué à Cannes en sélection officielle, hors compétition.
Lors de la projection du film au Palais, le réalisateur du documentaire ‘Ici Najac, à vous la Terre’ débordait de vitalité et n’avait de cesse de remercier "les protagonistes de son film" également présents dans la salle. Tout ça fleurait bon l’humanité et la communication. Un grand bol d’oxygène dans la poudrière cannoise. Rencontre avec l’enthousiasme, la sincérité et l’originalité.
Quel a été le point de départ de votre projet ?
Quand je suis parti m’installer avec ma famille - ma femme et mes deux enfants, en 1995, à Najac, ce n’était vraiment pas dans le but d’aller y faire des films. C’était pour fuir Paris, me mettre au vert, changer de rythme de vie. La première année, comme on avait acheté une ruine et qu’on n’avait pas d’argent, j’ai passé du temps à restaurer ma maison. Après, j’ai repris mon activité. J’ai réalisé deux documentaires en 1997 et 1999, sur des musiciens. L’un avec Ray Lema, un compositeur zaïrois absolument génial. L’autre avec le musicien Subramarian, le plus grand violoniste indien, qui a joué notamment avec Miles Davis. Quand je revenais à Najac, pendant mes périodes d’intermittent, on m’avait prêté une mini DV, alors j’ai commencé à filmer monsieur Sauzeau, le vieux mécano, qui habitait de l’autre côté de la route. L’intérêt de l’outil numérique, c’est que c’est très petit. Je pouvais l’emmener partout et choisir de m’en servir ou pas. J’ai passé beaucoup plus de temps avec eux à ne pas les filmer, qu’à les filmer. Et puis, chez monsieur Sauzeau, j’ai rencontré Henri Dardé, le paysan voyageur. De l’un à l’autre, ils sont rentrés dans ma vie, et moi dans la leur, mais ça n’a pas été un choix, ça a été un coup de coeur.
La première fois que vous avez tourné ?
J’ai rien dit. Enfin si, j’ai dit "J’ai envie de te filmer Sauzeau, t’es trop beau, t’es magnifique. J’ai envie de montrer ça, de témoigner." Et voilà, c’est parti comme ça, je ne savais pas du tout où j’allais.
C’est votre façon de travailler ?
Dans tous les documentaires que je réalise, je ne sais jamais où je vais quand je démarre… et même à l’arrivée. C’est seulement quand le film est fini que je vois à quoi il ressemble. Comme pour mes titres, c’est toujours à la fin que je les choisis. Un peu comme un enfant qui naît, on attend un peu de voir la tête qu’il a avant de lui donner un nom.
Il y a parallèlement une grande recherche dans le montage…
C’est avec Yves Deschamps que je travaille, au feeling. Depuis trente ans, il a monté quasiment tous mes films, à part un ou deux parce qu’il n’était pas disponible. On est comme à la maternelle, on fait joujou avec des images et des sons et on se laisse guider par les personnages. Ce sont eux nos guides.
Dirigiez-vous vos personnages, ou bien laissiez-vous simplement tourner la caméra ?
Quand je filme, je manifeste ma présence. Je ne filme jamais en douce. Je filme en plan séquence. Parfois, on ne se parle pas, on partage simplement des bons moments. De temps en temps on coupe, on boit un café, on discute. Ce sont des gens qui ont oublié la caméra. Ceux qui n’arrivaient pas à l’oublier, qui étaient timides, je ne les ai jamais filmés, parce que c’était comme si je les braquais. Quand on filme des gens comme ça, c’est pour les sublimer, les faire briller. C’était mon envie, faire passer ce qu’il y a de beau en eux. Ce sont des personnages un peu à la Steinbeck. ‘Tendre jeudi’… Quoique Dominique, elle est très Raymond Carver. Tous ses éclats de rire montrent sa pudeur, elle représente la solitude qui existe dans les campagnes. Je la filmais au bar, on se marrait bien. Elle jouait avec moi, souvent elle me disait "Tu verras, on ira à Cannes avec ton film."
Votre montage est très axé altermondialisme…
Vous savez dans le montage, et dans le cinéma en général, pour recréer la réalité, il faut parfois la traficoter. Mais c’est ça le cinéma, ou alors si on retire ça, c’est du cinéma en direct, avec des plans séquences, alors il y a dix plans dans le film de dix minutes chacun. Pour moi c’est un média, pour parler de ça. Ce sont des éclats de vie que j’ai filmés, parce que je n’ai pas la prétention de filmer toute leur vie.
Combien aviez-vous d’heures de rushes au total ?
Sur dix ans, je suis à 416 cassettes, parce que je continue à tourner, parce que je voudrais faire un troisième volet pour clore le projet et passer à autre chose. 416 cassettes qui sont des VCam, plus 300 heures en mini DV et 15 cassettes de 40 minutes. Mais sur dix ans, c’est pas grand chose, ça fait jamais que 35 heures par an, même pas une heure par semaine. Après j’ai réduit à 100 heures, et quand Yves est arrivé, on a réduit à 80. A partir de là, on a monté ‘Ici Najac, à vous la Terre’. On a tamisé, on a tout dialogué. Pour le premier opus, ‘La Vie comme elle va’, ça m’avait pris neuf mois rien que pour voir tous les rushes et les ranger. L’histoire se construit au fur et à mesure.
Comment un film comme Najac arrive-t-il dans la sélection officielle hors compétition du Festival de Cannes ?
Grâce au travail des producteurs, du distributeur… J’ai eu de la chance avec les gens d’Ocean, qui ont présenté le film, et on y est ! Après c’est Thierry Frémaux qui voit les films. Etre à Cannes c’est une triple reconnaissance : une reconnaissance pour ce que sont les gens de ce film, ce qu’ils expriment, qu’ils témoignent, c’est aussi une reconnaissance des films tournés à l’arraché, et ça c’est vachement bien. C’est bien de laisser une place aux films à petit budget qui tournent avec des petits moyens. Le cinéma, ce n’est pas que le strass et les paillettes, c’est ce que prouve Cannes. Ca prouve que les gens que je filme peuvent exprimer autant d’émotions que n’importe quelle star de cinéma.
Comment l’équipe vit-elle sa présence à Cannes ?
D’une façon totalement naturelle, comme si c’était normal. Ces gens vivent comme ça, ils ont un rapport extrêmement simple à ce qui les entoure, ils ne voient pas d’arrière-plan, ils vivent Cannes comme quelque chose qui leur arrive et qui est un peu dans la droite ligne de leur vie quotidienne. Dès qu’ils seront rentrés à Najac, tout ça sera dans l’album souvenir et ils passeront à autre chose. Le temps passe avec eux naturellement. Imaginer Sauzeau, le vieux mécano, et Arnaud, le chef de gare, sur la Croisette, ça me paraissait totalement surréaliste, et finalement j’ai été pris à contre-pied, ça ne bouleverse pas leur vie.
Au final, Najac est un film drôle…
(Son monteur Yves Deschamps prend la parole :) Il n’y avait pas de volonté de manipuler le matériel pour créer du comique. Par exemple Jean-Henri m’appelle un jour et me dit qu’il a filmé une partie de pêche avec Henri Dardé, et que je ne vais pas y croire. Il me dit qu’il était mort de rire, alors on visionne la scène ensemble, et on hurle de rire. A partir de là, on monte la séquence, elle est drôle. On essaye pas de rendre drôle quelque chose qui ne l’est pas. C’est drôle naturellement.
Najac, un film pour réapprendre à vivre ?
Ce que ces gens vivent aujourd’hui, c’est ce qui se passe en 2006, ce n’est pas du tout un film passéiste. Leur vie c’est leur vie de tous les jours, c’est une vie qu’ils ont pour la plupart choisi de vivre. Henri Dardé, éleveur de veaux quand il était petit, disait à sa mère de ne pas vendre la ferme parce qu’il voulait être paysan. Ce sont des gens qui prennent la vie jour après jour, dans un temps qui est incroyablement serein par rapport à nous, qui sommes des espèces de particules folles perdues dans une course à la consommation débile. On travaille pour avoir plus d’argent, alors on consomme plus. Eux connaissent la même chose, ils reçoivent les mêmes tracts publicitaires dans leur boîte aux lettres mais ils n’ont pas la même relation à la consommation. J’observe d’ailleurs qu’énormément de gens aujourd’hui, parce que les moyens de transports le permettent, vivent en dehors de la ville où ils travaillent, donc retrouvent lorsqu’ils rentrent chez eux cette espèce de sérénité, de calme, rien à voir avec le retour au Larzac des années 1970, avec les bobos parisiens allant élever des chèvres, qui faisaient hurler de rire les paysans du coin. C’est vraiment aujourd’hui une recherche d’une vie plus simple, plus naturelle, plus proche des arbres qui poussent.
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