-
Comédie dramatique
The Paperboy
-
Documentaire
Woody Allen : a documentary
-
Film dramatique
Cosmopolis
Asghar Farhadi : « Mon cinéma est démocratique »
Propos recueillis par N. T. Binh - Le 07/06/2011
César du meilleur film étranger, après le Golden Globe, pour 'Une séparation', véritable succès public en France. Un exploit pour un film iranien qui, dans un pays où la liberté d'expression est sous étroite surveillance, évoque à la fois les rapports amoureux, la religion musulmane, les préjugés de classe et les déchirements de la famille moderne. Autopsie d'une œuvre exceptionnelle par son auteur.
Farhadi est loin d'être un débutant. Les cinéphiles français connaissent déjà 'La Fête du feu' et 'À propos d'Elly', deux réussites majeures qui sont d'ailleurs reprises en salle à l'occasion de la sortie très attendue d''Une séparation'. Film-choc, film-événement, les qualificatifs ne manquent pas pour ce long-métrage d'apparence fort simple comme le sont souvent les chefs-d'œuvre, 'Une séparation' a remporté un triomphe historique au dernier festival de Berlin, et on ne voit pas comment cet engouement pourrait échapper au public français. Le cinéaste iranien, en bonne voie vers une consécration internationale, a bien voulu nous dévoiler quelques secrets de fabrication de son art magistral.
Lire la critique de 'Une Séparation'.
Votre film réunit trois choses apparemment difficiles à concilier : l'écriture théâtrale, le documentaire et le récit policier…
Asghar Farhadi recevant l'Ours d'Or à Berlin pour 'Une Séparation', © Memento Films DistributionEn effet, on peut penser de prime abord que ces trois aspects ne peuvent pas coexister. Comment peut-on avoir à la fois une approche théâtrale et documentaire ? Ou faire un documentaire et une histoire « à énigme » ? Essayer de mêler les trois peut nuire à la cohérence d'un film. Dans beaucoup de films iraniens « hyperréalistes », on sent que les réalisateurs ont cherché à éviter le côté narratif. Ils ont peut-être raison, parce qu'on peut se dire que dans la vraie vie, il n'y a pas ce genre de suspense. On a par ailleurs du mal à fondre théâtre et réalité : la plupart des films qui revendiquent le réalisme fuient la théâtralité. Comment mélanger ces trois ingrédients, et parvenir à un produit pur ? Ce fut un travail très délicat mais je ne voulais pas me priver de la potentialité de chacun de ces trois éléments. Pour qu'aucun ne prenne l'avantage sur les deux autres, j'étais un peu comme quelqu'un qui fait du mixage et doit doser le volume de chaque piste sonore. C'est sans doute la raison pour laquelle mes films se distinguent sensiblement de ceux des autres cinéastes iraniens.
Ce qui me fait parler d'écriture théâtrale, c'est par exemple le découpage en scènes bien autonomes, chacune apparemment en temps réel et en décor unique. Un peu comme au théâtre, le spectateur doit deviner ce qui se passe hors plateau, ainsi qu'entre chaque scène. C'est d'ailleurs un point commun avec beaucoup de documentaires.
Oui, depuis Aristote, on respecte trois règles dans le théâtre classique : l'unité de temps, de lieu et d'action. Peut-être que le film, dans sa totalité, ne fonctionne pas toujours ainsi, mais c'est vrai de chaque scène prise séparément. La première séquence du couple face au juge, c'est exactement cela : on est dans un lieu unique, en temps réel, et on parle d'un seul sujet. Dans une scène devant un autre juge, chaque personnage entre en scène, s'assied et raconte une partie du même sujet. Si j'avais essayé, en montage parallèle, de montrer par exemple la famille qui attend dans le couloir, tout l'impact visuel et dramatique de la scène aurait été brisé. Ce que j'adore aussi dans le théâtre actuel qui n'impose pas une vision frontale, c'est que, selon votre place, vous ne voyez pas exactement la même pièce. Cela renoue avec des pratiques anciennes, par exemple celle du théâtre religieux iranien traditionnel, le Ta'zieh. J'essaie d'obtenir, dans mon découpage, quelque chose de similaire, en variant les points de vue.
Un autre aspect qui renforce la crédibilité du film, c'est l'extraordinaire justesse et le naturel de tous les acteurs, jusque dans les plus petits rôles.
Comment obtenez-vous cet effet ?
Une Séparation, © Memento Films DistributionMon expérience au théâtre m'aide beaucoup, justement pour éviter le surjeu théâtral. Il y a des techniques pour obtenir cela. Je ne dis jamais à l'acteur ce que je souhaite. J'essaie de créer un contexte, pour qu'il apporte spontanément ce que je cherche. Par exemple, le personnage de Razieh, l'aide ménagère, est quelqu'un de très religieux, traditionaliste, mais l'actrice qui l'incarne est l'opposé. Quand je l'ai engagée, je lui ai dit : « À partir de maintenant, je veux que tu fasses les cinq prières quotidiennes et que tu fréquentes les séances de lecture du Coran organisées par des femmes. Je veux que tu ne parles pas aux hommes de l'équipe ». À ses heures perdues, je lui ai dit de mettre un tchador et d'aller se promener dans les quartiers Sud de la ville. Je voulais la transformer de l'intérieur, et la mettre dans la peau d'une femme très croyante. Quand on change l'intérieur, l'extérieur se mettra au diapason. Le cinéma a influencé le jeu d'acteur du théâtre moderne dans ce sens-là.
J'aimerais maintenant que l'on parle de l'aspect moral du film, qui est d'ailleurs très lié à la mise en scène, au découpage et à la question du point de vue. Vous faites ce qu'un Bernard Shaw, au 19e siècle, aurait appelé des « morality plays ».
Je n'ai pas envie de parler de mes propres opinions dans le film, pour ne pas influencer les spectateurs. Mais je peux dire que je me pose une question depuis toujours : quand peut-on dire qu'un acte est moral ou immoral ? Parfois, quand je me couche, je me remémore tous mes actes de la journée écoulée, et je suis très en colère contre moi-même. Je me demande ensuite : si j'ai fait quelque chose de mal, selon quels critères puis-je affirmer si c'est bien ou mal ?
Une Séparation, © Memento Films DistributionEn voyant 'Une séparation', j'ai pensé au téléfilm à épisodes d'Ingmar Bergman, 'Scènes de la vie conjugale', notamment par son usage de dialogues à la fois brillants et très réalistes.
C'est un film que j'adore, mais personne ne l'a encore remarqué ! La première scène est quasiment un hommage : au début de 'Scènes de la vie conjugale', il y a de la même manière un couple qui s'adresse à la caméra…
Un autre film auquel j'ai pensé, c'est 'La Règle du jeu' de Renoir…
… Également un film que j'admire beaucoup. Dans le cinéma classique, quand deux personnages s'affrontent, on sait tout de suite lequel est censé être bon et lequel mauvais. Alors que dans le cinéma moderne, comme chez Renoir, on doit choisir entre le bon et le bon, parce que « tout le monde a ses raisons » !
Dans votre film, les personnages interprètent mal les actions dont ils sont témoins…
Ce n'est pas l'action qui m'intéresse mais l'intention première qui a poussé à agir. Dans la mesure où cette intention est impalpable et difficile à appréhender, tout ce que l'on appelle « la morale » commence à se fragiliser. Les instruments et les critères de la morale ne nous permettent plus aujourd'hui de juger les gens : certains vous jugent sur vos actions, d'autres sur vos intentions, mais personne n'arrive à percevoir l'ensemble.
Dans votre mise en scène, j'ai l'impression que vous nous dites de faire attention au cinéma, et à ce que nous voyons, car ce n'est qu'une vision partielle de la vérité.
Très juste. Et c'est pourquoi, dans tous mes films, j'essaie de multiplier les points de vue, plutôt que d'imposer le mien. Pour aider le spectateur à avoir des angles différents de l'histoire. Car nous sommes d'accord que le cinéma, par essence, est un art dictatorial, où le metteur en scène dicte au spectateur ce qu'il doit regarder. C'est justement contre cet esprit-là que j'essaie de lutter.
J'en conclus que, dans ce sens, votre cinéma est politique…
J'espère en tout cas que c'est un cinéma démocratique !
vos commentaires
Pour aller plus loin
Articles & dossiers associés
-
LUDIVINE SAGNIER RÉDACTRICE EN CHEF D'EVENE
«J'essaye de ne pas être à la mode»Elle a tourné pour Chabrol, Miller, Corneau, Ozon, Honoré et, depuis ses débuts, se distingue par ses choix et son refus des compromis. Ludivine Sagnier a accepté d'interpréter un nouveau...
Plus sur LUDIVINE SAGNIER RÉDACTRICE EN CHEF D'EVENE
Les films associés
Film dramatique
Une séparation
de Asghar Farhadi
Rien ne va plus entre Nader et sa femme. Lorsque celle-ci le quitte, il engage une aide-soignante pour s'occuper de son père malade. Il ignore alors que la jeune femme est enceinte et a...
- Plus sur Une séparation
- Voir les séances
Film dramatique
La Fête du feu
de Asghar Farhadi
Ce mardi est "Chahar shanbeh souri", une fête du feu plurimillénaire. Rouhi, une jeune aide-ménagère qui vit un bonheur complet et va bientôt se marier, est employée pour la journée chez un...
- Plus sur La Fête du feu
Les stars & célébrités associées
-
Asghar Farhadi
Réalisateur iranienDiplômé de théâtre à l’université de Téhéran et de Tarbiat Modarres, Asghar Farhadi commence à réaliser quelques courts métrages en 8 et 16 mm avant de diriger quelques séries télévisées,...
- Plus sur Asghar Farhadi
fil culture
-
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez29/05 Étonnants Voyageurs : 60 000... -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez27/05 La Palme d'or revient à "Amour" de... -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez27/05 Cannes 2012 : Le Prix Fipresci à "... -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez27/05 Cannes 2012 : le Palmarès d'Un...
nouveautés
les Avis des membres
-
18/05/2012 12h14 presque nul...
Voir tous les avis
VOUS AIMEZ
-
Film Policier - Thriller
01.Sans issue
-
Films divers
02.Fading
-
Film Horreur Epouvante
03.Twixt
-
Film d'aventure
04.Avengers
-
Film Fantastique SF
05.Eva
-
Film dramatique
01.Cosmopolis
-
Film dramatique
02.Confession d'un enfant du siècle
-
Comédie dramatique
03.The Paperboy
-
Film dramatique
04.Holy motors
-
Films divers
05.Amour
citation du jour
« J’ai pris un cours de lecture rapide et j’ai pu lire “Guerre et Paix” en vingt minutes. Ca parle de la Russie. »
de Woody Allen
En savoir plus sur cette citationVous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez-
Membres (6)





Documentaire
01.Palestro, Algérie : histoire d'une...
Film Policier - Thriller
02.Sans issue
Comédie
03.Projet X
Film Fantastique SF
04.Lock Out
Film Policier - Thriller
05.Contrebande