Le Figaro

Melvil Poupaud, un acteur transformé

Propos recueillis par Adrien Sene - Le 17/07/2012

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
0 avis
  • Membres (0)  
Melvil Poupaud, un acteur transformé

Après déjà trente ans d’une belle carrière, celui qui aimait se considérer comme le clandestin du cinéma tient le rôle de sa vie dans le nouveau film de Xavier Dolan : celui d’une femme.

Il est 12h30 dans un café parisien et Melvil Poupaud porte un smoking noir débraillé. Pourquoi ? Aucune idée. Mais cela résume bien l’étrange place du comédien dans le cinéma français : depuis son premier rôle, à dix ans, sous la direction du cinéaste chilien Raoul Ruiz, Melvil voyage de films en films avec élégance et un brin de dilettantisme. Bien qu’il ait joué chez Jean-Jacques Annaud ou François Ozon, il n’a jamais eu le grand rôle qui le révèle brutalement au public, le libère de ses oripeaux adolescents et fait oublier le jeune disciple d’Éric Rohmer ou de Ruiz. Jusqu’à Xavier Dolan. Avec Laurence Anyways , le cinéaste québécois a réussi à le métamorphoser en lui offrant un rôle de transexuel. S’il s’est habillé en femme pour ce film, c’est bien un homme neuf qu’Evene a rencontré.

 

Même si vous avez évolué chez beaucoup de cinéastes très différents les uns des autres, on ne vous attendait pas chez le Québécois Xavier Dolan. Comment est-ce arrivé ?

© MK2 DiffusionXavier Dolan sur le tournage de « Laurence Anyways », © MK2 DiffusionJ’étais allé à sa rencontre, au Festival de Cannes, à l’époque où il présentait Les Amours Imaginaires (2010). J’étais curieux du personnage. Je ressentais une affinité, en partie parce qu’on a tous deux commencé le cinéma très jeune. Quelques temps plus tard, il est venu vers moi pour le petit rôle du transexuel Alexandre, que rencontre Laurence vers la fin du film. Il voulait vraiment travailler avec moi et il était désolé de ne pas pouvoir m’offrir plus mais, à ce moment-là, Laurence devait être interprété par un autre acteur (Louis Garrel, ndlr). Évidemment, j’étais frustré car le scénario, inspiré de la vie du premier mari de la productrice de Xavier, était magnifique. Et puis, quinze jours avant le début du tournage, il m’a appelé pour me demander de remplacer son comédien, qui venait de se désister.

Avez-vous souffert du manque de préparation ?

Non. Je connaissais le scénario et j’avais eu la chance de monter le documentaire Crossdresser, que ma mère avait réalisé sur ce sujet. Je connaissais bien les problèmes de ces gens et leurs techniques pour cacher leur double vie. Les costumes et les maquillages m’ont également beaucoup aidé pour entrer dans sa peau.

Et puis, sur le tournage de Speed Racer, vous avez eu la chance de rencontrer Lana Wachowski, le réalisateur de Matrix anciennement Larry Wachowski. Vous en êtes-vous inspiré ?

Un peu. Au moment où je l’ai rencontrée, elle n’était pas totalement transformée. Elle avait le look mutant que Laurence arbore au milieu du film. Ce processus représente l’investissement d’une vie. D’ailleurs, plus que l’idée de jouer un transexuel, j’étais intéressé par l’idée de faire évoluer mon personnage sur une longue période, de le voir mûrir en traversant tout un éventail d’émotions.

Au final, Laurence Anyways est moins un film à sujet qu’une grande romance…

C’était l’intention de Xavier. Son film raconte une histoire universelle : un homme suit un parcours improbable pour affirmer qui il ressent être et cette évolution diverge des envies de sa femme. La question qu’il pose est de savoir si l’on peut devenir quelqu’un que l’on rêvait d’être, tout en conservant son grand amour. C’est très beau.

Comment avez-vous choisi d’interpréter Laurence ?

Pour comprendre pourquoi Fred continue d’être amoureuse de lui, je ne devais pas être trop caricatural ou trop maniéré. J’ai vraiment voulu interpréter un personnage que tout le monde puisse trouver classe, qui regarde les gens avec tendresse, même quand ceux-ci lui ont mis des bâtons dans les roues. Il ne fallait pas que l’on puisse dire avec dédain : « Qu’est-ce que c’est que ce travelo ? ».

 

Après trente ans de carrière, Laurence semble être votre premier grand rôle…

Et celui de Romain dans Le Temps qui reste de François Ozon ?

Je reformule : votre  premier grand rôle en dehors du cercle du cinéma français d’auteur des années 90...

Dans ce cas-là, oui. Mais c’est grâce à Xavier. En étant Québécois, il est à mi-chemin entre l’Amérique et la France, entre le style flamboyant et la passion des relations humaines. Cela m’a fait du bien de travailler avec un réalisateur aussi jeune et d’être dans la peau du type plus âgé, même si je n’assume pas trop le rôle de l’aîné. Je suis plus à l’aise dans celui du cadet.

© MK2 Diffusion© MK2 DiffusionPourquoi être resté aussi longtemps en retrait, justement dans une position de « cadet » du cinéma français ?

C’est une façon de garder ses distances. Par timidité, je ne montre pas l’importance que le cinéma a pour moi. Mon manque de reconnaissance vis à vis du grand public vient d’ailleurs sûrement de là. Mais cela me convient. J’aime l’idée d’être un clandestin du 7e art. 

Une chose me fascine dans votre carrière. Vous avez toujours été soit le « fils spirituel » d’Éric Rohmer ou de Raoul Ruiz, soit en rébellion contre cette image. Comme si vous ne pouviez exister en dehors d’eux.

Peut-être. À l’époque, je ne me sentais pas proche de l’univers de Rohmer dont les personnages me semblaient en contradiction avec le côté rock’n roll auquel j’aspirais alors. Je voulais aussi garder une indépendance par rapport à son travail, ne pas devenir « Rohmérien ». Il était une telle figure de maître, dans sa culture et son génie, que j’avais d’ailleurs pris le parti de me moquer de lui dans un court-métrage. Pour « tuer le père », d’une certaine manière.

Aujourd’hui qu’Éric Rohmer et Raoul Ruiz sont morts, que votre autobiographie a, d’une certaine manière, cristallisé cette époque, on a l’impression que cela change…

Je ne pouvais pas mettre de mots dessus à l’époque, mais j’ai effectivement ressenti que j’avais la capacité de me transformer ou de me réincarner. Comme j’ai grandi devant la caméra, les films ont toujours coïncidé avec des étapes de ma vie. Laurence Anyways arrive quand j’ai 40 ans et il m’aide effectivement à changer de peau. 

Du coup, qu’en est-il aujourd’hui ?

Mon but est de travailler le plus possible. Je continue à découvrir ce métier. J’ai déjà eu de la chance de travailler avec des cinéastes très différents, que ce soit Arnaud Desplechin, François Ozon ou Xavier Dolan. J’ai déjà vécu un pan de l’Histoire du cinéma français. Mais la suite m’intéresse tout autant.

On vous verra prochainement dans Les Lignes de Wellington, que devait réaliser Raoul Ruiz et que sa femme a finalement signé. Comment le tournage s’est-il déroulé ?

C’était touchant, comme la réunion d’une famille en deuil. Catherine Deneuve, Isabelle Huppert ou Michel Piccoli étaient venus faire une scène à sa mémoire. Il flottait une atmosphère très respectueuse mais pas funeste. Raoul était jovial et son fantôme plein d’humour était présent. Pour lui, tout était toujours prétexte à voir les choses de façon joyeuse et abstraite. Même sur son lit de mort, il continuait à plaisanter. Pour lui, tout ça n’était qu’une vaste blague.

vos commentaires

 
 

Pour aller plus loin

Articles & dossiers associés

  • INTERVIEW DE DANIELLE ARBID ET MELVIL POUPAUD

    INTERVIEW DE DANIELLE ARBID ET MELVIL POUPAUD

    La perte de soi

    Danielle Arbid livre un récit fait de quête identitaire et d’errance avec son long métrage ‘Un homme perdu’. Inspiré de la figure torturée du photographe français Antoine d’Agata, ce film...

    Plus sur INTERVIEW DE DANIELLE ARBID ET MELVIL POUPAUD

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  
  • L'automne à Gardanne

    L'automne à Gardanne

    Plus sur L'automne à Gardanne

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  

Les films associés

Laurence Anyways

Film dramatique

Laurence Anyways

de

Sortie en salle : 18 Juillet 2012 | Casting : , ,

Laurence Anyways, c'est l'histoire d'un amour impossible. Le jour de son trentième anniversaire, Laurence, qui est très amoureux de Fred, révèle à celle-ci, après d'abstruses...

Commandez le DVD sur Fnac.com

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Evene  
  • Presse  
  • Membres (3)  

Les stars & célébrités associées

  • Melvil Poupaud

    Melvil Poupaud

    Réalisateur, acteur et compositeur français
    Né à Paris le 26 Janvier 1973

    Grâce à sa mère, attachée de presse, Melvil Poupaud rencontre Raúl Ruiz, alors qu'il n'a que dix ans. Le cinéaste lui offre son premier rôle dans 'La Ville des pirates'. Il participe...

    « Melvil Poupaud »

    3 personnes ont déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    3
    • Membres (4)  
  • Xavier Dolan

    Xavier Dolan

    Réalisateur et comédien canadien
    Né à Montréal le 20 Mars 1989

    Fils de l'acteur, chanteur et danseur Manuel Tadros, Xavier Dolan possède toute l'ambition nécessaire pour devenir un acteur de haut niveau : il apparaît dès l'âge de 6 ans dans une...

    « Xavier Dolan »

    1 personne a déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    1
    • Membres (3)  
  • Raoul Ruiz

    Raoul Ruiz

    Cinéaste chilien
    Né à Puerto Montt le 25 Juillet 1941

    Féru de poésie, de littérature et de cinéma depuis sa plus tendre enfance, Raoul Ruiz suit des études de droit et de théologie, et se consacre à l'écriture d'une dizaine de pièces de...

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  
Plus

vidéos

  • Exclusif : la scène d'ouverture de "Star Trek Into Darkness" de J. J. Abrams. Date de sortie : 12 juin © Warner

  • Après Vienne dans "Before Sunrise", Paris dans "Before Sunset", Jessie (Ethan Hawke) et Céline (Julie Delpy) se retrouvent en Grèce. En salles le 26 juin. © diaphana

Plus

photos

  • Le passé : Tahar Rahim et Bérénice Béjo dans le dernier film d'Asghar Farhadi. En salles le 17 mai 2013. - Le Passé

    Le passé : Tahar Rahim et Bérénice Béjo dans le dernier film d'Asghar Farhadi. En salles le 17 mai 2013. © Carole Bethuel

  • Affiche officielle du 66e Festival de Cannes (du 15 au 26 mai 2013). D'après le film « La Fille à la casquette » de Melville Shavelson, 1963. - La Fille à la casquette

    Affiche officielle du 66e Festival de Cannes (du 15 au 26 mai 2013). D'après le film « La Fille à la casquette » de Melville Shavelson, 1963. © Festival de Cannes

nouveautés

Fnac.com
DVD Action, Policier
Argo - Blu-Ray
Argo - Blu-Ray Ben Affleck, ... 20,00 €

Skyfall
Skyfall Sam Mendes, ... 17,49 €

DVD Comédie
Le Prénom
Le Prénom Alexandre de la Patellière, ... 10,00 €

Le cochon de Gaza
Le cochon de Gaza Sylvain Estibal, ... 10,00 €

Ted
Ted Seth MacFarlane, ... 10,00 €

DVD Nouveautés
Oblivion - Combo Blu-Ray + DVD
Oblivion - Combo Blu-Ray + DVD Joseph Kosinski, ... 24,99 €

DVD Série TV
NCIS : Enquêtes spéciales - Coffret intégral de la Saison 9
NCIS : Enquêtes spéciales - Coffret intégral de... Donald P. Bellisario, ... 39,99 €

Les Frères Scott - Coffret intégral de la Saison 9
Les Frères Scott - Coffret intégral de la Saison 9 Série Télévisée, ... 29,99 €

Jane Eyre - 2 DVD
Jane Eyre - 2 DVD Susanna White, ... 10,00 €

Livres Cinéma
Au nom de la loi
Au nom de la loi Samuel Blumenfeld 17,01 €

Hollywood Babylone
Hollywood Babylone Kenneth Anger 11,36 €

Le Bro code
Le Bro code Barney Stinson, ... 4,75 €

Plus

citation du jour

« Vivez, ah ! Vivez donc, et qu’importe la suite ! N’ayez pas de remords. Vous n’êtes pas Juge.  »

de Blaise Cendrars

Extrait du Bourlinguer En savoir plus sur cette citation

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (12)
     

la lettre evene

L’actualité culturelle au quotidien
Citation, livre, événement, célébrité, jeu concours... › Voir la lettre du jour

agenda