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Le paradoxe Spielberg
Par Olivier de Bruyn - Le 12/01/2012
Steven Spielberg était de passage à Paris pour faire honneur à la rétrospective de ses films à la Cinémathèque. Une entrée au panthéon du 7ème art après l’indigent Tintin et avant le bêtifiant ‘Cheval de guerre’, en salles le 22 février. Chassez le naturel, il revient au galop ?
Spielberg est partout. Rayon commémoratif, il est l’objet, dans le cadre de la manifestation « Récits américains », d’une rétrospective à la Cinémathèque française jusqu’au 3 mars. Il y côtoie un monument vivant (Clint Eastwood) et un mort (Robert Altman). Parallèlement, quelques mois après l’invasion de son Tintin new look (Le secret de la Licorne), sort sur les écrans Cheval de guerre, son nouveau film, qui cavalera dès le 22 février dans tous les multiplexes. Un pied dans le passé, l’autre dans le présent : difficile ces jours-ci de faire sans Steven.
Bienvenue au musée
Le « roi de l’entertainment » à la Cinémathèque ? À l’exception d’une poignée de puristes courroucés, personne n’est choqué. L’ex figure de proue du « Nouvel Hollywood », l’homme qui sut bâtir un empire inégalé et signa plusieurs monuments commerciaux du siècle dernier (E.T, Indiana Jones, Jurassic Park…) a incontestablement une œuvre derrière lui. Une oeuvre riche, complexe. Non content, de renouveler les figures de la comédie populaire et de la science-fiction, il a, ces deux dernières décennies, signé des opus atypiques (A.I, d’après Kubrick, Minority Report) et, surtout, travaillé l’Histoire au corps en oubliant les règles binaires du divertissement : La liste de Schindler, Il faut sauver le soldat Ryan, Munich. Bref, Spielberg, autrefois vilipendé par l’intelligentsia pour sa naïveté, ses gentils extra-terrestres et son sens très sûr du business, est désormais un très sérieux objet d’étude. La preuve : la Cinémathèque lui consacre des conférences où l’on examine ses « Chroniques du chaos » ou ses « Récits abîmés, récits de l’abyme ». Sans rire.
Le genre pluriel
Spielberg embrassant le public lors de la master classe à la Cinémathèque Française, Photo : Cécile Burban © DisneyInvité lundi 9 janvier pour une master class, Steven Spielberg, tel un gamin rougissant à l’heure de recevoir un bon point, ne cachait pas son émotion. « Je t’aime ! » lançait-il en français dans le texte à l’assemblée l’acclamant debout. Et de poursuivre, « C’est un immense honneur d’être ici. Je n’oublierai jamais le sentiment que j’éprouve en ce moment. ». Bref, Citizen Steven, 65 ans, était touché en plein coeur et tenait à le faire savoir. Le tout en France, terre d’élection du 7ème art à laquelle Spielberg, cinéaste-cinéphile (dans un genre moins pointilleux que son contemporain Scorsese) voue un culte depuis des lustres. « La France est LE pays du cinéma, affirme-t-il péremptoire. Et cela me désole d’entendre aujourd’hui chez vous, comme à Los Angeles, que l’on considère les films comme des « produits » et qu’on les nomme ainsi. C’est un crime de dire une chose pareille ! »
L’inventeur du blockbuster moderne défenseur de la petite entreprise made in France ? Le producteur et mentor multicartes (Amblin, Dreamworks), farouche défenseur de la politique des auteurs ? Le paradoxe n’est qu’apparent. Spielberg, sa filmo en témoigne, plébiscite la diversité et rappelle, à bon droit, que les grands maîtres d’Hollywood (il cite Hawks, Walsh, Curtiz…) exerçaient eux aussi dans tous les genres. À la Cinémathèque, Spielberg se retrouve à leurs côtés. Mais il y a forcément un risque à être muséographié de son vivant. Comme si le meilleur appartenait au passé…
En panne ?
Après 40 ans de carrière, on peut se demander si Spielberg ne traverse pas une sévère crise d’inspiration. Depuis l’excellent Munich, en 2006, il a beaucoup travaillé (comme toujours), mais pas vraiment dans le sens de la plus-value artistique. En guise de bilan, un nouveau et poussif volet d’Indiana Jones (Le royaume du crâne de cristal), un Tintin où l’invention s’effaçait derrière la performance technique et, enfin, aujourd’hui, un Cheval de guerre problématique.
Après la seconde guerre mondiale et ses traumatismes, Spielberg s’attaque à la boucherie de 14-18. Surprise de taille : Cheval de guerre, très loin de l’ambition de ses prédécesseurs, s’intéresse moins à la cruelle bestialité des hommes qu’au brave animal qui donne son titre à l’ouvrage. Inspiré du roman du britannique Michael Morpurgo, un spécialiste de la littérature enfantine, le film raconte l’amitié entre un jeune garçon anglais désargenté et son canasson, baptisé Joey. Ce dernier, vendu à l’armée britannique à la veille de la Première Guerre Mondiale, traverse le conflit et retrouve in extremis son propriétaire quand le conflit s’interrompt après quatre ans de barbarie. Prime à la cause animale et happy-end : Spielberg assume. « Le livre m’a bouleversé, raconte-t-il. Malgré la toile de fond, Cheval de guerre n’a rien à voir avec Il faut sauver le soldat Ryan. Ici, au beau milieu de la guerre, l’horreur peut s’effacer derrière la bonté. C’est un film que j’ai conçu pour un très large public, pour toute la famille. »
Pourquoi pas. Hélas, dans ce grand spectacle lyrique de deux heures trente où le spectateur est instamment prié d’adopter le point de vue chevalin, le cinéaste galope après sa caricature (naïveté, grandiloquence, bons sentiments) et semble avoir oublié son talent au box.
Et demain ?
La volonté actuelle de Spielberg de privilégier le divertissement à grand spectacle (Tintin hier, Cheval de guerre aujourd’hui) signifie-t-elle qu’il ne veuille plus prendre aucun risque ? On le saura rapidement, puisque, infatigable, il a déjà achevé le tournage de son nouveau film : un biopic consacré à Abraham Lincoln, a priori un sujet « adulte ». Une chose est sûre : la retraite n’est pas de saison. « Je n’aime rien tant que raconter des histoires, pourquoi m’arrêter ? De toute façon, je n’ai pas le choix. Quand je ne travaille pas sur un film, je suis insupportable. Demandez à ma famille ! Ma femme, mes enfants prient pour que je bosse plutôt que de me voir tourner en rond chez moi. ». Angoissé par l’inactivité, Spielberg le clame haut et fort : il conjugue sa carrière au futur. Demain, mieux qu’aujourd’hui ? On verra bien.
Rétrospective Steven Spielberg. Cinémathèque Française. Jusqu’au 3 mars.
Cheval de guerre. Sortie le 22 février.
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