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Otto Preminger : anatomie d'une oeuvre
Par N. T. Binh - Le 01/08/2012
Après le festival de Locarno, la Cinémathèque française rend hommage au maître hollywoodien avec rétrospective intégrale à partir du 30 août. Trois films avec la sublime Gene Tierney ressortent aussi en salles et une monographie lui est consacrée aux éditions Capricci. Occasion pour Evene de revenir sur huit œuvres majeures de Preminger.
C’est l’un des plus grands réalisateurs de « l’âge d’or » de Hollywood. Dans la profession, il était admiré pour son audace et sa créativité, haï pour son intransigeance et ses colères. Un tempérament à l’exact opposé de son ami et compatriote viennois, Billy Wilder, tout de rondeur bonhomme. Avec le sens de l’ironie qu’on lui connaît, ce dernier mit en scène Preminger acteur dans un rôle d’officier allemand sadique (Stalag 17, 1953). Et quand on lui demanda de témoigner sur l’expérience d’avoir dirigé son célèbre collègue, Wilder répondit : « Je ne peux pas vous répondre. J’ai encore de la famille en Allemagne » !
La carrière de Preminger se confond avec celle du cinéma hollywoodien dit « classique », alors qu’il en était un outsider. Les merveilles et les paradoxes du grand cinéma américain se retrouvent dans son œuvre, magnifique, inégale, provocatrice. Il débuta dans la série B, et s’affirma en remplaçant un confrère sur le déclin, pour réaliser le classique du film noir Laura . Soucieux d’indépendance et de contrôle, il produisit ses propres films, ce qui lui permit une totale autonomie : des sujets à scandale – la drogue, le sexe, la religion, la politique – lui apportèrent le succès, tout en minant le système qui l’avait placé au sommet. Mais sa réputation de tyran des plateaux, rendant ses acteurs alcooliques (Dana Andrews) ou suicidaires (Jean Seberg), tout comme sa volonté de transgresser les interdits, tout cela fit de l’ombre à l’immense artiste qu’il était, explorateur des zones d’ombre de l’être humain, chorégraphe virtuose de la caméra, auteur tyrannique vampirisant le talent de ses collaborateurs. Ses rapports exécrables avec Jean Seberg dans Bonjour tristesse ou Marilyn Monroe dans La Rivière sans retour n’empêchèrent pas les stars de s’y montrer inoubliables. La preuve en huit films qui sont autant de chefs d'oeuvre. Autant de films qui seront projetés jusqu'au 8 octobre à la Cinémathèque française, dans le cadre d'une rétrospective consacrée au cinéaste.
Laura (1944)
Une cover-girl meurt assassinée et l’inspecteur chargé d’enquêter sur le meurtre tombe amoureux de son portrait. Commencé par Rouben Mamoulian, qui se fit licencier par le producteur Zanuck, le film donne à Preminger l’occasion de s’affirmer comme un grand metteur en scène. Zanuck s’incline, tout en maugréant que sa jeune star Gene Tierney brille surtout par son absence ! Névrose et clair-obscur : Laura est le film noir par excellence. La mélodie obsédante composée par David Raksin deviendra un standard de jazz, et la très, très belle actrice sera à nouveau dirigée par Preminger dans deux autres classiques du genre, en faire-valoir de Mark Dixon, détective, et en voleuse hypnotisée par Le Mystérieux docteur Korvô.
La Rivière sans retour (1954)
Dans un western, en principe, les femmes ont surtout un intérêt décoratif, à moins que, la maturité aidant, elles jouent les meneuses d’hommes, comme Marlene Dietrich (L’Ange des maudits), Joan Crawford (Johnny Guitar) ou Barbara Stanwyck (Quarante Tueurs). Marilyn fait exception : sa beauté, son charisme et sa vulnérabilité prennent pour ainsi dire en otage ce genre viril. Ses retards rendaient fou l’irascible metteur en scène Otto Preminger, mais rien n’en transparaît à l’écran. L’impassible Robert Mitchum est un partenaire idéalement complémentaire, arborant un faux cynisme, face à la trompeuse innocence de l’actrice. Elle est une héroïne de western qui assume d’être le moteur plutôt que l’enjeu du récit, à la fois vamp de saloon, amoureuse lucide, substitut maternel (pour le fils de Mitchum) et compagne d’action (sur un radeau, dans les rapides en furie). En bonus, ce qui ne gâche rien, elle a l’occasion de chanter quatre numéros sublimes.
L’Homme au bras d’or (1955)
Sensationnaliste ou pourfendeur de tabous ? Preminger, devenu producteur indépendant, parle de l’addiction à la drogue dans L’Homme au bras d’or, fait prononcer le mot « vierge » sans connotation chrétienne dans sa comédie La lune était bleue, ose mentionner une petite culotte souillée après un viol dans Autopsie d’un meurtre, et montrer des lieux de drague gay dans Tempête à Washington. Les salles passent les films malgré les tollés des puritains, le public s’y précipite pour toutes les bonnes et les mauvaises raisons. Le cinéma hollywoodien déclinant deviendrait-il enfin « adulte » ? Le « code Hays » de la censure n’y survivra pas. Dans L’Homme au bras d’or, la scène où Kim Novak s’allonge sur le corps tremblant de Frank Sinatra en état de manque (et par ailleurs marié à une paralytique !) fit scandale. L’un des sommets de l’érotisme hollywoodien.
Carmen Jones (1955)
Dans cette torride adaptation, via Broadway, de l’opéra de Bizet, en comédie musicale jazzy, Otto Preminger impose sa flamboyante maîtresse, Dorothy Dandridge. Elle sera la première star afro-américaine à être nommée à l’Oscar de la meilleure interprétation (bien que son chant soit doublé par la future diva Marilyn Horne). Dans un biopic de la comédienne réalisé pour la télévision en 1999, Halle Berry joue son rôle, face à l’inquiétant Klaus-Maria Brandauer en Preminger ! Carmen Jones restera inédit en France, suite à une clause de contrat imposée par les ayants droit du livret, jusqu’à ce que l’opéra tombe dans le domaine public, en 1983.
Bonjour tristesse (1957)
À l’époque, la bluette existentielle de Françoise Sagan était nimbée d’une telle aura que la transposition hollywoodienne d’Otto Preminger passa pour sacrilège. Le film, aujourd’hui, a gagné l’éclat d’un diamant noir. Avec un somptueux panache visuel, Preminger filme en Cinemascope les clichés touristiques qui enserrent ses protagonistes comme une prison : une tapageuse Côte d’Azur de Technicolor et un Saint-Germain-des-Prés noir et blanc à la cruelle mélancolie. Il tire le meilleur d’un quatuor de stars qui n’ont peut-être jamais été autant brillé : Jean Seberg, David Niven, Deborah Kerr, et enfin Mylène Demongeot, affublée de délirants chapeaux de plage pour pasticher Brigitte Bardot. On n’oubliera pas de sitôt la phrase prononcée par Jean Seberg dans les limbes d’une cave germanopratine où chante Juliette Gréco : « J’habite en enfer avec mon père ». À (re)voir absolument.
Autopsie d’un meurtre (1959)
Chef-d’œuvre du « film de procès », Autopsie d’un meurtre est comme une synthèse de toute l’œuvre de Preminger : critique sociale et satire de mœurs se mêlent au combat d’un homme seul pour sa dignité, tout en révélant sa part d’ombre. L’avocat vieillissant en croisade est incarné par James Stewart, à la tête d’une distribution époustouflante. Lee Remick et Ben Gazzara rivalisent de perversité et de talent, et Duke Ellington, qui joue également dans le film, livre à Preminger une B.O. exceptionnelle, explosant dès le fameux générique signé Saul Bass.
Tempête à Washington (1962)
L’une des composantes les plus frappantes de la mise en scène de Preminger est son approche réaliste des milieux qu’il décrit : une manière de s’affranchir d’un cinéma de studio et d’artifice, qui a pourtant forgé sa maîtrise avant qu’il ne prenne son indépendance. Témoin de ce souci de véracité, la bande-annonce très particulière de Tempête à Washington, sorte de making of promotionnel, l’un des rares documents à montrer le grand cinéaste au travail, dirigeant des superstars ainsi que de véritables politiciens mués en figurants, et offrant un come-back à la vedette de ses débuts, au triste destin : Gene Tierney.
Bunny Lake a disparu (1965)
Dans ce thriller, adulé par les fans du réalisateur mais totalement incompris à sa sortie, Preminger fait ses adieux au film noir, de façon aussi virtuose qu’énigmatique. À cette époque-là, comme Alfred Hitchcock ou Cecil B. DeMille, il n’hésite pas à prendre lui-même la parole pour présenter la bande-annonce. Et, comme Hitch avec Psychose, il prévient qu’aucun spectateur ne sera admis dans la salle après le début de la projection. Ce sera son dernier grand film, malgré les qualités de Dis-moi que tu m’aimes, Junie Moon ou Des amis comme les miens au début des années 1970.
Le Mystérieux docteur Korvo, reprise en salles depuis le 22 août
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