mercredi 10 février

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Cinéaste du mal ?

PORTRAIT DE MICHAEL HANEKE


Révélé avec 'Funny Games' en 1998, Michael Haneke a pu paraître inquiétant. "Pervers", "culpabilisé", "manipulateur" : les raccourcis ont ainsi plu pour passer à côté de ce qui fait la profondeur du réalisateur autrichien. 'Le Ruban blanc', dernière Palme d'or, remet à la fois les pendules à l'heure et l'oeuvre en perspective. Cela méritait bien une rencontre avec l'éminent cinéaste du mal. Qui a aussi l'air d'un type bien.


Allemagne. Veille de la Première Guerre mondiale. 'Le Ruban blanc' présente la vie d'un village protestant en s'attachant à ses individus les plus significatifs : le pasteur et sa famille, le baron et la sienne, un timide instituteur, les paysans, une sage-femme... D'étranges événements surviendront dans ce récit archétypal, presque un conte ou une fable. "Sur la façon dont tout système de valeurs clos porte en lui les germes de sa déviance", acquiesce Haneke. Le film explore donc la même problématique que 'Funny Games', mais en suivant l'angle opposé, sans démonstration de force, évacuant tout risque de fascination pour la violence : le propos y gagne en subtilité et en éloquence, coupant court aux polémiques dont le cinéaste était familier. Avec ce film, il parvient en effet à trouver une forme équilibrée au propos moral qui traverse son oeuvre. Et à en déployer enfin toute la densité.

Lire la critique du 'Ruban blanc'

Le pouvoir des images

Certes, 'Le Ruban blanc' se déroule de façon assez contemplative, au fil de ses 2h30. Suggérant une intrigue policière pour en démembrer la structure, laissant le spectateur dans l'expectative. "Mais lorsque je vois un film, je déteste recevoir un message, une leçon sur le monde. Je veux être inspiré par une oeuvre, pas éduqué ! Et qu'on me laisse donc l'interpréter librement." Ici, tout sens est en effet suspendu. On retrouve la problématique de l'implacable '71 fragments d'une chronologie du hasard' (1994), son affirmation de l'existence comme multiple, parcellaire, impossible à limiter à une représentation. "Si le cinéma veut être une forme d'art, il doit nécessairement d'abord s'interroger sur son pouvoir de figuration. C'est une question essentielle. Sans ça, il est trop facile d'en user pour imposer une vision simpliste du réel ; ou manipuler le spectateur, prétendre le divertir pour lui imposer un sens." La fiction engage donc d'emblée le cinéaste à une certaine méfiance éthique : "Même naturaliste, un film ne peut pas prétendre détenir la vérité. Il s'agit toujours d'une construction... Ici, la présence d'un narrateur, qui reconnaît l'incertitude de sa mémoire, le noir et blanc, tout cela vise à établir une distanciation, à nourrir le doute sur ce qui est montré. Tous mes films cherchent à développer leur dramaturgie en suivant cette exigence." Ambition paradoxale, car il s'agit alors d'appuyer là où ça fait mal, sans pour autant faire (trop) mal. Aussi, 'Le Ruban blanc' pourrait être un anti-conte, sa narration oblique errant entre les rapports historiques, politiques ou religieux. Et pourtant, une allégorie quand même, de l'omniprésence du mal : la morale sécrétant sa propre négation, tendance morbide transcendant les lieux et les époques. Problématique universelle qui établit le cinéma, et la création artistique en général, comme questionnement transgressif des valeurs et des normes collectives.


Contre l'idéologie

"Pour ce film, j'ai pris l'exemple du fascisme allemand, qui est le plus connu au monde, pour voir comment une idéologie conditionne peu à peu l'être humain. C'est le même principe pour un fascisme de gauche ou de droite, politique ou religieux. Partout où il y a malaise, pression, humiliation, les gens finissent par saisir n'importe quoi pour s'en sortir : en général une idée, une abstraction, présentée comme solution miracle. J'ai voulu en considérer ici la genèse." Si les films de Haneke paraissent d'abord négateurs, c'est qu'ils sont résolument anti-idéalistes, tendant à une représentation brutale de la complexité des désirs ('La Pianiste') ou des névroses sociales ('Caché', 'Benny's Video'). Ainsi, la création du cinéaste procède d'une destruction systématique des mythes, dogmes, idéaux, qui visent selon lui à réduire l'homme à une définition univoque. "Bien sûr, Jésus-Christ ou le communisme sont de très belles idées. Mais l'idéologie, c'est la perversion d'une idée ! Qui exclut ce qu'elle ne comprend pas pour le définir comme son opposant, son bouc émissaire." Toute valeur exclusive conduit donc à une dérive arbitraire, destructrice des autres et de soi-même... qu'on a pourtant accusé le réalisateur de montrer avec complaisance - tout en prétendant la dénoncer. D'en être plus ou moins complice. "Non, 'Funny Games' est le seul film où je voulais vraiment gifler le spectateur, pour qu'il prenne conscience du pouvoir des images, en mettant de l'huile sur le feu. Ça a mal été interprété. J'étais furieux à cette époque, mais ce n'est vraiment pas au centre de mes intentions." Avec 'Le Ruban blanc', c'est au contraire par son impeccable maîtrise du hors-champ que le cinéaste trouve le ton juste : la violence ne s'exerce en effet plus aux yeux (donc aux dépens) du spectateur, mais à l'extérieur du cadre. La démonstration, pudique, devient magistrale. L'image étreint désormais la placidité des objets, leur immobilité angoissante... sachant ce qui se passe à côté. Un exemple : cette scène, assez stupéfiante, où le fils va chercher le fouet destiné à les battre, sa soeur et lui. Il traverse le couloir, d'où la caméra l'observe. La distance, exacte, le donne à voir sans le moindre voyeurisme. Neutralité de ce long plan-séquence à 360 degrés : l'aller, puis le retour du gamin, l'instrument punitif en main. Il rentre, la porte claque, la caméra reste au-dehors. Long silence. On entend deux coups. Un cri, puis un second. Inutile d'en dire plus.


Réalité contradictoire

Rappelons qu'avant de se consacrer au septième art, Michael Haneke a étudié la philosophie, la psychologie et l'art dramatique à l'université de Vienne, travaillant ensuite comme journaliste et metteur en scène de théâtre. Alors, si son cinéma brasse Brecht et les médias, le retour du refoulé, Nietzsche ou Spinoza, ce n'est pas un hasard. Mais cela a souvent paru bien dense. Or, en posant avec retenue et exigence son questionnement éthique, Haneke renvoie désormais efficacement le spectateur à lui-même. On se demande quelle idéologie nous est donc contemporaine. Quelles extrémités on est prêt à atteindre pour combattre ce qu'on croit être le mal. En d'autres termes, quel fascisme nous pend au nez... A ce genre de questions, le réalisateur, méfiant à l'égard du discours médiatique, part d'un rire qu'on croit espiègle, sans savoir si l'on a affaire à un enfant contestataire ou à un sphinx : à chacun d'y trouver son sens. "Tout ce qu'on peut faire avec une oeuvre, c'est tenter de s'approcher de la complexité contradictoire de la réalité. A l'inverse, chercher à résoudre cette complexité, ou à la nier, à la passer sous silence, revient à un mensonge. Ou simplement à une incapacité à percevoir ce qui fait la richesse de la vie..." Et de poursuivre : "Il faut plutôt essayer de se mettre à sa hauteur, d'en assumer le caractère contradictoire, ambivalent. Si j'y arrive, c'est une autre question, qui d'ailleurs ne m'appartient pas... Mais je crois que toutes les oeuvres majeures témoignent de cette complexité du réel. Avec une grande rigueur."

Indéniablement, 'Le Ruban blanc' est un film remarquable. On pense souvent à Bergman. Pas tant pour le noir et blanc que pour la rectitude des plans, les dialogues elliptiques, la question de la transmission et de la contestation morale. Ou à Sade, Bataille ou Pasolini, pour leur vision de l'art comme lieu privilégié d'une étude du mal. Les références font sourire le cinéaste, qui embraye en riant sur ses prochains projets : "En ce moment, j'ai justement en tête un film sur l'humiliation liée à la décomposition physique de l'extrême vieillesse", s'amuse-t-il, "mais depuis la Palme d'or, avec la promotion de ce film, je n'ai pas encore eu le temps de l'écrire ! Je pense aussi à Internet comme thème, je trouve ça assez passionnant." En attendant, on se délectera donc de ce film hanté et hantant, oeuvre d'une éclatante maturité, avec laquelle on peut parier que Michael Haneke fera enfin l'unanimité. Une fois n'est pas coutume.




Voir la bande-annonce du 'Ruban blanc'


Alexandre Prouvèze pour Evene.fr - Octobre 2009


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L'avis [des membres]

Avis de Weezou  La note none : 5/5
Un grand bravo au rédacteur de cet article qui a su mettre à l'écrit tout ce que j'ai cru percevoir, ressentir en regardant 'Le Ruban blanc'. Et à Michael Hakene, "cinéaste de la vérité".

Avis de ethique  La note none : 2/5
Faire d'un tortionnaire un artiste est grave mais tendance. Étudier le mal, je le fais. Mais le mal, je ne le fais pas. On ne doit pas confondre le faire-semblant de l'art avec le pour de vrai des actes sur animaux que commet Haneke. Vous êtes complice de ces actes en ne protestant pas contre.
Bataille était un aficionado, donc un sale mec. Certes, Sade a aussi fait du mal, mais tellement moins, au final, que les aficionados ! Et il a payé cher ; tandis que les pseudos artistes "contempourris" eux, se font du blé. Rappel : l'art est une sublimation dans le bien des pulsions du mal.


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