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INTERVIEW D'OSKAR ROEHLER Elémentaire mon cher Roehler

Propos recueillis par Mélanie Carpentier et Thomas Flamerion pour Evene.fr - Août 2006 - Le 28/08/2006

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INTERVIEW D'OSKAR ROEHLER

Amitié franco-allemande ? Oskar Roehler adapte 'Les Particules élémentaires' de Michel Houellebecq. Une adaptation partielle qui fait le choix de séduire et d'émouvoir. Rencontre avec le cinéma d'outre-Rhin loin des clichés en camaïeu de vert des bons vieux feuilletons germains.

Oskar Roehler, le réalisateur sulfureux ? Peut-être... En attendant, c'est un homme grand, distingué et souriant qui nous accueille et se prête avec entrain au jeu des interviews à la chaîne. Notre rencontre tourne rapidement à la conversation animée. Au menu : écriture, cinéma, relations humaines... C'est en passionné que le cinéaste évoque l'oeuvre de notre Houellebecq national et jette un regard avisé sur le 7e art made in Europe.

Journaliste, dramaturge, nouvelliste, scénariste et réalisateur : vous considérez-vous plus comme un homme de mots ou d’images ?

Le temps où j’étais journaliste est loin derrière moi maintenant. Ce serait beaucoup trop de travail de cumuler toutes ces occupations. Je ne suis plus que scénariste et réalisateur. Mais c’est une bonne question. Je pense que les mots sont pour moi plus importants que les images. Par exemple, je préfère lire qu'aller au cinéma. Parfois les films s'imposent à vous, veulent vous saisir. Avec la littérature, il y a plus de place pour le fantasme. D'autre part, je pense que le cinéma n’a plus l’importance qu’il avait, il y a vingt ans. Les gens ont consommé trop de films.

Pensez-vous qu’il soit difficile de faire quelque chose de nouveau au cinéma à l’heure actuelle ?

Pour moi seule l'écriture peut produire quelque chose de neuf. Pas de la technique. D'abord l'idée, puis le film. Le roman de Houellebecq, il y a six ans, était quelque chose de nouveau. Il était très extrême dans sa façon d'aborder les problèmes sexuels. Quelqu’un annonçait franchement : j’en ai une petite, j’ai des gros problèmes avec les femmes... C’était assez radical et courageux. Sa manière de décrire la société était également assez révolutionnaire. Quand vous lisez les livres des quatre-vingt dernières années, vous ne pouvez pas espérer faire quelque chose de nouveau, il faudrait être un génie ! Qu'y a-t-il eu de vraiment nouveau au cinéma depuis vingt ans ? Peut-être un film comme ‘Irréversible’ de Gaspar Noé... Non, c’était trop dur, ça n’était pas véritablement nouveau. Il ne pouvait pas être largement apprécié. C’était plus un film à scandale qu’un film original. Ce n’est pas suffisant. C'est assez facile de faire un film choquant.

Lire la critique du film d'Oskar Roehler 'Les Particules élémentaires

C’est ce que vous auriez pu faire avec ‘Les Particules élémentaires’...

Je n’ai pas fait ce choix. Il aurait été très facile de faire un film polémique à partir du roman. Mon producteur, Bernd Eichinger, m’a apporté le livre et je lui ai dit que j’étais intéressé. Ce fut un vrai travail d’équipe. Nous avons discuté du film. Nous nous sommes dit que nous pouvions en faire un film pour un large public ou un film qui serait un ovni. Au final, nous avons opté pour un film émouvant. En faire quelque chose d’expérimental, comme ‘Baise-moi’ par exemple, aurait été facile. Mais quand vous réalisez ce genre de film, vous ne pensez pas au public. Nous voulions que tout le monde puisse le voir sans être bouleversé dès les premières minutes. Il faut s’imposer des règles. Quand je vois le film maintenant, je me dis qu’il y a des choses sur lesquelles j’aurais pu davantage insister. Par exemple, la relation qui lie Michael et Annabelle dans leur jeunesse ou la paranoïa du physicien. J’aurais pu rendre le film plus visuel. J’ai tourné un drame normal où des gens vivent la crise de la quarantaine. C’était assez compliqué : le livre passe par différents temps et modes de narration ; il traite de questions philosophico-historiques et socioculturelles. C’était un vrai travail de rassembler tous ces éléments pour que les gens puissent suivre le film. Moi, je voulais raconter une histoire.

Avez-vous rencontré Michel Houellebecq ? A-t-il participé au projet du film ?

Je l’ai effectivement rencontré, mais il était occupé à écrire son dernier roman. Il était trop absorbé par son travail et ne s’est pas trop intéressé au film. Il ne l’a pas encore vu, d’ailleurs. La production voulait lui demander ce qu’il en pensait avant qu’il sorte, pour qu’il donne son avis. Il a dit que quand il le verrait, il dirait s'il le trouvait bon ou mauvais.

Votre film parle avant tout d’une fratrie. Il y a Bruno, esclave de ses désirs, et Michael, introverti, émotionnellement bloqué. Christian Ulmen, qui interprète Michael, les considère, au fond, comme des "êtres aimables". Comment les voyez-vous ?

Je crois que ce sont des ruines vivantes, des estropiés ! Ils ne sont aimables en aucune façon. D’une certaine manière, ce sont des victimes de la société. On croit toujours que les victimes sont visibles, les SDF par exemple, mais il y a tellement de personnes d'apparence normale, des enseignants ou autres, auxquelles on ne prête pas attention. Je crois que quand vous n’avez pas la possibilité de mener une vie classique, avec femme et enfants, comme au bon vieux temps dans nos sociétés européennes, vous risquez d'être frustré. Le film parle de leur façon de gérer cette frustration. Vont-ils se suicider, devenir méchants, essayer d’être des héros comme dans les films américains ? Peut-être que Michael est un personnage artistique, intersexuel, fait pour être quelqu’un de meilleur que Bruno. Il est tellement pris par sa science qu’il n’a pas idée de ce qui ce cache derrière le produit qu’il crée à la fin. Dans le livre, il était un génie qui, à la fin, changeait le cours de l’humanité. Dans le film, cela n'apparaît pas, parce que je ne peux pas croire à ces clones que Michael crée dans les cinquante dernières pages du roman. C’est quelque chose que je ne comprends pas.

Avec le personnage de Bruno vous explorez les thèmes de la sexualité, du vice, de la violence. Est-ce difficile à filmer ?

La sexualité est suggérée, je n’aime pas vraiment la montrer. Dans le passé, j’ai réalisé des films qui abordaient franchement la sexualité, comme ‘Angst’ et ‘Sylvester Countdown’, mais le grand public n’a pas envie du sexe brut, il préfère les scènes érotiques. Je suis trop adulte maintenant pour montrer du sexe dans mes films. Ca ne me parle plus vraiment. Dans certains cas, ça peut avoir un intérêt. Par exemple j’ai toujours voulu faire un film sur les années 1980, quand la communauté homosexuelle, très hédoniste, s’est retrouvée confrontée au sida du jour au lendemain. Dans ce cas il faudrait certainement aller plus loin dans l’aspect sexuel. Pour ‘Les Particules élémentaires’, j’ai décidé de ne pas le montrer.

Comme Michel Houellebecq dans son roman, vous peignez la relation mère-fils dans des scènes assez dures et noires...

Il est tombé amoureux de sa mère. Dans le film il y a cette scène quand elle est allongée nue, qu’il va se masturber sur la terrasse et qu’un chat le fixe. C’est une de mes scènes préférées. C’est de là que vient son problème avec les femmes. Sa mère ne l’a jamais aimé. Un enfant que l'on a négligé. Cela rend la vie plus compliquée. Si votre mère est absente alors vous ne pourrez jamais être aussi heureux que les autres, j’en suis sûr. C’est pour cela que Bruno est un personnage extrémiste, alcoolique, qu’il n’est pas à l’aise dans son corps.

Cela semble vous tenir beaucoup à coeur...

J’ai vécu ce genre d’expérience avec ma mère. Elle m’a abandonné quand j’avais trois ans et demi. Vous gardez toujours l’impression de ne pas être en sécurité. Je connais bien ce sentiment et je peux le comprendre. J’adore la scène où il saute et hurle autour du corps de sa mère tout juste décédée. Et tout le monde peut la comprendre, même les gens qui aiment leur mère.

Etait-il difficile de diriger Moritz Bleibtreu dans ces scènes plutôt extrêmes ?

C’est un très bon acteur. Il faut parler avec un acteur et si vous êtes inspirés l’un par l’autre, alors vous pouvez travailler ensemble. En tant que réalisateur je suis responsable de la mise en scène des personnages, de leur confrontation, de la façon de filmer. Mais sa manière de pleurer, de chanter, je ne peux pas lui dire comment faire. C’est quelque chose qu’il a à l’intérieur de lui et qu’il doit me montrer. Nous avons de bonnes relations mais c’est quelqu’un de compliqué. Il a fait un tas de choses dans sa vie. Il ne respecte pas les gens qu’il n’accepte pas. C’est un garçon sauvage, plein d’énergie qu’il faut canaliser. Quand on y arrive, alors il peut donner beaucoup. Christian Ulmen est aussi très bon, mais il n’est pas acteur. Il est présentateur télé. Il fait d’excellentes choses, très éloignées de son rôle dans le film. Il a de l’instinct et s’en est bien sorti.

Vous avez un nouveau projet de film en cours ?

Ca sera probablement une coproduction franco-allemande et peut-être aussi anglaise, avec des acteurs de tous ces pays. J’espère une grande actrice française... Ca se passera dans les années cinquante : une jeune fille blanche issue d’une famille décadente qui a perdu toute sa richesse par la faute du père, tombe amoureuse d’un jeune Noir. La famille de la fille a prévu de la marier avec quelqu’un de riche pour restaurer sa fortune, mais elle s’enfuit avec son jeune amant. C’est une sorte de conte de fée, avec une bande-son très rock (Little Richard, Rammstein...), un film très musical.

Le livre a fait beaucoup de bruit. Comment pensez-vous que le film sera accueilli ?

Le film s'est vendu dans de nombreux pays. Je suis allé dans plusieurs d’entre eux : en Angleterre, en Italie, au Japon. La réaction du public est très bonne. Les critiques sont meilleures à l’étranger qu’en Allemagne. J’ai parfois été choqué de lire, dans mon pays, ce qui était dit à propos du film : qu’il était mauvais, stupide, léger. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mais peu importe, les gens sont allés voir le film. Même en France où l’on craignait que les gens soient trop dogmatiques, les critiques sont meilleures.

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  • loubess

    loubess

    Sa note  

    10/12/2008 12h00 Très bonne interview, merci Oskar Roehler de répondre franchement et de manière intéressante. Je vais essayer de voir ce film ici à Montréal.  

Pour aller plus loin

Les livres associés

Les Particules élémentaires

Roman Français

Les Particules élémentaires

de Michel Houellebecq

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