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INTERVIEW DE JEAN-PIERRE DURET ET ANDREA SANTANA Cinéastes philanthropes

Propos recueillis par Laurence Gramard pour Evene.fr - Février 2009 - Le 03/02/2009

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INTERVIEW DE JEAN-PIERRE DURET ET ANDREA SANTANA

Après 'Romances de terre et d'eau', documentaire tragique sur les paysans du Sertao, Andréa Santana et Jean-Pierre Duret reprennent les routes arides du Brésil avec le bouleversant 'Puisque nous sommes nés'. Rencontre avec un couple de cinéastes qui compte bien faire changer les choses grâce au cinéma.

Il est ingénieur du son. Elle est urbaniste. Ensemble, ils sont devenus documentaristes. Animés par le même désir de porter aux yeux du monde ses carences et ses injustices, Andréa Santana et Jean-Pierre Duret s'impliquent aussi pleinement que possible dans leurs missions cinématographiques. 'Puisque nous sommes nés' n'échappe pas à la règle. Témoignage humaniste et universel, le film suit Nego et Cocada, deux enfants pauvres du Nordeste. Passé le choc de leur quotidien, survient celui de leur lucidité. Avec une douleur et une tristesse silencieuses, ces êtres plus si innocents affrontent la brutalité d'un pays en crise.

'Puisque nous sommes nés' est le troisième documentaire que vous réalisez ensemble dans le Nordeste, au Brésil. Pourquoi cette région vous attire-t-elle ?

Jean-Pierre Duret : J'ai découvert la région grâce à Andréa, qui y est née. Je suis tombé amoureux des gens et du paysage. Des petits journaliers de la terre qui vivent là-bas. Ils ont une poésie, une vision de l'existence magnifique. La nécessité de vivre sur cette terre tellement difficile, les a rendus extrêmement ouverts, tolérants, généreux. Et en même temps ils ont dû s'inventer une langue qui puisse parler avec ces éléments si hostiles. Mais leurs problèmes de survie quotidiens ne les ont pas pour autant rendus amers ou pleins de reproches. Ils essaient de rester des hommes dignes dans des conditions très difficiles.

Le cinéma montre souvent le dénuement du Brésil à travers les favelas ('La Cité de Dieu', 'Troupe d'élite'…). Pourquoi avoir choisi la ruralité du Nordeste ?

JPD : Nous ne mettons pas l'accent sur la misère ou la pauvreté, mais sur la richesse des hommes et des femmes qui vivent dans ce dénuement. Montrer la pauvreté ne sert à rien si l'on ne voit pas les personnes qui se trouvent derrière. Malgré cette pauvreté, ces gens-là sont des citoyens, des êtres humains à part entière. Nous avons essayé de filmer et de mettre en valeur tout ce qui est souterrain, au-delà des apparences, et qui fait leur beauté.

AS : Et puis, il est vrai que dans le Nordeste, il y a encore cet attachement à la terre. Dans ce troisième film, les enfants se retrouvent entre ce lien-là, la culture de leurs parents, et l'attirance pour ce que les grandes villes peuvent leur apporter. Il n'y a pas encore cet univers de la favela comme dans les métropoles.

Comment "montrer la richesse des pauvres", comme vous le dites, en évitant tout voyeurisme ?

JPD : C'est d'abord une histoire de respect des personnes que nous filmons, et de volonté de pénétrer la surface des apparences. Pourquoi filmer des gens si ce n'est pas pour les mettre en valeur, eux et ce qu'ils ont de plus intéressant, de plus juste ? Notre intention est qu'une relation vraie et profonde puisse s'installer entre le spectateur et ceux qui sont filmés. Sinon, nous vivons dans un monde de plus en plus divisé. On a catalogué certains avec des mots tiroirs. Les "opprimés", les "exclus", "ceux qui sont au bord de la route", "les laissés pour compte"... On pense qu'en ayant prononcé tous ces mots, on a fait le tour de la question. C'est le piège. C'est pourquoi nous tentons de filmer ce qui les rapproche de nous, ce qui nous les fait ressentir comme des frères, des autres faits du même tissu d'humanité. Nous cherchons à éviter les clichés, en filmant la finesse et la complexité de leurs vies.

Comment avez-vous rencontrés Cocada et Nego, les héros de votre film ?

AS : Nous étions venus montrer notre dernier film dans la région, et nous avons rencontré ces enfants. Ils avaient une façon de penser la vie extrêmement mature. Ce qui nous a beaucoup touchés. La station-service est un décor représentatif du Brésil : il n'y a pas de train, tout est relié par la route. Beaucoup de choses s'y passent. Il y a des riches, des pauvres, de la nourriture, des commerces. C'est un endroit attirant, surtout pour les enfants. L'idée est née comme ça. Nous avons décidé de raconter leur regard sur le monde. Nous sommes revenus un an après, le temps d'écrire le projet et de trouver des financements.

Une trame narrative, des protagonistes… La construction du film ressemble à celle d'une fiction. N'avez-vous pas eu peur d'esthétiser la misère ?

JPD : Les personnes que nous avons approchées souffrent d'être presque invisibles aux yeux des autres. Elles sont constamment meurtries, humiliées, dans ce qu'il y a de plus fondamental chez l'être humain : le respect. Si nous venons les filmer, nous avons le devoir absolu de respecter et de mettre en valeur leurs visages et leurs voix. L'expression même de leur être. Ce serait esthétique si nous cherchions à rendre ça beau, au-delà de leur beauté intérieure. Or c'est précisément ce que nous cherchons à montrer, rien d'autre. Nous souhaitions que les problèmes soient évoqués par nos personnages et non adressés à nous. Au départ, nous avions simplement l'idée de nous concentrer formellement sur la peau, sur le visage de ces enfants. Voir la vie à travers leurs yeux. Pas de façon subjective, mais retranscrire ce qu'ils vivent. Si j'avais pu filmer seulement leurs yeux, comme dans les films de Sergio Leone, je l'aurais fait. Mais la limite de nos caméras ne le permettait pas.

Ce genre de projet a-t-il plus sa place au cinéma qu'à la télévision ?

JPD : Il n'y a plus possibilité désormais de trouver un financement pour ces sujets à la télévision. Si le film obtient une bonne critique et marche bien en salle, peut-être qu'une chaîne comme Arte ou Canal + l'achètera. Ce que nous espérons. Mais aujourd'hui il y a des décideurs qui statuent sur ce qui, à leurs yeux, peut intéresser le public français ou non. Nous sommes intimement persuadés que beaucoup de gens sont curieux et intéressés par ce genre de regard. Sinon, nous ne nous serions pas autant battus pour la sortie du film. Dans le système de distribution français, il est très compliqué de faire savoir qu'un film comme celui-ci existe. C'est notre lutte depuis huit mois.

Comment Jamel Debbouze s'est-il retrouvé producteur du film ?

JPD : C'est un être extrêmement généreux et intuitif. C'est quelqu'un de proche de ses racines, de son enfance, de ses parents, d'où il vient. Il n'est pas dupe du monde qui l'entoure. Je l'ai rencontré en tant qu'ingénieur du son sur 'Parlez-moi de la pluie', le film d'Agnès Jaoui. Il a su que nous avions avait fait ce film et en a été très touché lorsqu'il l'a vu. Voir quelqu'un comme Jamel s'engager sur un tel film, c'est formidable. Il le soutient financièrement et auprès de médias auxquels nous n'aurions pas eu accès sans lui. C'est important parce que si la sortie en salles est un échec, c'est de la place perdue pour des films similaires qui viendront ensuite.

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