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‘La Mer à boire’, le capitalisme et ses dérives
Propos recueillis par Olivier De Bruyn - Le 16/02/2012
Dans ‘La Mer à boire’, Jacques Maillot met en scène un petit patron à la dérive et signe un film fiévreux sur les dérèglements de l’époque. L’occasion pour Daniel Auteuil d’interpréter son meilleur rôle depuis des lustres. Rencontre avec le cinéaste.
Il s’appelle Georges Pierret et plébiscite le travail bien fait. Petit patron d’une entreprise nautique, le quinqua bichonne ses bateaux, soigne ses clients, aime ses ouvriers et, malgré les tempêtes financières qui menacent, reste obstinément fidèle à quelques principes : respect de son prochain, d’une politique sociale « éclairée », d’une morale humaniste… Hélas pour lui et ses employés, tout le monde ne carbure pas à valeurs là, loin s’en faut. Laché par ses banquiers, Pierret (Daniel Auteuil, excellent) doit bientôt contredire ses croyances fondamentales et, pour la première fois de sa vie, licencier. Début d’un engrenage terrible pour lui comme pour les autres. Avec La mer à boire, Jacques Maillot (Nos vies heureuses, Les liens du sang) confirme qu’un certain cinéma français aime observer son époque jusqu’aux plus profonds de ses disfonctionnements. Après Cédric Kahn (Une vie meilleure), Cyril Mennegun (Louise Wimmer) ou Christophe Ruggia (Dans la tourmente), le cinéaste, 50 ans en avril, met à son tour en scène des personnages pris aux pièges du surendettement et d’un contexte social pernicieux. Par chance, Jacques Maillot ignore les clichés, la démagogie et les effets démonstratifs. Il s’explique sur ses choix.
Comment est né La Mer à boire ?
©Jessica FordeD’abord du désir de mettre en scène un personnage qui ressemble à ceux de Claude Sautet : un homme, la cinquantaine, a priori solide, mais en fait miné de l’intérieur. Georges Pierret vient directement de là. Ensuite, les petits patrons sont trop rarement représentés au cinéma. Ils sont pourtant intéressants, car au carrefour de plusieurs réalités. Ils sont proches de leurs ouvriers, entretiennent des liens privilégiés avec leurs clients et doivent composer avec le monde financier. Ils sont également toujours censés savoir où ils vont. Bref, ils offrent de multiples possibilités romanesques.
En revanche, le contexte n’a rien à voir avec celui des films de Sautet dans les années 70. Nous ne sommes plus dans les Trente Glorieuses…
Bien sûr, et c’est précisément ce paradoxe qui était passionnant. Je voulais confronter ce personnage porteur de valeurs à l’ancienne (le travail bien fait, le mérite…) avec la férocité du capitalisme actuel qui méprise ce genre de considérations. Avec Pierre Chosson, mon co-scénariste, nous désirions faire une critique du système en adoptant le point de vue de quelqu’un qui pense que le système est juste. Souvent, et cela est légitime, on préfère adopter le point de vue des perdants. Or, aujourd’hui, les prétendus gagnants peuvent eux aussi se retrouver menacés par la précarité.
Pour citer la formule de Renoir dans La règle du jeu, La mer à boire est un film où tout le monde a ses raisons. Tout le monde, sauf les banquiers…
Je n’ai rien contre les banquiers en tant qu’individus. C’est l’arrogance du discours financier qui est terrifiante. La situation actuelle illustre la phrase du Wall Street d’Oliver Stone : « Greed is good », la cupidité c’est bien. Quand le système de valeurs est devenu celui-là, le pire n’est pas à exclure.
©Jessica FordeVotre film est extrêmement précis sur la spirale du surendettement. Comment vous êtes-vous documenté ?
Nous avons beaucoup travaillé sur ce point pendant l’écriture du script. Nous avons notamment été en contact avec deux petits patrons qui gèrent des entreprises nautiques. Le secteur a subi une crise terrible, suite à l’effondrement boursier de 2008. Ils avaient 50 % de commandes en moins. D’où des restructurations violentes. Et une immense inquiétude. Beaucoup d’éléments du film n’ont pas été inventés : les concurrents qui rachètent des boîtes pour mieux les détruire ; les mafieux russes qui déboulent du jour au lendemain et investissent pour favoriser la construction de leur propre bateau...
Que pensez-vous de la recrudescence des films français aux prises avec la réalité sociale : Louise Wimmer, Une vie meilleure, Toutes nos envies, Dans la tourmente, le vôtre…
La réalité qui nous entoure est de plus en plus anxiogène et il y a une urgence à la comprendre, histoire, peut-être, de contribuer à une tentative de transformation. Personnellement, j’aime certains de ces films, d’autres moins, et je ne me hasarderai pas à établir une quelconque théorie. Ce qui est certain, c’est que ces thématiques me passionnent.
Le film s’est-il produit facilement ?
Je n’ai pas eu trop de problème. Mes producteurs ont financé d’importants succès (LGM productions : Hollywoo, Les Lyonnais, ndlr) qui leur donnent du crédit aux yeux des décideurs. Et puis, Daniel Auteuil s’est engagé très vite dans l’aventure, ce qui a bien sûr facilité les choses.
©Jessica FordePourquoi avoir choisi Daniel Auteuil ? Vous pensiez à Claude Sautet ?
Non, pas vraiment. Quand j’écris, en général, je n’imagine pas à un acteur en particulier. Mais son nom s’est imposé très vite et j’ai pensé qu’il ferait un excellent Georges Pierret. Daniel a tourné dans une centaine de films. Il appartient à la mémoire collective des spectateurs et dégage une empathie immédiate. On a envie de le suivre, de savoir ce qui va lui arriver. Il avait une compréhension intuitive du personnage, qu’il ne cherchait pas à rendre sympathique à tout prix. D’autre part, Daniel a une faculté étonnante à camper les hommes aux prises avec une intense fragilité émotionnelle.
Avez-vous hésité sur la fin, particulièrement sombre ?
Je n’ai jamais douté. Mais on a tenté de me faire douter (rires). Du côté de la production, des distributeurs, des partenaires, on se demandait parfois s’il était bien raisonnable d’imaginer un tel final… Je ne suis pas borné. J’ai écouté les arguments des uns et des autres, mais je n’ai jamais envisagé une autre fin. Aujourd’hui, lors des avant-premières, je m’aperçois que les dernières scènes choquent parfois les spectateurs de façon assez violente, mais elles me semblent illustrer le propos de La mer à boire : oui, le système actuel nous transforme en meurtriers potentiels.
©Jessica FordeComme les personnages des Liens du sang, votre film précédent, Georges tente de respecter une morale, mais la réalité l’en empêche.
Je suis touché par les gens qui font des efforts pour bien se comporter, pour rester dignes. Mais cela ne suffit pas. Les structures qui nous entourent et nous modèlent réduisent parfois à néant ces tentatives. À cet égard, La mer à boire ressemble en effet aux Liens du sang.
Qu’en est-il du remake américain des Liens du sang?
Tout n’est pas encore verrouillé, mais, d’après ce que je sais, le projet est en bonne voie. Guillaume Canet va le réaliser, sur un scénario coécrit avec James Gray. Mark Whalberg, Zoe Saldana et Marion Cotillard seront de l’aventure. Mais je ne suis pas l’affaire au quotidien, j’ai juste donné ma bénédiction au départ.
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