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‘KLIMT’ DE RAOUL RUIZ EN DVD Fantaisie viennoise
Mathieu Menossi pour Evene.fr - Octobre 2006 - Le 02/11/2006
“Ce n’est pas un portrait, c’est une allégorie.” Avec son dernier long métrage ‘Klimt’, le réalisateur chilien Raoul Ruiz nous invite à un voyage au coeur du psychisme du plus célèbre et controversé des peintres viennois, entre réalité et fantasmagorie.
Fantaisie : n.f. Oeuvre d’imagination, dans laquelle la création artistique n’est généralement pas soumise à des règles formelles.
N’en déplaise aux aficionados des biographies traditionnelles, bien ancrées dans leur chronologie, ‘Klimt’ de Raoul Ruiz ne retrace pas de façon linéaire la vie et l’oeuvre de l’artiste viennois. Avec ce film, le réalisateur chilien va plus loin qu’un simple biopic (1), et s’efforce de sortir des normes conformistes du genre. ‘Klimt’ est davantage une représentation des tergiversations introspectives du peintre. Une traduction cinématographique de ses visions intérieures pendant les dix-huit dernières années de sa vie. Il ne s’agit alors pas d’apprendre qui était le peintre. Le film est le peintre. Pour reprendre les propos de Raoul Ruiz, “le film s’inscrit dans l’oeuvre d’art global qu’est Klimt.” A l’image du peintre, il est le fruit d’une imagination créative libre, libérée de toute contrainte.
1918, Gustav Klimt est à l’agonie, allongé sur son lit d’hôpital. Dans sa chambre d’un blanc glacial, un miroir. A travers lui, le monde qu’il s’est créé, qu’il a rêvé, celui-là même au sein duquel il a cherché à s’émanciper. Ce monde l’observe alors qu’il s’apprête à faire son ultime voyage. Klimt se souvient...
La Ronde et la Valse
‘Klimt’ est une “fantaisie à la manière de Schnitzler’”, précise Raoul Ruiz en sous-titre de sa note d’intention. “Une vision du possible, tout en offrant l’aspect d’une fantaisie”. Une indication précieuse pour mieux comprendre la forme même de son film. Arthur Schnitzler est un écrivain viennois contemporain de Klimt, éminent représentant de la culture viennoise de la Belle Epoque et décrié pour son approche frontale de la sexualité. Son oeuvre ‘La Ronde’, un carrousel sexuel jugé excessivement sulfureux, lui valut d’être qualifié de pornographe. De la forme même de l’oeuvre, Ruiz a tiré la structure narrative de son film : une accumulation de cercles concentriques organisés autour d’un personnage, Gustav Klimt. Un récit fractionné par le changement, le déplacement répété des points narratifs (2), qui permet de sortir de façon cyclique du récit proprement dit, pour s’intéresser davantage à ce qu’il y a autour, à ce que l’on voit, à ce que l’on entend.
Le rythme de ce film est calé sur celui de la valse. Raoul Ruiz l’a structuré comme le poème symphonique de Ravel intitulé ‘La Valse’ : “un début lugubre, puis une accélération jusqu’au paroxysme et un arrêt inattendu, brutal”.
La révolution ‘Klimt’
Dans son film, Ruiz a choisi de poser son regard sur une période charnière de la vie du peintre. En 1900, lors de la 7e exposition organisée par la Sécession (3), Klimt scandalise tant l’Académie que l’avant-garde par la présentation de toiles destinées à décorer les voûtes du plafond de l’Aula Magna, le hall d’accueil de l’université de Vienne : ‘La Philosophie’, ‘La Médecine’ et ‘La Jurisprudence’.
Suite à un travail de reproduction remarquable, Ruiz et son équipe artistique redonnent vie à ces peintures aujourd’hui perdues, brûlées en 1945 suite à un bombardement. Elles étaient pourtant tout à fait emblématiques de la puissance créative de Klimt. Avec elles, la peinture autrichienne voit ses certitudes voler en éclat sous le poids de nouvelles interrogations, de nouvelles aspirations en matière d’esthétique et de langage.
La critique viennoise se déchaîne contre celui qu’elle considère alors comme un provocateur subversif, lui reprochant de pervertir la jeunesse et d’outrager l’enseignement. Pourtant, au même moment, le peintre reçoit les plus grands honneurs à l’Exposition universelle de Paris. Les uns fustigent pendant que les autres encensent. C’est tout le paradoxe de cette époque, pendant laquelle Gustav Klimt s’est efforcé de vivre sa vie comme il l’a peint.
Il y est question d’amour et d’érotisme, de beauté et de joie, d’effroi et de chaos, de vie et de mort. Autant de dimensions qui ont peu à peu façonné l’esprit créateur de Gustav Klimt, faisant de lui une des figures les plus influentes de son époque. Un monde voluptueux et riche, celui des audaces intellectuelles mais aussi un autre plus sombre et mélancolique, celui d’un empire décadent.
Avec lui, on voit apparaître les prémices de l’expressionnisme viennois. Cet art de l’émotion, expression de l’angoisse, des souffrances de l’être humain face à un monde violent et moribond, victime de ses volontés destructrices. Klimt intègre à ces tableaux des figures effrayantes, des figures féminines inquiétantes qu’il assimile à des serpents. Un expressionnisme très présent qui imprégnera par la suite tout le travail de certains de ses protégés tels Schiele et Kokoschka.
Une rêverie kaléidoscopique
Pour mettre en valeur cette époque, une des plus riches et des plus complexes de l’histoire, Raoul Ruiz a choisi de jouer sur tous les tableaux, en usant de toutes les subtilités que lui offre le cinéma. Jeux de miroirs, de caméras, de couleurs et de lumières. Autant d’outils artistiques pour peindre la vie de Klimt telle qu’il la rêvait. Images distordues ou morcelées, montage saccadé, action fragmentée, Raoul Ruiz se joue de l’espace et du temps, brouille les pistes, hypnotise le spectateur. Comment distinguer le haut du bas, l’envers de l’endroit, le réel du rêve ?
Par le miroir, nous passons d’un univers à un autre, de la réalité au monde de la rêverie. A travers une glace sans tain, un monde observe l’autre. La caméra tourne autour des personnages et réciproquement. Le making of du film proposé sur le DVD permet d’ailleurs de mieux saisir la complexité des mouvements de caméras mis en place par Raoul Ruiz pour enivrer le spectateur. Des entrelacements de travellings avant, arrière, circulaire. “La seule personne qui regarde dans le film, c’est la caméra”, explique le réalisateur. Tout bouge, tout change. A l’image de Klimt qui n’aimait pas se confiner dans un style unique. Bien au contraire, l’oeuvre du peintre synthétise différentes esthétiques, différentes influences. La continuité dans l’évolution : Klimt assimile, transforme, s’attirant ainsi les foudres des académiciens.
Ricardo Aronovich, le directeur de la photographie, a fourni un travail délicieux. En partant d’une ambiance de base, il a procédé par petites touches de lumière. Un travail subtil, d’une grande précision qui a permis de sculpter les décors et les personnages, les englobant dans un halo chaleureux et bienveillant. Le rouge est éclatant, le jaune, doré. Des couleurs flamboyantes qui ne sont pas sans rappeler l’utilisation chez Klimt de matières précieuses et de matériaux nobles. Le tournage du film s’est déroulé principalement en studio. Ce qui signifie des heures d’installation mais a permis au final de multiplier les possibilités techniques et artistiques, notamment le changement constant des sources de lumière. Un système adapté aux mouvements circulaires récurrents qui rythment le film.
Se dressant contre un cinéma formaté et uniformisé, Raoul Ruiz joue les équilibristes avec un montage étourdissant et une mise en scène d’une virtuosité remarquable. Certes, il est facile de se perdre dans les méandres de l’oeuvre, mais qu’importe ! Il s’agit justement de s’égarer dans cet univers érotico-poétique, où le détail, l’ornement prend souvent le pas sur le récit. De saisir l’opportunité qui nous est offerte de s’immiscer dans le subconscient d’un artiste. Et à travers lui, d’appréhender un lieu, une ville, une époque. Le cinéma est un art et ‘Klimt’ est un film “artistique”, élégant. Une réflexion sur le statut de l’artiste et sur le cinéma.
(1) Biographie filmée.
(2) Dans une construction dramatique classique, l’histoire va dans une direction et n’en change pas. C’est le point narratif.
(3) La Sécession, ou Union des artistes figuratifs, est créée en 1897 par Klimt et 19 autres artistes viennois, tous en désaccord avec le dogmatisme institutionnel de leur pays. L’objectif est de réformer la vie artistique de l’époque, de transformer et d’élever le monde au moyen des arts.
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