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RETROSPECTIVE OSHIMA Pluie noire
Julie de la Patellière pour Evene.fr - Juillet 2007 - Le 18/07/2007
La rétrospective ‘Oshima en cinq films’ organisée à Paris du 18 juillet au 8 août, puis en tournée en Province, est l’occasion de découvrir la ‘Trilogie de la jeunesse’ du cinéaste. Plus connu en effet pour les sulfureux ‘Max mon amour’ et ‘L’Empire des sens’, le réalisateur a eu à coeur, dès le début de sa carrière, d’aborder les tabous de la société japonaise.
‘Une ville d’amour et d’espoir’, ‘Contes cruels de la jeunesse’ et ‘L’Enterrement du soleil’ : autant de titres qui mettent en avant le parcours d’une désillusion. Alors que d’autres festivals ont récemment mis à l’honneur les metteurs en scène Ozu et Mizoguchi incarnant le cinéma classique, l’oeuvre de Nagisa Oshima se veut contestataire. Violence, sexe et revendications sociales représentent la jeunesse désorientée des années 1960 qui ne se reconnaît plus dans les contes traditionnels. La Nouvelle Vague japonaise est née, plus proche de Godard, Antonioni et James Dean que des samouraïs. “Tous mes films se concentrent sur des crimes”, dira Oshima dont les thèmes essentiels sont déjà présents dans cette trilogie tournée entre vingt-six et vingt-sept ans. “La délinquance est l’expression d’une critique immédiate de la société ainsi que la seule possibilité de communiquer offerte à l’individu.” En effet, la violence n’est pas seulement pour le cinéaste japonais une conséquence de la misère et des interdits, elle est aussi une constante esthétique et humaine. Comme dans ‘La Fureur de vivre’ et ‘Sailor et Lula’, ces héros sauvages de contes désormais cruels s’élancent sur des routes condamnées, et pris de vitesse s’y blessent. Amour, mort, argent sont vécus dans la même rage désespérée.
La fuite très loin dans la ville
Comme dans ‘A bout de souffle’, les tournages ne se déroulent plus en studio mais en extérieur, et la ville devient un personnage à part entière. Dès les génériques, les calligraphies japonaises rouge sang se découpent sur des plans de milieux urbains et industriels. Les vues générales d’usines et d’immeubles campent d’emblée l’histoire dans son environnement géographique et social, à l’image du générique des ‘400 Coups’ où la caméra tentait de capter la tour Eiffel, en permanence cachée par les immeubles parisiens. Oshima affirme, par l’omniprésence de ce décor réel, qu’il ne traite pas d’une légende de toute éternité, mais bien de ses contemporains. La ville est liée à la fois à la modernité - elle entre en poésie française avec Baudelaire - et à la violence. La place centrale de ‘Une ville d’amour et d’espoir’ est le point de rencontre entre le héros, pauvre, et la jeune fille bourgeoise qui lui achète les pigeons. Les foules continues brassent le lieu comme une mer régulière et font se mêler des individus qui, un instant, croyant à une chimérique égalité, tombent amoureux. Mais le passage à niveau s’abat comme un couperet et sépare les flots pressés. De même les jeunes filles de ‘Contes cruels de la jeunesse’ jouent d’abord innocemment à monter dans les voitures d’inconnus qui les emmènent dans de vagues errances nocturnes ; la ville se vit la nuit, entre les bars et les néons, le bitume et les carrosseries. Oshima filme les couleurs du soir et le matériau urbain. Comme dans ‘L’Eclipse’ ou ‘Le Désert rouge’ d’Antonioni, cette jeunesse perdue continue sa fuite dans les terrains vagues qui prolongent sans fin les villes. Ils tuent puis font l’amour, frappent et violent dans des zones industrielles dont l’acier et la désolation structure l’architecture même du plan.
Nuit et brouillard
Le pays filmé par Oshima est un Japon occidentalisé. Les femmes portent des ballerines et des robes Brigitte Bardot, les voyous des Ray Ban et des blousons. Filmée entre 1959 et 1960, la trilogie se situe dans le Japon vaincu et occupé par les GI américains. Les manifestations étudiantes grondent dans les rues et les vieillards évoquent feu l’empire. Le Japon est en ruine et traversé de pluies noires, pris dans les nuages d’une nuit en plein jour dont il ne sort pas. Le titre ‘L’Enterrement du soleil’ évoque bien l’idée funèbre d’une lumière qui étouffe. Dans cette période complexe, la culture américaine, présente sur le territoire, influence le cinéma japonais. Tous les films de la Nouvelle Vague portent des titres évocateurs : ‘Passions juvéniles’, ‘Désir inassouvi’, ‘Les Mauvais Garçons’, ‘Le Traquenard’, ‘Ce type méprisable’. Ils traitent de gangs, maquereaux à motos et trafiquants, petites escroqueries et bagarres. La jeunesse pleine de vie et de désir, voyant ses aspirations condamnées, ne trouve que la violence pour s’exprimer. Elle verse le sang pour de l’argent facile, ayant perdu toute conscience de l’humanité d’autrui. A la même époque aux Etats-Unis sortent ‘L’Equipée sauvage’ avec Marlon Brando ou ‘La Fièvre dans le sang’ d’Elia Kazan. Passion, fièvre, rage, fureur, déchaînement habitent ces personnages déambulant dans un monde dénué de sens. Ils marchent, comme dans un plan de ‘L’Enterrement du soleil’, au bord de la ville immense, à pic.
Détruire la clarté
Et pourtant il y eut un espoir, et un amour, comme le titre du premier volet de la trilogie le laissait entendre. Le symbole en est le pigeon, qui bien que vendu par nécessité, parvient toujours à s’échapper et à revenir chez lui, dans une famille misérable. Il constitue le seul objet de réconfort pour la petite soeur qui, sinon, dessine des rats morts. Pourtant, une fois l’amour et l’ascension sociale établis impossibles, on oppresse les ailes du fragile oiseau et on le sacrifie. Sur le ciel urbain, on ne le lâche que pour le tirer au fusil. A partir de là, ‘Contes cruels de la jeunesse’ et ‘L’Enterrement du soleil’ seront à chaque fois plus noirs. Les quelques lueurs vivotant bien vite s’éteignent. La déchéance semble une fatalité qui entraîne immanquablement les restes de pureté. Si ce n’est un pigeon, c’est une chanson (‘Tendres rivières d’antan, je vous ai cherchées’) qui symbolise l’innocence que lentement on enfouit. Oshima filme une décadence rythmée par les musiques des juke-box et le bruit des grues. Un couple qui verse doucement dans une criminalité mêlée d’amour. Des filles violées qui ne peuvent plus que se jeter sous les voitures, ou dans le vide. “Vivre comme ça, ou mourir, c’est pareil”, conclut cette jeunesse de contes obscurs. En avançant dans sa carrière, Oshima continuera d’explorer l’aspect caché, sombre des rapports humains, en se concentrant sur les liens secrets et scandaleux qui unissent le sexe et la mort, l’amour et l’interdit.
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