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PORTRAIT DE KRZYSZTOF KIESLOWSKI Le cinéaste aux mille couleurs

Sabrina Piazzi pour Evene.fr - Avril 2006 - Le 10/04/2006

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PORTRAIT DE KRZYSZTOF KIESLOWSKI

A l'heure du 10e anniversaire de la disparition du réalisateur polonais Krzysztof Kieslowski, le MK2 Parnasse et l'Institut polonais de Paris lui rendent hommage en projetant l'intégrale de ses films, documentaires, courts et longs métrages. L'occasion de dresser le portrait d'un cinéaste réfléchi, quasi philosophe et sans concession, doté d'une grande générosité, dont l'oeuvre reflète une sensibilité et une acuité rares des rapports humains.

Une vingtaine de courts métrages et treize longs métrages constituent la carrière cinématographique de Kieslowski, de ses années d'études à l'école de cinéma au milieu des années 60, à 1994, date de sortie de la trilogie des 'Trois couleurs' et phase cruciale pour le cinéaste qui prend alors la décision de mettre un terme à la réalisation afin de se consacrer uniquement à l'écriture de scénarios et à la création d'ateliers.
Comme pour tout parcours artistique, la carrière de Kieslowski est constituée de différentes périodes dont trois principales qui se détachent. La première caractérise le Kieslowski documentariste, formé à l'école de cinéma de Lodz, la seconde, découlant de la première car imprégnée de la période documentaire, est celle de 'La Cicatrice', de 'L'Amateur', de 'Sans fin', du 'Hasard' et du 'Décalogue', des oeuvres à l'esthétique réaliste, dépouillée, films témoins d'une époque, celle de la Pologne communiste. Enfin, la troisième et dernière phase correspond à l'arrivée en France où le réalisateur y réalisera ses quatre derniers films.

Une enfance solitaire

Né le 27 juin 1941 à Varsovie, dans un pays marqué par la guerre, Krzysztof Kieslowski se plonge très tôt dans la lecture afin d'échapper à une enfance solitaire, traumatisé par la maladie de son père, souffrant de tuberculose. A la mort de celui-ci, Kieslowski, se passionnant pour le théâtre, entre au Collège des techniciens du théâtre de Varsovie et apprend la décoration. Il n'a alors que seize ans mais déjà une grande détermination le caractérise. Se tournant ensuite vers le cinéma, il tente le concours d'entrée à l'école de cinéma de Lodz et obtient son diplôme en 1969. Dans le cadre de ses études, Kieslowski réalise des courts métrages documentaires. 'Le Tramway' (6 min - 35 mm) et 'Le Guichet' (6 min - 35 mm) en 1966, 'Le Bouquet des chansons' (17 min - 35 mm) en 1967, 'La Photographie' (32 min - 16 mm) en 1968 et 'De la ville de Lodz' (18 min - 35 mm) en 1969 (l'exposition de clichés - appartenant à la famille Kieslowski - ayant lieu à l'Institut polonais de Paris porte le titre de ce court métrage), et développe ainsi un sens aigu de l'observation de la réalité.

L'école documentaire

Ayant grandi dans la Pologne communiste, Kieslowski s'interroge sur ses rapports à la société, il se considère comme un témoin de son époque et parle de façon impitoyable du communisme qui sévit dans son pays malgré la censure qui perdure fortement. En cela, réaliser des documentaires est la forme d'expression qui lui convient le mieux. Lui et ses "collègues" réalisateurs, Agnieszka Holland, Feliks Falk, Janusz Kijowski en tête, appartiennent à un même courant cinématographique appelé 'cinéma de l'inquiétude morale' et font partie de la génération suivant celle des grands maîtres du cinéma polonais Andrzej Wajda, Kazimierz Karabasz (professeur à l'école de Lodz qui a signé l'un des films préférés de Kieslowski, 'Les Musiciens du dimanche' - 1958) et dans une certaine mesure Roman Polanski. Kieslowski n'évolue donc pas tout seul, il est épaulé par des personnes qui partagent cette même passion et cet attachement à montrer la réalité. Ils se projettent leurs propres films, ils s'entraident et se conseillent.
Doté d'une grande conscience morale, Kieslowski filme le social, l'humain en s'attachant à des détails particuliers. 'L'Usine' réalisé en 1970 représente une usine de fonderie où les travailleurs et techniciens participent à l'une de ces sempiternelles réunions où ils discourent de leur sort. Le réalisateur va encore plus loin dans la représentation de la réalité et signe un court métrage terrifiant, 'L'Hôpital' (1976 - 21 min) : trente-deux heures de la vie des urgences d'un hôpital de Varsovie.
Peu à peu, Kieslowski, toujours empreint au doute, se rend compte des limites de la forme documentaire auxquelles il a longuement réfléchi. Il pert l'intérêt de faire des films à tendance politique et son pessimisme latent l'empêche d'être engagé totalement. Selon lui, le genre documentaire est une prise de risque et le compare à un viol. Il faut savoir s'arrêter au moment opportun, ne pas outrepasser les limites de l'intimité. Pour montrer l'intimité, dit-il, il faut faire appel à des acteurs et dans ce cas-là réaliser des films de fiction.

De la fiction "réaliste"

Le passage à témoin s'opère réellement en 1976 avec 'La Cicatrice'. Imprégné de la période documentaire, le film dépeint un pays sans vie, engourdi, étouffé par un système totalitaire et par le poids de sa hiérarchie sociale. En 1981, 'Le Hasard' marque un tournant dans sa vie : interdit en Pologne, laquelle vit dans un climat de guerre civile, Kieslowski aborde pour la première fois un thème qui lui est cher, le destin. A travers trois parcours possibles d'un seul et même personnage, Kieslowski s'interroge sur les mystères de la vie humaine et sur la possible existence d'une force supérieure qui interférerait dans nos vies.
Grâce à ces films, Kieslowski atteint une renommée internationale. Avec l'aide de son scénariste Krzysztof Piesiewicz, il s'attelle à un projet d'envergure constitué de dix films, d'une cinquantaine de minutes l'épisode, qu'il baptise 'Le Décalogue' et qu'il réalise pour la télévision polonaise. Deux épisodes, 'Brève histoire d'amour' et 'Tu ne tueras point' seront par ailleurs réalisés en version cinématographique. Chaque épisode revisite l'un des dix commandements et le réalisateur invite le spectateur à une réflexion métaphysique sur la vie, le mal et la mort. Dix films réalisés coup sur coup en 1988 et une expérience épuisante dont il ne ressortira pas indemne.

L'arrivée en France

A la fin du régime communiste, Kieslowski répond à l'appel de plusieurs personnalités, dont le producteur Leonardo de la Fuente, pour travailler en France. Il réalise entre Paris et Varsovie un film empreint d'un grand lyrisme, 'La Double Vie de Véronique' (1991). Explorant à nouveau le thème du destin, il confie le rôle principal à Irène Jacob qui interprète deux personnages, Veronika et Véronique, se ressemblant fortement. L'une habite la Pologne, l'autre la capitale française. Sublimé par la musique de son fidèle collaborateur Zbigniew Preisner, le film est présenté en compétition officielle à Cannes et triomphe au palmarès du jury qui décerne le prix d'interprétation féminine à Irène Jacob.
Le producteur et propriétaire des salles MK2 Marin Karmitz lui propose de réaliser une trilogie, 'Trois couleurs : Bleu, Blanc, Rouge' portant sur les trois termes de la devise française. Les personnages principaux de ces trois films sont des femmes. Pour 'Bleu', Juliette Binoche refuse de tourner avec Spielberg dans 'Jurassic Park', Kieslowski fait tourner Julie Delpy dans 'Blanc' et retrouve son héroïne désormais fétiche Irène Jacob pour 'Rouge', dont elle partage l'affiche avec Jean-Louis Trintignant. Trois films couronnés dans différents festivals bien que le réalisateur voit cela d'un oeil distant. Lessivé, Kieslowski décide de mettre un terme à sa carrière cinématographique, sans doute parce que ces trois dernières années ont été épuisantes. Trop de projets, trop de films à réaliser (treize films en trois ans). Kieslowski y laissera sa vie. Souhaitant se dédier exclusivement à l'écriture, il n'aura le temps d'écrire que le scénario du premier volet d'une seconde trilogie sur le paradis, l'enfer et le purgatoire ('Heaven' sera mis en images par l'Allemand Tom Tykwer en 2002 et 'L'Enfer' est sorti fin 2005 en France avec Danis Tanovic à la caméra). Terrassé par une crise cardiaque, il meurt le 13 mars 1996 à Varsovie.

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