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Rithy Panh : « Je suis déjà mort une fois »
Par Olivier De Bruyn - Le 16/01/2012
Le Cambodge, le génocide, la mémoire. Rithy Panh signe un documentaire exceptionnel, ‘Duch, le maître des forges de l’enfer’ et un livre fondamental, ‘L’élimination’, où il raconte son enfance terrifiante sous le régime de Pol Pot.
Il parle à voix basse, s’abrite derrière un sourire pudique et camoufle tant mal que bien une immense lassitude… Rithy Panh, 47 ans, accomplit un marathon promotionnel d’un genre particulier. Le cinéaste évoque deux œuvres qui le renvoient à une expérience intime, infiniment douloureuse. D’un côté, ‘Duch, le maître des forges de l’enfer’, un documentaire consacré à Kaing Guek Eav, plus connu sous le nom de Duch. Entre 1975 et 1979, sous le régime Khmer rouge (1,8 million de mort, un quart de la population du Cambodge), il fut le responsable du centre S21 à Phnom Penh, alors vidé de ses habitants pour cause de « rééducation » dans les campagnes. Duch et ses troupes y accomplissaient, au nom de l’idéologie et des slogans révolutionnaires (« À te garder, on ne gagne rien. À t’éliminer, on ne perd rien »…) de basses besognes de purification : tortures, exécutions. 12.380 personnes y ont été assassinées. Rithy Panh, auteur il y a neuf ans d’un documentaire sur cette prison (‘S21, la machine de mort khmère rouge’), interroge aujourd’hui son chef et enregistre la parole contradictoire, ambivalente de cet homme qui lors de son procès l’an passé devant les Chambres Extraordinaires des Tribunaux Cambodgiens réclamait la relaxe.
La misère, la peur, la mort
Parallèlement, Rithy Panh (avec la collaboration de Christophe Bataille) publie ‘L’élimination’, un récit bouleversant qui mêle réflexions sur sa confrontation avec Duch et récit de son existence au Cambodge durant les années du génocide. Rithy Panh, 11 ans à l’époque, a vu son père, sa mère, ses sœurs et ses neveux décéder dans les camps de travail et les hôpitaux de misère. À de multiples reprises, il a lui-même frôlé la mort. Dans les rizières ou la jungle, martyrisé par la faim et la maladie, il a survécu comme un fantôme, abruti par la violence, la peur, parfois contraint de travailler pieds nus dans les fosses communes. Il n’avait jamais raconté son histoire auparavant. Aujourd’hui, écrit-il, il tente « de raconter le monde d’avant, afin que sa mauvaise part ne revienne plus. Qu’elle soit dans nos mémoires et dans les livres, dans la chair des survivants, dans les stèles des disparus et qu’elle y reste. »
Révolte contre l’oubli
« Il m’a fallu attendre trente ans pour pouvoir rédiger ce livre, murmure Rithy Panh. Je me méfie de l’apitoiement, de la complaisance. Chaque mot écrit devait être synonyme d’effort de renaissance plutôt que de destruction. J’ai probablement eu besoin de toutes ces années pour atteindre la maturité et une certaine distance. Je suis déjà mort une fois et j’ai la chance d’avoir une seconde vie, même si la première continue de me hanter… Ceux qui sont morts me donnent la force de me révolter. »
Et d’abord de se révolter contre l’oubli. Dans ‘Duch, le maître des forges de l’enfer’, Rithy Panh affronte un des principaux artisans de l’effacement. Effacement d’hier, quand il s’agissait d’éradiquer « les ennemis de la révolution khmer rouge », comprendre à peu près tout le monde. Effacement d’aujourd’hui puisque Duch, face à la caméra, triche avec ses souvenirs et la vérité. Alors que, comme le souligne Rithy Panh avec une ironie glaçante, « Duch a une mémoire d’enfer ».
Duch devant des photos de prisonniers, © Acacias Films« En réalisant ce film, poursuit-il, je ne voulais pas monter un tribunal parallèle, me transformer en juge ou en procureur. Je souhaitais comprendre comment cet homme cultivé, qui n’est pas né assassin, est devenu un criminel du génocide et quels ont été ses choix. Il connaissait mes films et mon histoire. Il a accepté de se prêter à l’exercice, en pensant peut-être que j’allais lui servir de coach pour son procès. Il m’a dit : « Monsieur Rithy, ensemble nous allons chercher la vérité ». Y croyait-il vraiment ? Je l’ignore, je ne suis pas dans son esprit. Nous avons donc parlé plus d’une centaine d’heures et ces entretiens ressemblaient à un combat. »
Le mensonge au travail
Orateur talentueux, fin lettré (il était professeur, comme le père de Rithy Panh), manipulateur redoutable, Duch raconte sa ou plutôt ses vérités. Il se décrit tantôt comme un excellent fonctionnaire, un chef policier hors pair, et semble prêt à tout assumer : la « logique » des tortures et des meurtres, rendus légitimes par la grande cause qu’il s’agissait d’honorer. Puis, il se rétracte. Minimise son rôle. Se décrit comme une victime d’un système dont il prétend regretter les « excès ». Converti au catholicisme, ne reconnaissant que la justice divine, Duch parle, parle et parle encore. Rithy Panh donne à voir, à entendre le mensonge au travail. Dans ‘L’élimination’, qui est aussi une sorte de making of du documentaire, le cinéaste raconte ses difficultés au moment du tournage, sa peur d’être manipulé, sa colère, sa haine. Mais il savait que le film,
Duch, © Acacias Filmsgrâce au montage, serait le sien, pas celui de Duch. « Quand il s’approche de la vérité, explique Rithy Panh, Duch s’en aperçoit et fait immédiatement demi-tour. Il ne cesse de mêler l’aveu et le refus de l’aveu. Le cinéma, plus que la littérature, permet de montrer ces basculements. À un moment, Duch dit : « Je me force à oublier pour ne pas être trop tourmenté. Et, à force, j’oublie vraiment. ». Le film montre qu’il a toujours agi en pleine conscience. Qu’il n’a cessé d’améliorer ses techniques, de se perfectionner pour éliminer ceux qu’il estimait être des victimes utiles. Il se fait une très haute idée de lui-même et de son honneur. Il a toujours pensé qu’il était le meilleur. »
Rithy Panh ignore si Duch verra le film et cela l’indiffère. Dans son film comme dans son livre, il travaille pour la mémoire, la sienne et celle de l’Histoire. Il fustige les penseurs (Badiou, Chomsky) qui, hier, furent si complaisants avec le régime Khmer rouge et évoquaient parfois un « génocide éclairé ». Il s’insurge contre la banalité langagière contemporaine qui convoque le « traumatisme » à tort et à travers. Il dénonce ce « sentiment contemporain que nous sommes tous des bourreaux en puissance, ce fatalisme empreint de complaisance qui travaille la littérature, le cinéma et certains intellectuels. Après tout, quoi de plus excitant qu’un grand criminel ? ». Il parle avec simplicité de la nécessité de témoigner et de la possibilité d’un humanisme, malgré tout.
Duch, le maître des forges de l’enfer. Sortie le 18 janvier.
L’élimination. De Rithy Panh, avec Christophe Bataille. Ed Grasset, 333 pages, 19 euros.
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