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Tim Burton, gothique au pays des merveilles

Par Maxime Rovere - Le 02/03/2012

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Tim Burton, gothique au pays des merveilles

Il est l’un des rares cinéastes à associer un univers très personnel avec un impressionnant succès commercial. En attendant ses nouveaux films - 'Dark Shadows' (pressenti au prochain Festival de Cannes) et 'Frankenweenie' (dont la sortie est annoncée pour octobre aux États-Unis)-, la Cinémathèque française accueille une exposition conçue à New York par le Museum of Modern Art. Autour de films connus ou moins connus sont rassemblés les dessins, photographies et autres figurines réalisés par l’artiste. Décryptage d’un imaginaire créateur qui ne puise dans les contes que pour leur tordre le cou.

Touchstone Pictures./ Photofest. © Touchstone PicturesThe Nightmare before Christmas directed by Henry Selick (1993), Touchstone Pictures./ Photofest. © Touchstone PicturesDe Beetlejuice (1988) à Sweeney Todd (2008) en passant par Batman (1989), Big Fish 52003) ou Mars Attacks !  (1996), Tim Burton a introduit au cinéma une sensibilité nouvelle à l’égard de l’étrange. Jack Skellington, le personnage le plus typique de son univers (Même si Burton a confié la réalisation de L’étrange Noël… à un Henry Selick, spécialiste de l’animation), se situe entre le squelette et l’épouvantail, et sa tête tient autant du crâne morbide que de la poupée de chiffon. Cette ambivalence est la signature la plus reconnaissable de Burton : « J’ai toujours aimé les contes de fée qui permettent d’avoir une image forte, graphiquement audacieuse, absurde parfois, tout en exprimant un état psychologique » (in Tim Burton, Collection Positif, 170 p., 19 €). Par là, Burton tranche radicalement avec ses prédécesseurs. Jusqu’à lui, les cinéastes tiraient le plus souvent les contes vers des fantaisies poétiques, qu’elles soient filmées (Cocteau, Demy) ou animées (Walt Disney). Dès 1979, alors qu’il commence à travailler dans les studios Disney, le jeune Burton refuse de s’inscrire dans cette tradition : son cinéma raconte autre chose, autrement.

Une autre histoire du cinéma

Ed WoodEd WoodLa manière dont Tim Burton raconte le cinéma lui-même a quelque-chose de décalé : dans Ed Wood (1994), l’un de ses films les plus autobiographiques, il rend hommage au réalisateur Edward Davis Wood Junior (1924 – 1978) considéré comme « le plus mauvais réalisateur de tous les temps ». Le film est le manifeste de Burton en faveur d’un cinéma marginal, récusant toute fascination pour le récit doré d’une success story. Pourtant, ce monde-là n’exclut pas les motifs féériques : l’amitié entre Ed Wood et la star déchue Béla Lugosi (rôle qui vaudra un oscar à Martin Landau) reflète celle qui lia, dans la réalité Tim Burton et son idole Vincent Price, acteur fétiche de Roger Corman, spécialisé dans les films d’horreur (La Chute de la Maison Usher, Le Corbeau, L'Empire de la Terreur). Le cinéma selon Burton est issu des marges, il joue à la perfection du déglingué, et s’auréole du prestige un peu romantique de ne s’adresser à personne. C’est ainsi qu’il conquerra le monde. Surtout, sa « magie » ne vient pas seulement des illusions qu’il fait naître, mais aussi des troubles qu’il suscite où le comique et la tendresse ne sont jamais loin de l’effroi, et réciproquement. « Les films, dit Burton, frappent à la porte de nos rêves »… Avec la coiffure de Robert Smith (chanteur de The Cure) le réalisateur introduit le post-punk au pays des merveilles.

L’art du twist

Sweeney ToddSweeney ToddLe créateur de Jack Skellington a inventé l’art du twist : ses films ne racontent jamais tout à fait les histoires que l’on attend, bien qu’ils reviennent de manière systématique à des figures traditionnelles. Dans Beetlejuice, discrète parodie de L’Exorciste, ce sont les revenants qui cherchent à se débarrasser des vivants, et non l’inverse. Dans Sweeney Todd, c’est le tueur en série, anticipant la série Dexter, qui tâche de rétablir la justice. Qu’il s’agisse de marginaux, de morts ou de monstres (L'Étrange Noël de monsieur Jack et Les Noces funèbres...), l’usage burtonien du conte consiste à déterminer à chaque fois un écart à l’égard de ces types. Pourquoi faire ? « La structure de base est simple et permet le commentaire social aussi bien que la rêverie, l’abstraction et les choses les plus concrètes », remarque le réalisateur. Les fêtes de Noël, qui jouent un rôle dans Batman : le défi comme dans Sleepy Hollow, prennent ainsi une teinte « étrange » qui rapproche cette fête, comme peut-être toute la vie, de Halloween. Comme si la peur n’avait de sens qu’à être l’objet d’un jeu, et le jeu un défi à la mort, par l’humour. Telle est la leçon de Big Fish, où Burton, sur la trame de l’hommage d’un fils aux talents de conteur de son père, fait prévaloir le pouvoir des contes sur la sombre vérité de la mort.

Tous au trop

Mars Attacks !Mars Attacks !Ce twist narratif est également visuel. Dans ses adaptations les plus fidèles (Batman ou Charlie et la Chocolaterie) comme dans ses œuvres plus personnelles (Edward aux mains d’argent), la méthode Burton consiste à en faire toujours « un peu trop », afin de rendre ambivalents tous ses effets. C’est ainsi que l’horreur bascule dans le comique, le sentimentalisme dans le bizarre (Sweeney Todd), la science-fiction dans le vintage (Mars Attacks!). Les maquillages volontairement outrés louchent autant vers le cirque que vers le gore américain (Beetlejuice a d’ailleurs été salué par un Oscar du maquillage). Dans Charlie et la chocolaterie et Alice au pays des merveilles, les couleurs les plus fantaisistes gagnent même les prunelles des acteurs ! C’est ainsi que Burton rompt les codes cinématographiques en les poussant à bout. Mêlant les perspectives et les mimiques outrées de l’expressionnisme allemand, le tempo et le bric-à-brac du cinéma d’horreur, avec les moyens du blockbuster hollywoodien, il est parvenu à définir un univers inimitable, où l’on déguste avec le même délice le jus de cafard et la charlotte aux fraises. Bon appétit !

« Tim Burton, l’exposition », du 7 mars – 5 août 2012, à La Cinémathèque française.

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