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REEDITION COFFRETS DVD ‘THE BLUES’ - MARTIN SCORSESE Le blues dans tous ses états

Mathieu Menossi pour Evene.fr - Mai 2007 - Le 30/05/2007

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REEDITION COFFRETS DVD ‘THE BLUES’ - MARTIN SCORSESE

“La solitude, ça vous laisse triste et cafardeux. (…) L’homme s’en va s’asseoir et pleurer. Il penche la tête et pleure. (…) Le blues, ce n’est que ça“ - Son House. Expression intime d’un mal-être intérieur partagé par tous, le blues a su parcourir les frontières et les âges. C’est de cette universalité-là dont il est question dans le coffret ‘The Blues’, produit à l’initiative du réalisateur Martin Scorsese et aujourd’hui réédité chez Wild Side vidéo.

Scorsese, compositeur du 7e art

Trop souvent utilisée à de simples fins décoratives pour “définir une tonalité générale ou pour situer historiquement un film”, Martin Scorsese accorde à la musique de ses films toute son attention. Véritable vecteur d'images, elle nourrit ses oeuvres d'une force dramatique rarement égalée. Comme une signature. “Je sais que, sans la musique, je serais perdu. Très souvent, c'est uniquement en entendant la musique choisie pour mon film que je commence à le visualiser.” (1) Plus qu’un ornement, elle lui apparaît donc comme une véritable source d’inspiration. Elle est à la base de son processus créateur. ‘New York New York’, ‘The Last Waltz’, ‘No Direction Home’… Martin Scorsese n’a eu de cesse de rendre hommage aux musiques populaires qui ont bercé son enfance, du folklore du music-hall au rock’n’roll en passant par la folksong. Mais le plus grand projet musical documentaire jamais réalisé à l’initiative du cinéaste new-yorkais est sans aucun doute cette épopée unique au coeur de la musique blues que Wild Side vidéo propose de (re)découvrir.

Sept péchés musicaux

Si le blues était un film, quelle forme emprunterait-il ? Sept réalisateurs ont tenté de répondre à cette question. Wim Wenders, Clint Eastwood, Richard Pearce, Charles Burnett, Mike Figgis, Marc Levin et Martin Scorsese lui-même. Loin de la définition exhaustive et documentaire de ce qu’est le blues, le projet a davantage consisté pour chacun d’eux à déterrer avec précaution et respect une des nombreuses racines de cet entrelacs musical que constitue le blues. A l’écoute de leurs expériences respectives, les sept cinéastes ont entrepris une exploration intime et singulière de l’histoire du blues, restituant au final “une mosaïque authentiquement passionnée.” Fort de leurs regards et leurs sensibilités, évitant l’écueil d’une ennuyeuse accumulation de faits, ils sont parvenus à constituer UNE histoire du blues. Il en existe d’autres, avec chacune leur raison d’être. Mais “avec cette collection, le public a la possibilité d’avoir accès à l’essence même du blues.”, de l’Afrique aux Amériques, de la Nouvelle-Orléans à Memphis, des bancs de l’église à ceux des cabarets, des fermes aux champs de coton du Mississippi.

Plutôt que de dresser ici un catalogue des sept oeuvres cinématographiques qui composent ce coffret, attardons-nous plutôt sur deux d’entre elles particulièrement représentatives des volontés de Scorsese, à savoir remonter aux sources du blues pour mieux en comprendre l’universalité et ses liens avec la musique d’aujourd’hui : ‘Devil’s Fire’ de Charles Burnett et ‘Godfathers and Sons’ de Marc Levin.

Blues et gospel

Pour le réalisateur Charles Burnett, le travail de préparation a consisté à s’imprégner de tout un tas de films sur le sujet pour mieux se glisser dans la peau d’un bluesman. Afin de donner un “son” personnel à son film, ‘Devil’s Fire’, le réalisateur entremêle fiction, reconstitution et archives, et retrace le parcours d’un jeune garçon envoyé dans le Sud, celui du Mississippi des années 1950, pour être sauvé du péché et baptisé à l’église. Mais il est accueilli par son oncle Buddy, flambeur et bluesman, qui décide de l’initier à la vie et à la “musique du diable”. Ce choix de mêler narration fictive et images documentaires, Burnett le justifie par la dimension en partie autobiographique de son long métrage. A partir de cette base, le cinéaste tisse ce qui selon lui devrait être une histoire du blues, “qui non seulement reflète sa nature et son contenu, mais qui s'intéresse aussi à sa forme elle-même.”

Sacrément diabolique…

Dans ce film, il est question des relations orageuses qu’ont souvent entretenues le blues et le gospel. Une tension entre profane et sacré, musique du diable et musique de Dieu, que le réalisateur n’a pu saisir qu’une fois devenu adulte et à laquelle il consacre là toute sa réflexion. A cette apparente contradiction entre ces deux univers correspond en effet une origine commune. Et seule la différence de lieu et de contexte amènera à révéler leurs dissemblances. Si les églises noires, très puritaines, permettaient aux Afro-Américains, misérables et méprisés, de retrouver foi et ferveur à l’écart des Blancs, les bars et les cabarets offraient également leur lot d’espoir et de réconfort.

Nombreux sont les pasteurs noirs, figures centrales de la société noire américaine, à avoir fait le grand écart entre les deux mondes. A l’instar de Son House qui fut un temps prédicateur, fit de la prison pour meurtre - légitime défense -, tenta à sa libération de redevenir prédicateur, pour finalement revenir au blues. Ou comme Sister Rosetta Tharpe, fille d’évangéliste venue au blues avant de s’en retourner sur les chemins de Dieu. Les yeux pailletés, boucles d’oreilles et coiffure apprêtée, elle illustre toute l’ambiguïté de ces filles et fils de Dieu venus se réchauffer au feu du diable.

Le film de Burnett consacre d’ailleurs toute une partie au rôle joué par les femmes dans l’élaboration même du blues ainsi que dans sa diffusion au coeur de la société américaine. Celles que l’on a appelées les Classics blues singers ont été les premières à enregistrer et à vendre de la musique blues. Mamie Smith, Bessie Smith, Ma Rainey… Elles venaient toutes des minstrel shows, de la scène, des dancings. L’agence des patrons de théâtre avait pour habitude d’engager des artistes noirs qu’elle lançait sur des circuits de music-halls. Ces femmes étaient des durs et ne se souciaient guère de la morale protestante. Les paroles d’une Lucille Bogan auraient pu faire “rougir le marquis de Sade”. On trouvait des thèmes gays et lesbiens chez Ma Rayney et Leroy Carr.

Mais que ce soit dans la lumière d’un gospel ou dans l’obscurité mélancolique d’un blues, hommes ou femmes, ces interprètes s’efforçaient plus que tout d’exprimer, tantôt dans le collectif, tantôt dans la solitude, le profond mal de vivre de la communauté noire, isolée et vilipendée par une société hostile et ségrégationniste.

”Le blues, c’est les racines, tout le reste, c’est les fruits” - Willie Dixon

Surgi dans le Sud américain, à la fin de l’ère de la Reconstruction, à une époque où les anciens esclaves ont eu une chance de contrôler leur destin, le blues est devenu universel. Aussi, avec ce projet, Scorsese désirait-il avant tout permettre “à un nouveau public - et surtout aux plus jeunes, fans de rock ou de hip-hop - de découvrir le blues, d’en apprécier le génie, d’en saisir l’origine et d’en comprendre les liens avec la musique qu’ils écoutent.” Marc Levin a inscrit son film ‘Godfathers and Sons’ dans cette optique en s’interrogeant sur le lien qui unit le blues et le hip-hop. Le temps d’un film, le réalisateur a posé sa caméra à Chicago. Entouré de Marshall Chess, héritier de la prestigieuse maison Chess Records, et de Chuck D, leader charismatique du mythique Public Enemy, il arpente la ville et explore les hauts lieux du Chicago blues, dur et sans concession.

La maison Chess Records, label mythique et indépendant fondé en 1947 par les frères Chess, a vu passé “les Bach et les Beethoven du blues et du rythm’n’blues”. Muddy Waters, Chuck Berry, Bo Diddley, Howlin’ Wolf, Etta James. Créateur d’un son brut et salement réel, la maison Chess a su capter l’émotion de la communauté noire des années 1950. De la même manière, le hip-hop s’est développé au sein de labels indépendants qui se sont efforcés à leur tour de capter et de traduire le son brut de la rue. La mélancolie de l’âme que traduit le blues s’est endurcie pour devenir une expression plus revendicative, plus enragée. Celle du hip-hop et du rap. Entre un Muddy Waters et un Chuck D, la démarche est la même. “Si on étudie l’histoire du blues et de la soul, du funk et du jazz depuis cent ans, on parcourt la vie des Noirs. Le blues, c’est les racines, parce que les Noirs de ce pays n’avaient nulle part où raconter leur histoire” - Chuck D.

A l’heure de la musique instantanée et du “je veux tout, tout de suite”, Marc Levin nous rappelle que la musique a une histoire. Et si Elvis n’est pas l’inventeur du rock, Eminem n’est pas l’inventeur du rap ! Néanmoins obligés de constaté que la musique se consomme aujourd’hui comme un hamburger, Marshall Chess et Chuck D ont décidé de croiser leurs expériences afin d’en révéler les points de convergence. Un partage né autour d’un album, ‘Electric Mud’ de Muddy Waters (1968), devenu une source d’inspiration pour tous les pionniers du rap. Et de cette affinité est née l’idée d’organiser une séance d’enregistrement inédite associant les vétérans du blues de l’Electric Mud Band, anciens compagnons de route de Muddy Waters, à des grandes figures du hip-hop contemporain telles que Common et The Roots.

Blues et rap exigent de la spontanéité dans leur construction, de l’instantané dans leur interprétation. Avec ‘Godfathers and Sons’, Marc Levin défend l’idée que la musique se forme et évolue en fonction des rythmes du passé.
Le coffret “The Blues” est finalement une occasion unique de comprendre une musique, sa signification artistique, culturelle et politique. De connaître ses origines pour pouvoir l’emmener ailleurs. “Nous lui rendons hommage en allant sur un terrain neuf”, explique Common. Les musiciens sont des passeurs, à l’instar d’un Jimi Hendrix qui a su “gonfler le blues aux stéroïdes”, et dont on imite aujourd’hui l’esprit et non le style. C’est ainsi que les connexions s’opèrent et que l’histoire se crée.

(1) Martin Scorsese, in Les Cahiers du Cinéma, ‘Sans la musique, je serais perdu’ (traduit de l’anglais par Serge Grünberg), Hors série spécial musique, déc. 1995. p.17

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