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PORTRAIT DE LOU YE Le Ciné interdit
Mathieu Menossi pour Evene.fr - Mai 2009 - Le 14/05/2009
Trois acteurs, deux mois et une caméra. C'est en toute discrétion que le cinéaste Lou Ye aura réalisé son nouveau long métrage, 'Nuits d'ivresse printanière', présenté l'année dernière en compétition officielle du 62e Festival de Cannes, et sorti en salle ce mercredi 14 avril.
Après 'Une jeunesse chinoise' ('Summer Palace') en 2006, Lou Ye, l'un des chefs de file du cinéma underground chinois, se retrouve de nouveau en course pour la Palme d'or avec 'Nuits d'ivresse printanière'. Un choix artistique aux résonances politiques inévitables qui ne passera certainement pas inaperçu auprès du Bureau du cinéma, l'instance décisionnaire chinoise en matière de liberté d'expression. Certain qu'il y verra une forme de désaveu de son autorité et de sa légitimité : il y a trois ans de cela, ce même Bureau avait sanctionné le cinéaste d'interdiction de tourner, et ce jusqu'en 2011. Soit cinq ans d'abstinence cinématographique pour avoir présenté sans autorisation son 'Une jeunesse chinoise' en compétition officielle à la quinzaine cannoise. En toile de fond d'une histoire d'amour aux chapitres charnels, Lou Ye y évoquait la période trouble des années 1980 et plus particulièrement, la répression des étudiants sur la place Tienanmen, à Pékin, en 1989. Pour le tournage des 'Nuits d'ivresse printanière', le plus grand secret était donc de rigueur. "Nous n'avons rien demandé à personne (…), explique Sylvain Bursztejn, coproducteur du film. (1) Si le film existe, (…) c'est forcément que les autorités ont fermé les yeux." De la discrétion… et de la prudence : selon Nai An, fidèle productrice de Lou Ye, également frappée par une interdiction de cinq ans, le fait que 'Nuits d'ivresse printanière' ait été filmé discrètement n'a rien à voir avec l'interdiction, mais plutôt avec la manière de travailler du réalisateur. "Ce que nous voulons, c'est faire des films, nous ne voulons pas créer de problèmes."
On ne peut pas plaire à tout le monde
Lou Ye n'est pas dans les bonnes grâces de sa chère patrie et cela ne date pas d'hier. Depuis ses tous premiers pas dans le cinéma, le réalisateur s'est très souvent confronté à la désapprobation des autorités chinoises. Une opprobre nationale qui contraste paradoxalement avec la reconnaissance internationale dont est honoré le cinéaste. Son premier film, 'Week-end Lover', interdit pendant deux ans, s'était vu remettre le prix Fassbinder 1994 au Festival de Mannheim. Le second, 'Suzhou River', tourné clandestinement, caméra à l'épaule, dans les rues de Shanghaï, fit également les frais de la censure. Il fut pourtant récompensé du Grand prix au Festival de Rotterdam. Et 'Nuits d'ivresse printanière' est le troisième film du cinéaste à être présenté sur la Croisette, après 'Purple Butterfly' et 'Une jeunesse chinoise'. Interdit parce qu'il dérange, récompensé parce qu'il filme juste, Lou Ye s'impose comme un réalisateur audacieux, soucieux d'émanciper l'expression artistique de son pays.
Cinéaste post-Tienanmen
Cinéaste de la "sixième génération" (en opposition aux cinéastes de la "cinquième génération", plus réfractaires à l'occidentalisation et auteurs de films sur la Chine ancestrale), Lou Ye bouscule les codes cinématographiques en vigueur : des thématiques modernes, une caméra subjective confèrent à ses réalisations une véritable liberté de ton, où cinéaste et narrateur se confondent, entraînant le spectateur dans une réelle intimité avec les personnages, partageant ouvertement avec lui ses ressentis et ses engagements. Lou Ye incarne ce cinéma chinois en rupture avec le poids des traditions. Un cinéma de l'intime, bien loin de cette vision, désormais révolue, consistant à appréhender l'individu à travers le seul prisme du collectif. Si la "cinquième génération" ou "nouvelle vague" chinoise avait porté les premiers coups de griffes à l'industrieuse mécanique communiste, elle demeurait néanmoins assujettie à un certain respect idéologique. Les confrontations entre ancien et nouveau monde restaient souvent très schématiques, les critiques, subtiles. Les personnages étaient d'abord paysans, révolutionnaires, bons ou méchants, avant d'être tristes, amoureux, angoissés ou exaltés. Dans 'Nuits d'ivresse printanière', Lou Ye a jalonné son récit de lectures du roman de Yu Dafu, auteur des années 1920 qui "aborde les êtres de l'intérieur, (...) explore le moi intime. Cette approche littéraire est liée aux mouvements de la révolte du 4 Mai, nés en 1919 et dont a fait partie Yu Dafu", explique Lou Ye. La place Tienanmen voyait alors défiler ses premiers dissidents et la naissance, en 1949, de la République populaire de Chine allait finir d'étouffer toute velléité à pénétrer "l'intériorité des êtres" ou du moins à vouloir y accéder.
Un trio nommé désir
Libérer au lieu de retenir, montrer au lieu de dissimuler, extérioriser ses désirs et ses pulsions les plus secrètes au lieu de les nier. Tout le cinéma de Lou Ye tient en ces quelques lignes directrices. Ce sixième long métrage ne déroge pas à la règle. 'Nuits d'ivresse printanière' est une histoire d'amour et de désir. Sorte de 'Jules et Jim' de l'empire du milieu, le film met en scène deux hommes et une femme. Un trio fiévreux et fébrile. Des personnages toujours sur le fil, incertains quant à leur devenir. Et pourtant ils se jetteront à coeur et corps perdus dans une course à l'amour, emportés par l'élan du désir et l'urgence de l'étreinte. Bravant son "bannissement", le cinéaste stigmatise à nouveau une Chine corsetée dans ses tabous. L'homosexualité, la jalousie, l'obsession amoureuse. Lou Ye ne se contente pas d'interroger la sexualité. Il va au-delà pour se pencher sur ce sentiment confus qu'est l'amour entre deux êtres. Selon lui, "ce n'est qu'en appréhendant les relations humaines dans toute leur complexité que l'on obtient un monde en couleur."
Aujourd'hui, Lou Ye estime encore long le chemin à parcourir. "La Chine demeure prisonnière (…) de cette obligation de se définir, d'appartenir à un tout, de préférer la collectivité à l'individu." Censuré, banni, proscrit, le réalisateur avoue néanmoins se sentir plus libre que jamais. Ayant rompu toute relation avec le Bureau du cinéma de son pays, Lou Ye n'aspire qu'à une seule chose : être le dernier des réalisateurs chinois à être interdit de tournage. Et de conclure en conférence de presse, "J'espère que maintenant nous allons enfin pouvoir parler de cinéma."
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07/02/2012 04h00 ai bien aimé ce film ...que je ne trouve pas trop manichéen copte tenu du sujet Pilou1930
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