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INTERVIEW DE OSVALDE LEWAT De la démocratie en Afrique
Propos recueillis par Nicolas Baisez pour Evene.fr - Septembre 2009 - Le 21/09/2009
'Une affaire de nègres', un titre volontairement ironique pour interpeller les consciences. Osvalde Lewat confronte le Cameroun à un pan tragique de son histoire et signe un documentaire remarquable, en salle le 23 septembre.
En 2000, les exactions commises par le Commandement opérationnel - une armée camerounaise créée pour combattre le grand banditisme - ont fait des milliers de morts dans l'indifférence quasi générale. A l'heure où l'insécurité laisse toujours entrevoir le risque de nouvelles dérives, Osvalde Lewat revient sur ce scandale d'Etat et bouscule les consciences. Un devoir de mémoire essentiel, défendu par une femme déterminée dont le courage et l'engagement dépassent largement la leçon de cinéma.
Lire la critique de 'Une affaire de nègres'
Votre film semble relever d'une démarche très personnelle. Quelles ont été vos motivations pour le réaliser ?
Quand le Commandement opérationnel a été instauré, je vivais au Cameroun et je n'ai pas vraiment fait attention. Ce n'était à mes yeux qu'un décret de plus qui avait été voté. Lorsque la presse a commencé à dénoncer ses exactions, je n'y croyais pas vraiment, on était nombreux à avoir un regard très distancié par rapport à ce qu'il se passait. Mais quelques années après mon départ du Cameroun, j'ai rencontré un parent dont le fils avait été abattu devant ses yeux. Alors tout a changé pour moi. Je me suis demandé comment j'avais pu ne pas me rendre compte de ce qu'il s'était passé. Ça m'a intriguée. Face à cette indifférence qui avait été la mienne comme celle de 95 % de la population au Cameroun, je me suis posé la question de savoir pourquoi je n'étais pas de cette minorité qui avait protesté. J'ai donc voulu faire un film là-dessus. Un film pour comprendre comment cela avait pu durer un an dans l'indifférence quasi générale.
Lorsque vous avez décidé d'entreprendre le tournage, pourquoi avoir caché à vos proches que vous alliez sur le terrain avec une caméra ?
J'ai refusé de penser à un potentiel "danger", même si je ne pouvais pas l'occulter complètement. Lorsque j'ai commencé à en parler autour de moi, notamment à ma famille et à mes proches, il y a eu un petit vent de panique. Effectivement, pour les rassurer, j'ai dit que je laissais tomber. Mais je savais au fond de moi que, quels que soient les risques pris, ils seraient peu de choses à côté de ceux que prenaient les personnes qui vivaient au Cameroun, qui avaient accepté de participer au film et qui me faisaient confiance. Et puis, que représentait ma propre vie par rapport à celle, volée, de milliers de personnes ? J'avais le sentiment que si je ne réalisais pas ce film-là, cela aurait été un compromis beaucoup trop grand avec moi-même. Je n'aurais pas pu l'assumer.
Avez-vous subi des pressions pour vous empêcher de filmer et de diffuser vos images ?
J'ai pris beaucoup de précautions en amont. On tournait rapidement dans une semi-clandestinité, je n'ai pas demandé d'autorisations. On faisait des copies, on a trouvé des astuces pour sortir les images du pays, mais je n'ai pas subi de pressions à proprement parler pendant le tournage. Par contre, quand le film a commencé à être diffusé dans les festivals et à recevoir des prix, la presse camerounaise en a parlé et j'ai reçu des coups de fil de membres du gouvernement. Ce n'était pas pour me menacer, mais ce n'était pas pour me féliciter ou m'encourager. Ils essayaient simplement de me faire culpabiliser. Je me suis entendu dire des choses comme : "Mais comment tu peux dénigrer ainsi ton pays ?", "Ce n'est pas patriotique."
Le film a-t-il été projeté au Cameroun ?
Il a failli être projeté en juin dernier dans un festival. Le programmateur m'avait assuré qu'il le montrerait mais il l'a déprogrammé la veille de l'ouverture. Il a expliqué à mes producteurs qu'il avait subi beaucoup de pressions de la part des autorités politiques et militaires. Je continue à espérer que le film soit montré. Il est essentiel que les Camerounais se confrontent à leur histoire.
A la fin du film, vous réalisez un micro-trottoir inattendu, qui bouleverse totalement notre point de vue sur le problème…
Quand j'ai commencé ma recherche sur le film, j'avais une vision très manichéenne des choses. Il y avait des victimes, les familles des victimes et l'"unité spéciale", autrement dit les bourreaux. Et rapidement, je me suis rendu compte que la frontière n'était pas aussi étanche, que les familles avaient parfois dénoncé des voisins, que les victimes avaient été des bourreaux et vice-versa… Mais en discutant avec des passants dans la rue et avec ma famille, tout le monde me disait que face à l'insécurité actuelle à Douala, il faudrait que le Commandement revienne. J'avais un peu de mal à comprendre. Je voulais raconter le drame et soulever les questions de politique et de démocratie, essentielles en Afrique. Quel sens donne-t-on à ces mots ? Quelle est l'importance de l'engagement individuel ? Et surtout, je souhaitais souligner l'absence de conscience citoyenne et montrer que les questions de sécurité ne sont pas simplement circonscrites en Afrique. Quand on voit ces témoignages à la fin du film, on se rend compte que tout le monde veut la sécurité.
Le film revêt donc une portée beaucoup plus large que l'exemple camerounais.
Exactement. Ces témoignages montrent tout le chemin laborieux qu'il reste à parcourir pour renverser l'opinion dominante selon laquelle la réponse à la sécurité est la répression, la violence d'Etat.
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