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TAXIDERMIE L'art de la monstruosité

Emilie Vitel pour Evene.fr - Septembre 2006 - Le 19/09/2006

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TAXIDERMIE

Qui n’a jamais été tenté de laisser libre cours à la part d’ombre qui est en lui, d’oser exprimer ses fantasmes les plus pervers, de braver les tabous et la bienséance ? C’est ce qu’a fait György Pálfi avec ‘Taxidermie’, un film… sublimement répugnant.

Dans la rigueur d’une nuit hivernale Vendel approche jusqu’à toucher de ses lèvres la flamme d’une bougie, et déjà le spectateur se tortille dans son fauteuil, pressentant l’anormal, éprouvant l’empreinte de la folie enracinée. Voici le point de départ du film de György Pálfi, construit comme une expérimentation des limites les plus extrêmes de la nature humaine célébrant à sa manière trois fluides du corps humain : le sperme, la salive et le sang. György Pálfi nous conte ici l’histoire de trois générations dans une même famille, les Balatony, implacablement rongée par une tare héréditaire. Vendel, le grand-père, est aide de camp durant la Seconde Guerre mondiale. Obnubilé par son sexe, outil d’accomplissement personnel, il se livre à des séances de masturbation frénétiques, laissant peu à peu son obsession prendre le pas sur la réalité. Aussi quand la femme de son capitaine vient un soir le trouver dans sa cabane, c’est avec ferveur qu’il assure sa descendance, certain d’accomplir alors son oeuvre ultime. De cet accouplement bestial naît Kálmán, le père. Dès son plus jeune âge, celui-ci exploite ses attributs pour accéder à la gloire. Champion incontesté des concours de nourriture, symbole de fierté nationale sous l’ère communiste, il s’empiffre en règle afin d’accéder à la consécration suprême : la sélection aux Jeux olympiques de Los Angeles, finalement boycottés par les pays de l’Est. Dans cette euphorie, Kálmán a trouvé quelqu’un avec qui partager les plaisirs de la chair : Gizi, qui enfante un jour Lajos, le fils, rejeton chétif et silencieux, pourtant atteint du même mal que ses aînés. C‘est dans l’art méconnu de la taxidermie que s’illustre ce dernier, se distrayant de cette activité morbide par les visites qu’il rend à son père, cloué à son fauteuil par son embonpoint démesuré. A l’abri des regards, Lajos mûrit tranquillement et méthodiquement le projet qui enrayera définitivement la malédiction qui pèse sur sa famille et le fera passer à la postérité : son autonaturalisation.

Un scénario savamment orchestré

"Le scénario de ‘Taxidermie’ est un mélange de déformations grotesques de la réalité, de visions surréalistes et de faits historiques." Rédigé à quatre mains par György Pálfi et sa coscénariste fétiche Zsófia Ruttkay, il mêle deux schémas littéraires. Il se nourrit de l’apport de l’écrivain allemand Thomas Mann, qui a défini le genre de la saga familiale selon trois générations, revisité à l’aune de deux nouvelles de Lajos Parti Nagy, auteur contemporain hongrois spécialiste de la sociographie - genre complexe relevant à la fois de la sociologie, des belles-lettres et du journalisme. Les deux premières parties du film sont directement inspirées de ces nouvelles. Quand au dernier volet du récit, il a été imaginé comme une continuité par le réalisateur, afin d’assurer la cohérence de l’ensemble. Lajos Parti Nagy a d’ailleurs joué un rôle actif dans la rédaction du scénario, apportant sa collaboration lors de l’écriture de certains dialogues notamment. György Pálfi a veillé a retranscrire au mieux l’atmosphère des nouvelles, tout en s’efforçant d’y imprimer sa marque et de créer une unité. Au-delà de la crudité des images qu’il inflige au spectateur, ‘Taxidermie’ est directement influencé par le contexte historique et social dans lequel le récit prend racine. Derrière chaque personnage, on retrouve épisodes traumatiques de l’histoire de la Hongrie - et notamment l’influence du communisme - références à certains courants artistiques, évolutions scientifiques… caractéristiques d’une époque.

Un travail approfondi

Entre provocation, brutalité visuelle et trouble émotionnel, ‘Taxidermie’ est le fruit d’un travail considérable. Le réalisateur a abordé ce projet comme celui d’un film traditionnel, et refuse de voir en ses personnages des cas pathologiques. ‘Taxidermie’ se veut avant tout une oeuvre très structurée, pensée par Györgi Pálfi comme une oeuvre d’art contemporain, d’où un style visuel marqué et un ensemble cohérent. Le réalisateur s’est beaucoup inspiré de l’art, et notamment de la peinture. Il cite Duchamp, Michel-Ange, mais aussi des références plus proches telles que Duane Hanson, Thomas Grünfeld, Géza Szöllösi, Damien Hirst ou Ron Mueck. Un autre élément donne au film toute sa dimension dramatique : la bande-son, fruit d’un traitement spécifique, aussi perturbante que les images. Le réalisateur a également utilisé des effets spéciaux, notamment pour servir la part de fantastique du récit, mais sans en abuser.
En ce qui concerne l’histoire, Gyögy Pálfi a construit un langage spécifique qu’il a qualifié de "réalisme de conte de fées", mélange de faits réels et de fiction, conçu pour aborder des interrogations intemporelles. Le soin apporté à l’aspect technique de la réalisation, à travers des jeux de caméra innovants, des angles inédits et des plans audacieux, s’inscrit dans la démarche revendiquée par Györgi Pálfi de nourrir un point de vue très caractéristique, afin que la spécificité de son langage soit reconnaissable dès les premières images de ses films, et en aucun cas sacrifié au profit du succès commercial. D’un point de vue plus pragmatique, le réalisateur s’est résolu à engager un directeur de casting pour dénicher ses acteurs - pratique peu courante en Hongrie - et des comédiens amateurs ont finalement été intégrés au casting, à l’image de Gergely Trocsanyi, alias Kálmán Balatony, et d’Adel Stanczel, alias Gizi Aczél, tous deux récompensés pour leur prestation. Au final, le réalisateur a réussi à construire un trombinoscope éclectique et parfait, et chaque acteur est doté d’un visage, d’un physique et d’une attitude singuliers collant parfaitement à son rôle.

Un prétexte à la perversion ?

Qu’on se le dise : ‘Taxidermie’ reste un film choquant, conçu de manière à marquer l’esprit du spectateur et à le mettre mal à l’aise. Transgression, perversion, démence, il nous plonge tout droit dans un univers traumatisant. Ainsi, György Pálfi multiplie les provocations, comme lorsqu’il montre deux acteurs, telles des bêtes de foire, s’empiffrant de caviar devant des bourgeois fascinés, un foetus naturalisé dans un porte-clés, ou encore l’exposition dans un musée du corps sans vie de Lajos Balatony, érigé en chef-d’oeuvre. D’autres scènes sont purement dégradantes, à l’image de celle où, le soir de son mariage, Gizi se fait bassement prendre contre un mur tout en regardant son mari festoyer par la fenêtre. En ce sens, ‘Taxidermie’ présente une conception très pessimiste de la vie, source de traumatismes et de pratiques honteuses. L’image de la femme, infidèle et castratrice, parfois méprisante, rarement aimante et largement démissionnaire, est notamment très ébranlée. Elle est l’instigatrice du mal, puisque c’est la femme du capitaine qui vient trouver Vendel et déclenche la malédiction. Pourtant l’homme, figure centrale du film, n’est pas mieux considéré : il est celui qui transmet l’hérédité et dissémine ainsi le gène défectueux, sans parvenir à réparer ensuite l’erreur de son existence. Le père, autoritaire et directif, est d’ailleurs cause d’inhibitions. György Pálfi aborde également la question du trouble alimentaire, entre boulimie et anorexie, mais toujours dans l’outrance. Il n’hésite pas à magnifier l’obésité, en imposant au spectateur la vision dégoûtante et caricaturale de la corpulence des personnages, avant d’illustrer l’envers du décor en montrant Kálmán se faire vomir avec acharnement. Enfin, la problématique du rapport au corps est omniprésente. Etudié sous un angle naturaliste et identitaire, ce dernier est tour à tour source de plaisir, de douleur, de frustration. Si György Pálfi prétend ne pas chercher à bousculer les tabous, le résultat est pourtant quasi insoutenable. A propos du caractère explicite de son oeuvre, le réalisateur a déclaré s’inscrire dans une démarche objective, afin de montrer de façon normale les thèmes du sexe et de la sexualité, habituellement abordés avec pudeur au cinéma. Finalement, le seul personnage considéré avec humanité - si tant est qu’on puisse parler ainsi - est peut-être celui de Lajos, qui semble éprouver sa différence et finit par orchestrer, dans une mise en scène qui se veut grandiose, la chute de la famille Balatony.

Avec ‘Taxidermie’, György Palfi signe un chef-d’oeuvre, tant du point de vue de l’esthétique et de la technique que de la narration. Mais pour percevoir ce travail et comprendre le film, encore faut-il pouvoir aller au-delà de la crudité répugnante des images. Présenté pour la première fois à l’occasion de la Semaine du film hongrois, ‘Taxidermie’ a déjà reçu plusieurs prix nationaux et internationaux. Pourtant, lors du Festival de Cannes 2006, pour lequel il a été retenu en sélection officielle dans la catégorie Un Certain Regard, plus de la moitié des spectateurs ont quitté la salle de projection, choqués et écoeurés. Si ‘Taxidermie’ est une oeuvre majeure qui impose György Pálfi comme une figure de la jeune génération des cinéastes hongrois, il reste un film inclassable, réellement susceptible de heurter les sensibilités, et qu’on ne saurait recommander ou au contraire déconseiller. Sa sortie est teintée d’un mystère sur lequel on ne peut pas réellement trancher : György Pálfi est-il un pervers utilisant le 7e art pour exprimer son vice, ou bien tout simplement un génie ?

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