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« « Les Saveurs du palais » à la sauce Christian Vincent »
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« Les Saveurs du palais » à la sauce Christian Vincent
Propos recueillis par N. T. Binh - Le 17/09/2012
Servi par une Catherine Frot (en lice pour le César de la Meilleure actrice) idéale en cultivatrice de truffes « enlevée » à son terroir pour devenir chef cuisinière du président de la République, le réalisateur de « La Discrète » et de « Quatre étoiles » signe un film gracieux et jubilatoire. Pour Evene, il revient sur sa genèse.
Christian Vincent et son scénariste-producteur Étienne Comar ont conçu cette virevoltante comédie à partir des mémoires de Danièle Delpeuch, qui officia à l’Élysée dans les cuisines de François Mitterrand deux saisons durant. Danièle devient Hortense, jouée par une Catherine Frot sensationnelle. C'est en partie grâce à elle, que le réalisateur de La Discrète a chorégraphié une satire alerte sur la vanité du pouvoir, s’opposant à l’authenticité des plats mitonnés par son héroïne. Dans cette réussite « aux petits oignons », une épatante galerie de seconds rôles évolue avec expertise, avec comme cerise sur le gâteau un exquis débutant de cinéma nommé Jean d’Ormesson. L’académicien semble savourer chaque seconde de sa brève prestation. Explications.
Vous avez écrit ce film pour Catherine Frot. Est-ce votre habitude de penser à un acteur au stade du scénario ?
Ça arrive, mais pas pour tous les films. Étienne Comar m’a d’abord appelé pour me parler de cette cuisinière, Danièle Delpeuch. Il avait lu un portrait d’elle par Raphaëlle Bacqué dans Le Monde, puis le livre qu’elle avait écrit il y a une dizaine d’années. Ensuite, il l’avait rencontrée, juste pour savoir si elle n’était pas opposée à ce qu’on tire un film de son histoire. Elle était née à Paris, de milieu très modeste, puis avait suivi ses parents dans leur Périgord natal, y était restée, s’était mariée, avait eu quatre enfants… Mais elle rêvait d’autre chose. Quand il me parlait du personnage, dans ma tête j’ai tout de suite songé à Catherine Frot. Étienne Comar aussi avait pensé à elle.
Son expérience en Antarctique est-elle aussi véridique ?
Catherine Frot, Jean D'Ormesson et Christian Vincent, ©Wild Bunch DistributionBien sûr. Moi, l’histoire de l’Élysée ne me suffisait pas. Et quand j’ai appris qu’elle avait postulé, après son expérience à l’Élysée, pour aller travailler dans ces îles françaises de l’Océan Antarctique, là j’ai vu le film. J’ai vu sa portée romanesque : ce contraste entre, d’une part, les salons, la moquette épaisse, les bruits de couloirs, la responsabilité énorme de faire à manger pour le président de la République, et d’autre part, la vie sur ces cailloux rocheux, sans végétation, dans des baraquements, avec un bateau qui accoste tous les quatre mois… Je me suis dit : le bateau, c’est le début du film ! J’ai alors imaginé le personnage qui débarque, cette journaliste australienne avec son caméraman, qui fait un reportage sur ces îles où elle croyait ne rencontrer que des hommes. Et elle voit cette femme unique, qui a été cuisinière du Président. Ça attise sa curiosité et nous amène au personnage central. Dès le départ, j’avais l’idée que l’épisode élyséen, qui représente les trois quarts du film, serait une série de flash-backs. Et je voulais que ce personnage, au premier abord, soit sec, un peu autoritaire, pas commode, et qu’elle devienne sympathique au fur et à mesure du récit. Ce sont ces derniers jours sur l’île, et elle a peur de partir. Elle a envie de retourner dans son pays, auprès des siens, mais elle va en tirer des regrets. Elle angoisse un peu, d’autant plus qu’elle a un dîner d’adieu à préparer. Petit à petit, au cours de ces deux dernières journées, elle va se détendre.
Le huis clos très intense, suivi d’une rupture brutale, que Hortense a vécue aussi bien en Antarctique qu’à l’Élysée, c’est quelque chose que vous vivez, comme réalisateur, sur un tournage ?
Oui, c’est un sentiment que je connais. Et le sujet du film, c’est l’ingratitude. Ça aussi, je connais ! Dès que j’ai pris possession de ce personnage, j’ai tout de suite vu qu’elle l’avait vécue, d’une manière très forte, à l’Élysée : l’absence de reconnaissance. Et aussi l’absence de retour. Elle s’occupe du personnage le plus important du pays, et n’a aucun retour. Elle ne le voit pas, ne sait pas s’il aime ou non. Il y a trop d’intermédiaires entre elle et lui. Elle en souffre. Je comprends très bien les cuisiniers qui pointent leur tête, pour voir si les clients ont apprécié. Elle part sans qu’on lui dise merci, alors qu’elle a tout donné pendant deux ans.
Vous n’avez jamais eu la tentation de parler de son passé, de sa vie avant ?
À un moment, Étienne Comar m’a dit qu’il manquait des éléments sur elle, sur sa vie, etc. Il m’avait donc proposé une scène où elle revenait chez elle, parce que son oncle mourait. On découvre qu’elle a des enfants… Il y avait une scène dans la truffière avec sa fille, qui a repris les rênes de l’exploitation, et lui reprochait son absence. On l’a tournée et montée : le film n’en voulait pas. Et j’ai horreur de rajouter des dialogues explicatifs. Je fais confiance au film. On sait très peu de choses sur elle, mais on n’en a pas besoin. Elle reste assez mystérieuse. Mon premier film se terminait par un proverbe de l’Artois : « Quand on regarde quelqu’un, on n’en voit que la moitié. » C’est le fil rouge de tous mes films.
On ne sait rien d’elle, mais en même temps, le film nous demande d’adopter tout le temps son point de vue…
Jean D'Ormesson, ©Wild Bunch DistributionJe faisais confiance aux épreuves qu’on lui allait lui faire subir, à l’empathie qu’on peut ressentir pour ce personnage, qui ne cherche pas à plaire. À un moment, le spectateur doit se dire : « Ce n’est pas possible ! Ils ne peuvent pas lui faire ça ! » On commence par lui dérouler le tapis rouge, et les choses se compliquent, on commence à lui faire des misères… Petit à petit, on est de son côté. Je sais que le personnage principal d’un film, qu’il soit ou non sympathique au début, on finit par l’aimer au bout d’un moment.
Comment avez-vous abordé la toile de fond politique et l’image de Mitterrand ?
Que ce soit Mitterrand n’est pas essentiel. D’ailleurs, il n’est pas nommé, ça aurait pu être n’importe quel autre président. Mais à un moment, Mitterrand a souhaité manger les plats « que lui faisait sa grand-mère », et ça ne pouvait venir que d’un homme à la fin de sa vie…
Ça aurait pu être De Gaulle ?
Oui, il me fallait quelqu’un qui est revenu de tout. Le pouvoir, il le connaît, il l’a exercé, il est malade et veut revenir à des choses élémentaires. C’est pour cela que quand ils se rencontrent, je voulais qu’il évoque son enfance. C’est complètement inventé, mais je tenais à cette réplique où ils parlent des livres de cuisine de leur enfance.
Vous n’avez jamais été tenté de pousser la satire politique ?
Pas du tout. On en discutait beaucoup avec Étienne au moment de l’écriture. Par exemple, on a cherché à tout prix à éviter la reconstitution d’époque. On a simplement supprimé les anachronismes : pas de téléphone portable … Je ne me suis pas spécialement documenté. Il était juste indispensable que nous tournions à l’Élysée. Ça me gêne, les films qui prétendent s’y dérouler et où on n’y croit pas. Parce que c’est un décor que tout le monde connaît. Toutes les semaines, on le voit à la télévision ! On avait besoin de deux jours sur place, pour tourner quelques scènes, surtout son arrivée, avec la cour, le gravier, le perron ; et puis la grande salle de réception, là où Hollande vient de décorer McCartney. Ensuite, quand on passe dans les sous-sols, le spectateur ne remet plus le lieu en question. Le reste, c’est tourné en studio et dans quelques ministères, à Chantilly pour le bureau présidentiel…
À quel acteur pensiez-vous au départ pour le Président, qui apparaît peu mais a une importance énorme ?
Cinq scènes ! Tout au début, je me disais : on ne peut pas confier ça à un acteur. À quelques très rares exceptions près, quand un acteur joue un président réel, on a du mal à y croire, on regarde son travail. Et je ne pouvais pas reprendre Michel Bouquet (interprète de Mitterrand dans Le Promeneur du Champ de Mars de Robert Guédiguian, ndlr) ! Dans un premier temps, j’ai cherché du côté des personnalités. Je voulais créer un choc, que je n’aurais pas obtenu avec un acteur. Je pensais à des avocats comme Badinter, des gens qui manient le langage avec une autorité naturelle. En voyant L’Avocat de la terreur, sur Jacques Vergès, j’ai été fasciné par ce monstre d’intelligence et de duplicité à la fois. Je suis donc allé le voir au théâtre où il jouait son propre rôle. Hélas, je ne l’ai pas trouvé bon ! En plus, ça aurait été trop sulfureux, néfaste pour le film. Je me suis finalement résigné à prendre un acteur. Claude Rich nous a dit oui, et puis s’est retiré trois jours avant qu’on parte tourner en Islande. Une catastrophe salutaire ! On s’est réunis en urgence. J’ai dit qu’il ne fallait pas un acteur. Un homme politique ? Un écrivain ? Des noms fusaient. Le directeur de production a dit « Jean d’Ormesson ». Je n’y avais pas pensé. Mais oui, bien sûr ! Étienne l’a appelé très vite, on lui a dit qu’il nous fallait une réponse sous 24 heures. Il a dit : « Je n’ai pas besoin de 24 heures, ni même d’une seconde. C’est oui ! » Au retour d’Islande, on l’a vu. Il avait lu et soigneusement annoté le scénario, et nous a avoué : « J’attends depuis toujours qu’on me propose un rôle au cinéma ! » C’est lui qui a tenu à faire des essais. On les a donc fait avec Catherine et lui, la scène où il a deux pages de texte. On a fait trois prises. Dans la première, il était très mauvais. La troisième était déjà bien meilleure : j’ai alors vu qu’il était perfectible. J’étais sûr qu’au tournage, il serait formidable.
Bande Annonce du film Les saveurs du palais:
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