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INTERVIEW DE JEAN-JACQUES BEINEIX Endurer pour créer

Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Mai 2006 - Le 30/05/2006

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INTERVIEW DE JEAN-JACQUES BEINEIX

Visions sociales, festival en marge du Festival de Cannes, défend un cinéma engagé, qui prend des risques. Cette année, Jean-Jacques Beineix en est le parrain. Il revient pour Evene sur ce que signifient à ses yeux création, cinéma, production. L'occasion également d'évoquer la plus grande fête du 7e art qui a le même âge que le réalisateur.

On m'avait dit Beineix égocentrique, cynique et désagréable. Je rencontre un homme charmant, locace et pertinent qui parle avec engouement du cinéma, partage avec sincérité ses inquiétudes sur le devenir du 7e Art et comprend l'essence du Festival de Cannes : entre marché, strass et magie du cinéma. Rencontre avec un réalisateur lucide et passionné.

Vous êtes le parrain de Visions sociales, pouvez-vous nous parler de ce festival dans le festival ?

Je vais employer des termes qui servent plutôt à désigner des choses en rapport avec les marchés financiers. Tout marché implique un contre-marché. C'est valable aussi dans l'art. Il y a un art officiel, qui est plus formaté, dans lequel il y a de très belles choses, mais également des choses qui correspondent aux besoins d'une culture de l'entertainment et du divertissement. Dans ce marché - j'emploie volontairement ce terme -, il y a de moins en moins de place pour l'expression libre. Donc, tout marché induisant un contre-marché, Visions sociales est une forme de contre-marché de la pensée plus libre, et plus dégagé des contingences purement économiques. On trouve des films dans lesquels on peut exprimer des opinions, des idées, des points de vue, qui se rapportent à des questions plus sociales, on y trouve des prises de risque artistiques, une autre manière de voir les choses, qui n'est pas celle du politiquement correct et du commercialement correct.

Cannes ne laisserait donc pas la place à ce genre de films ?

Je ne dirais pas ça. Bien sûr, Un Certain Regard, certains films hors compétition, proposent des films différents. Mais Visions sociales est une initiative plus locale. Nous vivons dans une France qui doit assumer une part de régionalisation. Visions sociales est une initiative régionale qui appelle à d'autres initiatives régionales, donc à une mise en synergie d'un certain nombre d'initiatives régionales. Elles se placent off festival, ce qui permet d'aller puiser dans un autre réservoir de création. Enfin, c'est une initiative qui permet de faire ressortir des films militants, au sens le plus large. Dans mon premier film, il y avait une phrase qui à l'époque n'avait absolument pas été remarquée, ce qui m'avait étonné : "C'est au commerce de s'adapter à l'art, et non à l'art de s'adapter au commerce." C'est ce que disait la Diva. Rétrospectivement, je me rends compte à quel point c'était naïf, romantique et idéaliste, mais je ne retirerai pas un mot de cela, tout en ayant perdu toute innocence et toute illusion. Cette phrase doit rester une référence, si vous regardez les films que j'ai faits, ils tournent tous autour du thème de l'initiation, de passage, de pédagogie. Des vieux qui enseignent à des plus jeunes, des gens passionnés, des gens qui ne se laissent pas faire. Il y a un certain goût pour le combat. Avec Visions sociales, je rejoins des gens qui sont combattants.

En quoi consiste le rôle de parrain de Visions sociales ?

Je pense qu'il y a une convergence entre ce qu'est ce festival et la personnalité des gens qui l'ont à tour de rôle parrainé. Ce sont des gens qui, par leurs actions, leurs films, peuvent être considérés comme représentants d'une mouvance. Ce sont des gens qui ont défendu des valeurs dans l'art, dans la politique culturelle, dans des causes…

Des personnes pour qui le mot "résistance" a un sens, pour reprendre le slogan de Visions sociales "De la résistance à la reconquête" ?

Moi je préfère au mot "résistance" le mot "endurance". J'aime beaucoup ce mot, pour nous les artistes, l'essentiel n'est ni l'éclat ni la gloire, l'essentiel est d'apprendre à endurer. C'est ce qu'a dit Tchekhov.

Une formule qui vous correspond ?

Oui. Et même à tel point qu'elle sera en exergue du livre que je vais publier, et qui montre comment, dans une carrière, on apprend la valeur de cette phrase.

Vous coprésentez le film de Jean-Pierre Thorn, 'Allez Yallah !'. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce film ?

C'est le film de Jean-Pierre Thorn. C'est son combat, son idée. C'est devenu le mien dans la mesure où je me suis associé à ce combat, dans la mesure également où si je n'avais pas soutenu ce film financièrement il ne se serait pas fait. Parce que malgré tout, pour résister, il faut des armes, quelles qu'elles soient. Les armes ne viennent pas du ciel, il faut les acheter. Donc un film c'est aussi une économie. On pourra retourner la question dans tous les sens, c'est comme ça. Le paradoxe, c'est que c'est un mal capitaliste qui est à l'origine de ce film. Mais ce film n'aurait également pas été possible s'il n'y avait pas eu une cause. J'avais la certitude d'utiliser mon argent à bon escient en investissant dans ce film. Ce film suit les caravanières, qui sont des femmes qui vont du Maroc à la banlieue française pour parler, sans jamais dénoncer, sans jamais pointer du doigt. Elles vont expliquer à la société, à leur consoeurs notamment, que l'intégrisme n'est pas le meilleur de l'islam, que l'islam, c'est aussi l'amour, la tolérance, la vie. Elles sont extrêmement courageuses, extrêmement pédagogues et donnent une leçon de politique. Je conseillerais à tous ceux qui briguent un mandat, homme ou femme, d'aller voir le film. Les caravanières sont calmes, sereines, belles, et très impressionnantes par la justesse de leur ton. Elles sont le contraire d'une politique agitée, elles donnent confiance et l'on sort de leur écoute renforcé. Elles donneraient du courage à beaucoup de gens. Avant de produire le film, j'ai voulu les rencontrer pour être certain qu'elles correspondaient bien à ce que m'en avait dit Jean-Pierre. J'ai été conquis.

Quelle vision avez-vous du Festival de Cannes ?

J'ai tout connu à Cannes. J'ai l'âge du festival, puisqu'il a été créé en 1946. J'en ai d'abord rêvé, j'ai eu des illusions puisque Cannes était un mythe. J'y suis venu avec mon second film, 'La Lune dans le caniveau', en 1983. J'ai connu la gloire, puis la destitution immédiate, puisque j'ai été lynché à Cannes. Je sortais d'un succès international, 'Diva', qui était à l'époque l'équivalent d'Amélie Poulain, mais dans une autre société, dans laquelle il n'y avait pas une telle prime au succès. J'ai donc pu mesurer ce qui se passait à Cannes. Cannes est une table de casino à laquelle chaque année, vous trouverez plus de candidats que de postes, parce que Cannes est aussi l'incarnation de ce qu'est le cinéma. Il ne faut pas mentir aux gens, le cinéma c'est aussi des ego, des névroses, un marché et une compétition. Le but est d'arriver premier, donc, massacrer l'autre.

Difficile de coller le mot "art" à tout cela ?

Oui et non. L'art n'est pas nécessairement dénué de défaut humain. L'ego des artistes ! Je ne vais pas vous apprendre que certains pensent être le centre du monde. Je ne vais pas vous apprendre non plus que l'histoire de l'art est constellée de relations complexes entre les pouvoirs de l'argent (pouvoir des princes, de l'Eglise, des sponsors, des mécènes) et l'art. Et ça, ça existe depuis la naissance de l'art.

Il y a donc un prix à payer ?

Disons que c'est une manière élégante et tactique d'être dans le sillage de quelque chose, tout en apportant quelque chose d'autre. Ce qui me semble important, c'est qu'il y ait un échange. Celui qui a le plus doit donner une partie de ce que lui a donné la vie ou la chance, doit mutualiser. Le danger d'un système, c'est quand il n'a plus de contre-pouvoir, et qu'il se pervertit. Ca peut être, à certains égards, le cas du Festival de Cannes.

Vient-on encore à Cannes pour le cinéma ?

Il y a une vampirisation, oui, c'est certain. Le cinéma n'est plus qu'un produit d'appel pour faire vendre autre chose. Même le cinéma engagé est un produit d'appel.

C'est triste…

Oui, c'est triste, si vous voulez voir la bouteille à moitié vide. Mais si vraiment vous militez, vous pouvez utiliser la force de l'adversaire. Je suis un adepte de Sen Su, un général chinois qui a écrit un livre de stratégie militaire. Le métier de metteur en scène est un travail politique, une relation de pouvoir, une gestion de l'espace, c'est un combat, une lutte. Ce général dit : "Connais-toi comme tu connais ton ennemi. Si tu te connais, si tu connais ton ennemi, tu connaîtras une victoire. Si tu connais ton ennemi et tu ne te connais pas, pour chaque victoire tu connaîtras une défaite. Si tu ne te connais pas et que tu ne connais pas ton ennemi, tu seras toujours défait. Et si tu te connais et que tu connais ton ennemi, alors tu seras toujours vainqueur et idéalement, tu n'auras jamais à combattre."

Il y a donc encore un avenir pour le cinéma ?

Le grand danger est que le cinéma est le fruit d'une technologie. Que cette technologie a une siècle, et qu'elle est aujourd'hui en train d'être rattrapée, égalée, challengée, par d'autres technologies : internet, la télévision, la digitalisation. Tout ça crée une confusion entre l'oeuvre originale et la copie (duplication, piratage, mafia…). Il y a la marchandisation et la financiarisation de tout. Voilà le vrai problème, et c'est un problème mondial.

Des projets à venir ?

Lorsque je vais vous quitter, je vais rentrer dans ma petite maison et je vais me remettre à mon livre, que je dois rendre en juin, et qui sortira début octobre. Pénétrer le monde de l'édition est difficile, même si je ne suis pas une star de rock, la notoriété est un prix à payer. Dans mon livre, je veux essayer de raconter les choses vues de l'intérieur, sans tabous, sauf celui des risques de procès, qui évidemment vous attendent lorsque vous voulez dire un peu de vérité.

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