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INTERVIEW DE SAM KARMANN Un cinéma de genre humain
Propos recueillis par Marion Haudebourg pour Evene.fr - Septembre 2007 - Le 11/09/2007
Pour toute une génération, Sam Karmann c'est Emile. Emile le tueur. Sorti de 'La Cité de la peur', le comédien s'est fait réalisateur et signe avec 'La Vérité ou presque' une observation des petits travers de chacun toute en finesse.
Après une avant-première à l'atmosphère particulière à Lyon - où a été tourné le film -, la grande silhouette de l'acteur-réalisateur nous retrouve dans un grand restaurant parisien, fatigué mais heureux de faire découvrir son dernier-né, 'La Vérité ou presque'. Interview sans faux-semblants avec un réalisateur confirmé.
C'est votre troisième film. Vous sentez-vous désormais plus réalisateur qu'acteur ?
Je suis toujours un acteur qui fait des films. Ce que je connais le mieux, ce sont les acteurs. Mon travail part de là. Je pourrais même dire qu'il traite de ça, dans ce film-là en particulier, la vérité ou presque du jeu de l'acteur... J'aime parler des personnages, tout mon travail est centré sur l'acteur. Je suis donc un acteur qui fait des films et qui essaie de trouver une forme cinématographique qui soit adéquate, qui soit juste pour le sujet dont je parle. Et j'essaie de faire un peu différemment. 'Kennedy et moi' était filmé d'une certaine façon, 'A la petite semaine' d'une autre et celui-ci encore d'une troisième. C'est ma part de risque si je puis dire. Là où je me sens confortable, c'est pour écrire et diriger les acteurs dans les personnages.
En tant qu'acteur, vous avez beaucoup d'expérience auprès des réalisateurs. Vous êtes-vous nourri de ça ?
Bien sûr, et comment ! J'ai eu la chance de faire beaucoup de télévision comme acteur et j'ai vu défiler beaucoup de metteurs en scène. J'ai fait une série ('Navarro', ndlr) où moi je restais, mais les metteurs en scène changeaient. En faisant une série qui, grosso modo, déclinait les mêmes canevas, les mêmes articulations dramaturgiques, j'ai vu des metteurs en scène travailler avec des mêmes décors, et puis à l'arrivée, il y avait des films qui étaient plus réussis que d'autres. Je me suis demandé pourquoi et la réponse que j'ai trouvé, c'est que c'était une question de point de vue de cinéma. On est à une époque où il n'y a plus de règles cinématographiques dans l'image, on en fait ce qu'on veut. Chacun peut s'approprier ces règles-là, les transformer et avoir un point de vue. Donc, je me suis autorisé à avoir un point de vue.
Vous êtes assez proche d'Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. En quoi vous ont-ils influencé dans votre écriture, voire dans votre volonté de passer derrière la caméra ?
La volonté de passer derrière la caméra, c'est un coup de chance grâce à mon court métrage 'Omnibus', pour lequel j'ai eu des prix qui m'ont un peu ouvert les portes (une palme d'or et un oscar du court métrage, ndlr). Ca c'était pour le passage à l'acte. Maintenant, effectivement, sur l'écriture, sur le choix des thèmes, on est certainement dans des univers qui se complètent. On décline plus des thématiques qu'on ne raconte, qu'on ne fait un cinéma de genre. C'est plutôt un cinéma de genre humain.
Comment avez-vous dirigé vos acteurs ? Karin Viard ou André Dussollier évoluent dans leurs registres habituels, mais ils sont tout de même bluffants dans votre film.
Ce n'est pas moi qui leur donne du talent ! Ma responsabilité, c'est de donner une unité de jeu à tous les acteurs. Je suis le garant de cette unité. Je ne voulais pas qu'il y ait des univers de jeu qui partent dans toutes les directions. Je cadre, je canalise les talents, aucun metteur en scène ne peut donner du talent aux acteurs. On peut faire le choix dans leur talent. On peut récolter ce qui nous semble le plus juste, tirer le filon avec eux. Moi je suis simplement là pour donner le cadre du jeu dans la scène. Mais ce n'est pas moi qui vais leur dire comment jouer la comédie, ça ils savent.
Dans ce film, le jeu passe aussi beaucoup par les regards, les gestes. Il y a beaucoup de non-dit, une partie du texte est non-écrite...
Oui, et le texte n'est pas forcément ce qui sert la situation. Souvent, il y a des situations secondaires qui se jouent, comme le dîner par exemple. On parle de choses très banales et il se joue autre chose. C'est une sorte de puzzle, ce sont de toutes petites choses. Ce film décline un peu nos petites lâchetés, nos petites bassesses, nos petits mensonges, nos petits arrangements avec nous-mêmes pour donner une image à l'autre qu’il attend, que ce soit dans la sphère professionnelle, ou dans la sphère privée, dans la sphère amoureuse. C'est sans arrêt cet ajustement avec la vérité qui me plaît et qui je crois nous parle tous. On se croit des héros de notre vie, des chevaliers blancs et, ce n'est pas tout à fait vrai.
Vous livrez en même temps un film très écrit. Comment s'est passé le travail d'adaptation ?
Le livre était très bien écrit. Il avait même des qualités littéraires que j'ai dû casser parce qu'on ne peut pas être littéraire dans un film. Mais, il n'empêche que ça peut être un film très écrit quand même. C'est ce travail d'ajustement, être fidèle à l'esprit du livre, sans être fidèle à la lettre. En regroupant des personnages, en concentrant des problématiques. Le livre était encore plus choral que ne l'est le film. La durée cinématographique doit répondre à des enjeux qui doivent se mettre en place plus rapidement que dans un livre. C'est tout le travail de l'adaptation. Je pille ce que j'aime du livre. Ca fait une chose qui n'est pas encore un film, mais qui n'est plus un livre. Et à partir de là, j'ai travaillé avec un coscénariste, Jérôme Beaujour, qui m'a beaucoup aidé. Je lui ai demandé de ne pas lire le livre, mais de se contenter de la première version que j'en avais tiré. Il avait un regard neuf qui lui permettait de repérer les incohérences, des choses que moi j'avais faites parce qu'évidemment j'avais lu le livre. Il m'a aidé à trouver d'autres ponts pour raconter les choses. Et de fil en aiguille, on a modelé la pâte pour en faire un scénario.
Le fait que l'acteur ait un rapport particulier avec la vérité et le mensonge, est-ce que c'est ça qui vous a intéressé en tant qu'acteur derrière la caméra ?
Les gens pensent toujours que les acteurs sont des menteurs professionnels, mais ce sont des gens extrêmement sincères. Ils ont juste la sincérité d'un autre, le temps d'un personnage. Mais ils doivent le défendre avec la plus grande sincérité du monde, sinon, il n'y a pas d'identification, il n'y a pas de vérité possible. C'est ça qui est très troublant, ce jeu entre l'acteur qui joue, et qui est extrêmement sincère, et qui l'est à la fois dans un personnage qui triche. C'est cette finesse-là qui m'intéressait.
Votre regard d'acteur vous a-t-il apporté des choses par rapport au livre sur cette question ?
J'ai senti immédiatement un plaisir de jeu, au-delà de l'histoire qui est racontée, au-delà des thématiques abordées, je sentais qu'il y avait un plaisir d'acteur pur à entrer dans ces personnages. Comme le mien, qui se présente comme l'homme idéal : il est parfait ce garçon, il est aimant, il est paternel, il est cultivé, il a toutes les qualités, et pourtant...
Dans vos films, vous vous attribuez plutôt des plus petits rôles...
Oui, je n'ai pas encore osé me servir le rôle principal d'un de mes films. En plus, ce sont des films choraux, c'est quand même très difficile. Je reste humble sur les partitions que je m'offre. Dès l'écriture, je savais que je le jouerais. J'avais envie de jouer en face de Karin, j'avais envie de jouer en face de Dussollier. C'est un autre plaisir d'être acteur et partenaire que d'être metteur en scène. Metteur en scène, c'est vraiment beaucoup de travail, et être acteur, c'est beaucoup de plaisir.
A l'avenir, envisagez-vous de ne plus jouer du tout dans vos films, ou au contraire de vous donner un plus grand rôle ?
Je n'envisage rien. Dans 'A la petite semaine', il n'y avait pas de rôle pour moi, et pourtant, il y avait beaucoup de personnages. J'en ai pas trouvé un pour moi, enfin, j'ai fait un clin d'oeil sur un tout petit personnage. S'il y a, je prends, s'il n'y a pas, il n'y a pas. Ce n'est pas ma démarche première dans mes films de me choisir un rôle pour moi. Non, ma démarche première, c'est de quoi je veux parler, qu'est-ce qui m'intéresse, qu'est-ce qui me fait réagir. A partir d'un livre, à partir d'une rencontre... Qu'est-ce qui va me mobiliser pendant deux ans dans mon travail de metteur en scène ? Dans un deuxième temps, je regarde s’il y a quelque chose pour moi. J'ai la chance de pouvoir faire l'acteur pour des metteurs en scène qui me demandent, donc j'alterne entre mise en scène, jeu et écriture.
Pour finir, un mot de la musique du film qui a un rôle très important mais qui est en même temps très légère ?
Magnifique musique ! A partir de ce personnage de chanteuse de jazz, il fallait décliner toute l'esthétique du film. Le jazz c'est une musique que j'adore, qui est multiple, qui prend ses inspirations, ses sources et ses déclinaisons dans toutes sortes de genres musicaux. C'est la matrice de la musique pour moi. Ce travail que je mène depuis maintenant mon premier film avec Pierre Adenot, je suis profondément convaincu que la création, qui est une co-création, est mieux que de prendre des musiques existantes. C'est partager la création avec un musicien. C'est un des moments dans la fabrication du film que j'adore par-dessus tout. Il a fait un “score” que je trouve formidable avec cette musique. Il fallait ne pas traiter de façon anecdotique donc tout a été créé. On a fait des vrais-faux standards de l'époque. Quand on entend les chansons dans le film, on croit les avoir déjà entendues, mais non, c'est de la création. Il fallait rendre crédible ce personnage. Et je trouve qu'il a fait une BO magnifique.
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