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‘Titanic’ de James Cameron : anatomie d’un chef-d’oeuvre

Par Jean-Christophe Ferrari - Le 30/03/2012

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‘Titanic’ de James Cameron : anatomie d’un chef-d’oeuvre

Près de quinze ans après sa sortie en salles, ‘Titanic’ émerge en version 3D. Son carton au box-office (20,7 millions de spectateurs en France) ne sera pas battu mais, pour une reprise, le film de James Cameron établit un nouveau record en flirtant avec les 500 000 entrées après une semaine d'exploitation. Et pourtant, il suscite aujourd’hui l’embarras d’une partie de la critique et du public, honteux d’avoir vibré devant cette guimauve aquatique alors que c’est un grand film proustien. Démonstration.

L’extraordinaire ravissement collectif, public comme critique, que Titanic provoqua à sa sortie s’est-il définitvement noyé ? Lorsqu’on l’évoque aujourd’hui - dans les dîners en ville, les salles de classe, les comités de rédaction - on sent comme une gêne. Le film, au fond, ne serait qu’une bluette sentimentale à grand spectacle, célinedionisé de surcroît… Une repentance regrettable tant le très long-métrage (3h14) du futur réalisateur d’Avatar est une oeuvre puissante et profonde. Analyse paradigmatique.

Un film d’amour catastrophe

© 20th Century FoxJames Cameron, © 20th Century FoxTout en respectant les règles du “film catastrophe”, Titanic se démarque du genre, ou plus exactement lui donne une nouvelle assise. Les démélés sentimentaux qui, dans les modèles antérieurs (des Derniers Jours de Pompéi à La Tour infernale), s’évanouissaient dès que la catastrophe intervenait - ou bien, s’ils ne s’évanouissaient pas, ils ne se résolvaient que par le courage ou le sacrifice d’un des protagonistes –ne passent pas ici au second plan lors du naufrage, mais au contraire, s’y exaltent follement. Cameron, en bref, ne nous raconte pas une liaison, puis un naufrage. Il nous raconte une liaison que le naufrage porte à son point d’incandescence et d’éternité. Selon un schéma déjà éprouvé dans Abyss, les diverses péripéties qui marquent la fin de l’”insubmersible” sont, dans le même temps, celles de la cristallisation de l’amour, jusqu’aux images ultimes (et féeriques) où cet amour se mesure à l’infinité de la voûte étoilée et aux eaux glaciales de la mort.

Un film métaphore

Cameron réussit à merveille ce que peu de cinéastes (Renoir dans Le Fleuve, Rosselini dans Stromboli) ont, jusqu’à present, réussi : la juxtaposition du documentaire et de la fiction. D’un côté, il rapporte, avec une exactitude maniaque, un épisode réel, qui eut bien lieu, une nuit d’avril 1912 ; d’autre part, ou pour être plus précis : simultanément, il propose, à partir du même matériau, des métaphores qui jouent, avec liberté et fantaisie, sur l’idée de naufrage : naufrage d’une époque, d’une société, d’un individu. Les expressions “prendre un bain”, “se fiche à l’eau”, “couler par le fond” sous-tendent toutes les séquences et prennent peu à peu leur plein sens symbolique sur le plan historique, social, politique et humain.

Un film hitchcockien

© 20th Century FoxLeonardo DiCaprio et Kate Winslet, © 20th Century FoxQuand le film commence, nous en connaissons la fin. Nous savons que le Titanic a coulé. De plus, Cameron nous explique, dès le début, les phases successives du naufrage. Mieux: il nous dit que le personnage joué par Kate Winslet – et Gloria Stuart – a survécu. Malgré ces informations, nous nous accrochons (à la vingtième vision comme à la première), haletants, à notre fauteuil trois heures durant…Comme le pensait déjà Hitchcock, le spectateur ne doit pas se demander : “Que va-t-il arriver?”, mais : “ Comment cela va-t-il arriver?”.

Un film proustien

L’idée de génie, c’est, évidemment, d’ouvrir le film sur l’épave. Cette longue et poétique séquence pose le véritable propos du cinéaste : une recherche quasi-proustienne du temps perdu. Plus tard, le Titanic flambant neuf apparaît au spectateur comme un décor voué à la destruction : décor de cinéma, décor du passé. De la même manière que les somptueux palais du Guépard de Visconti portaient, dans leur magnificence, le signe de leur prochain engloutissement, le superbe paquebot devient ici l’image d’une société destinée à sombrer, avec ses tares et ses vertus, sa pauvreté et son luxe, son délire technique, son éclat éphémère. Les uns ne peuvent plus se distinguer qu’à travers la masse opaque des années enfuies, l’autre n’existe aujourd’hui que sous la forme rimbaldienne du salon au fond d’un lac, éclairé par la glauque lumière d’une durée indécise.

Une mise en abyme

© 20th Century FoxGloria Stuart, © 20th Century FoxBref, Titanic est une merveille. Un geste visuel puissant, un acte lyrique contrôlé in extremis, un objet qui s’en remet aux seules puissances du visible. Tant de choses, ici, enchantent, saisissent à la gorge et réalisent le cinéma : le cinéma comme pouvoir de résurrection (le film ressuscite visuellement le navire de la noire béance des abysses) et de recréation (le film retrace le dessin de Rose nue) ; le cinéma comme lieu de réflexion  (comme capacité immédiate de lier – comme le fait un miroir – deux images) ; le cinéma comme célébration de l’apparence (splendeur absolue de la jeunesse – l’ahurissante impression de juvénilité dégagée par les deux comédiens principaux) ; le cinéma comme poésie naïve, sacrilège, érotique, du désastre (la beauté viscontienne, cosmique, du naufrage) ; le cinéma comme mystique primitive et symboliste du choc des éléments (la glace et l’incendie du ciel, l’eau et l’électricité, les feux et les torchères sur les eaux gelées, l’étoffe immaculée d’une jeune robe parmi les fourneaux et les pistons, le cadavre en chemise blanche d’un éternel jeune homme puisé par l’encre des profondeurs) ; le cinéma comme miracle de l’entrevision des âmes ; le cinéma comme mise en scène de la salvation (non seulement d’une âme, mais d’une chair rosée, d’une voix, d’un regard, bref  le cinéma comme mise en jeu haletante.

Le film, en somme, parvient à transformer, sans volonté moralisatrice décelable, un événement historique en mythe des temps modernes (grandeur et décadence du prométhéisme technologique), renouant ainsi avec la fonction (l’impulsion) mythologique du cinéma muet et du premier moment du cinéma classique. À voir et à revoir, donc.

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