Le Figaro

Vu à Cannes. Les critiques de la rédaction (25/05/2012)

Par François Aubel, N.T. Binh, Olivier de Bruyn, Jean-Christophe Ferrari, Adrien Sene et Etienne Sorin - Le 25/05/2012

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Vu à Cannes. Les critiques de la rédaction (25/05/2012)

Alors que la fin du Festival se profile, la compétition officielle a livré une très belle surprise, 'Dans la Brume' de l'Ukrainien Sergei Loznitzsa. Si ce film fait l'unanimité au sein de la rédaction, il n'en va pas de même pour 'Cosmopolis', aujourd'hui dans les salles. Quant au film de Noémie Lvovsky, 'Camille redouble', il conclut en beauté la Quinzaine des réalisateurs.

Sélection officielle

©ARP 'Dans la brume', ©ARP Dans la brume de Sergei Loznitsa*****
« Faut pas pousser mémé dans l’arty », s’exclament ce matin nos confrères de Libération en taclant sévèrement le Post Tenebras Lux, de Carlos Reygadas, sorte de caricature, selon eux, du film d’auteur lové dans sa pose absconse et sa complaisance satisfaite. À vrai dire, Reygadas n’est pas exactement un cas isolé cette année dans une compétition où les déceptions grandiloquentes (faux « grands » films ne regardant que leur nombril, tentatives esthétisantes rimant avec tout à l’ego) se ramassent à la pelle. Dans ce contexte, on guettait avec anxiété Dans la brume de l’Ukrainien Sergei Loznitsa, un cinéaste qui avait épuisé les résistances cannoises il y a deux ans avec le mal nommé My Joy. Colossale et excellente surprise : le Loznitsa nouveau a beau arborer toutes les caractéristiques officielles de l’auteurisme (dispositif forcément « radical », atomisation du récit chronologique), il impose avec belle puissance sa singularité rétive à toute forme d’académisme. 1942, quelque part dans la Biélorussie sous occupation allemande. Deux hommes avancent à cheval dans une forêt noire et profonde. Dans une maison isolée, ils enlèvent bientôt l’un de leur contemporain, suspecté de collaboration avec l’ennemi, et cherchent à l’exécuter au cœur de la nuit silencieuse. Bientôt (trois quart d’heure de film quand même…), Dans la brume, parallèlement à l’errance des trois hommes, met en scène des flash back qui reviennent sur le passé récent des protagonistes et quelques épisodes qui ont entraîné l’un à devenir prisonnier de l’ennemi et l’un des deux autres à prendre le glacial maquis biélorusse. Sans un gramme de psychologie, avec une rigueur de chaque plan séquence (pas un d’inutile), Loznista invite à un envoûtant voyage sensoriel qui est aussi une réflexion jamais didactique sur la culpabilité, la trahison, le remords et le courage. Dans cette forêt-monde, ce no man’s land métaphorique d’une humanité en déroute renvoyée à l’essentiel, le cinéaste bâtit un grand film où le fond et la forme, indissociables, répondent à une même nécessité. Il était temps. 

©Stone Angels'Cosmopolis', ©Stone AngelsCosmopolis de David Cronenberg

Pour par Jean-Christophe Ferrari
*****
Cosmopolis de Don DeLillo semble avoir été conçu pour un jour être mis en images par David Cronenberg. Le romancier américain y peint le tableau onirique d’un univers - capitaliste - en train de s’écrouler. Un monde qui implose parce que plus rien en lui, et la spéculation boursière en est la preuve, ne fait référence à la réalité. Un monde qui n’est que surfaces, surfaces dans lesquelles il se noie et s’abîme. Un monde qui perd toute épaisseur concrète puisqu’il délègue les opérations humaines, physiques ou intellectuelles, à la technologie. Un monde avançant à une vitesse folle qui anticipe et accélère la mort de toute chose. Déréalisation de la matière, devenir-machine du corps humain, précipitation d’une catastrophe : du tout cuit pour le réalisateur de La Mouche et de Crash? Oui et non: si le film reprend le diagnostic pessimiste auquel oblige ce scanner du cyber-capitalisme qu’est le roman, Cronenberg a dû se livrer à un important travail d’adaptation pour forger le splendide objet cinématographique qu’il présente cette année à Cannes. Premier travail d’adaptation: filmer l’idée. À force de spéculer, à force de laisser les flux financiers imposer leur logique propre, le monde contemporain est devenue une construction abstraite privée de tout ancrage dans le réel. Une sorte de monstre spéculatif dont Eric Packer (Robert Pattinson), dans sa vanité, prétend déchiffrer l’A.D.N. Il échouera ; il en crèvera. Comment l’auteur de Spider et de A Dangerous Method - qui depuis ses premiers films étudie la manière dont la pensée se transforme en action - a-t-il représenté ce cosmos psychique, ce cosmos imaginaire (la ville-monde du titre) ? En empruntant la voie de l’épure et de l’abstraction graphique. En choisissant de montrer le spectacle d’une cité qui explose à travers les vitres fumées d’une limousine. En faisant résonner l’écho assourdi de l’effondrement d’un système dans l’ambiance ouatée d’une voiture de luxe. Résultat: un trip en apesanteur, un voyage vers l’Hadès. Deuxième travail d’adaptation : donner corps. Le protagoniste principal –sorte de golden-boy high-tech- est une homme lisse, une surface plate, qui, au fur et à mesure que le film avance, découvre le poids de la chair et l’intensité de l’existence organique. Et l’acteur de Twilight livre ici une superbe performance qui mériterait un prix d’interprétation.... Ou plutôt: Cronenberg joue avec génie de son aspect vampirique: teint blême, regard absent, carnivore under control. Au départ, donc, un roman un brin bavard et désincarné. À l’arrivée, la litanie techno-rap d’un suicide surréaliste. Au départ la menace d’un nouveau Wall Street (Oliver Stone, 1988), à la vulgarité demonstrative, à la complaisance rutilante. À l’arrivée, Cosmopolis de David Cronenberg.  

Contre, par Adrien Sene
*
Bavard et chic. C'est ce qui pouvait arriver de pire au cinéma de David Cronenberg. Alors que, ces dernières années, le réalisateur canadien avait emmené sa filmo vers un classicisme légèrement perverti par ses obsessions, Cosmopolis se présente comme une mauvaise blague, un retour raté à ses grandes heures des années 80 doublé d'un pensum plombant signé du David philosophe. Il n'y a pas d'autres mots pour décrire les pérégrinations d'Eric Packer (Robert Pattinson) en quête d'une coupe de cheveux à l'autre bout de la ville. Alors que l'économie s'effondre, et que le chaos s'installe, le Golden Boy va traverser New York en limo et croiser la route de sa future mariée, d'une maîtresse ou d'un entarteur roumain. Pour quoi faire ? Parler, évidemment. Du capitalisme, bien sûr. À grand renfort de métaphores un peu chocs, cela va sans dire. La logorrhée est sûrement pertinente mais elle est très certainement indigeste et interminable. Comment comprendre ce qui est dit ? Jamais la parole n'est mise en scène ou distillée dans le récit pour que l'image soutienne efficacement le mot. Emmitouflée dans une esthétique toc mal dérivée du Videodrome de 1983 (ça pique les yeux tellement c'est moche), le film sombre au fur et à mesure de ses rencontres dans le théâtre qui palabre à plus soif. Alors, oui, le pauvre Pattinson porte le costume cravate avec une classe folle parce que le monde de la finance fascine. Oui, il subit un touché rectal parce que c'est aussi un peu ça, l'univers de la finance. Oui, l'argent est un rongeur nuisible de la morale. Mais quelle nullité crasse dans la symbolique et la force. Plutôt qu'à un grand film théorique, Cosmopolis évoque en permanence un tract punk rédigé par un vieux branché. On est très loin du trip nerveux et déjanté que promettait la bande-annonce. En même temps, on comprend le distributeur : comment vendre autrement un grand nanar d'auteur ? 

Quinzaine des réalisateurs

©Gaumont Noémie Lvovsky, 'Camille redouble', ©Gaumont Camille redouble de Noémie Lvovsky*****
La Quinzaine des réalisateurs s’achève en beauté avec Camille redouble. Actrice surdouée ( L’Appolonide et Les Adieux à la reine) et réalisatrice originale (Oublie moi, Les Sentiments) , Noémie Lvovsky signe une comédie pleine d’euphorie et de douce mélancolie. Pleine de culot aussi. Car  il en fallait, du culot,  pour tenter un remake français du Peggy Sue s’est mariée de Coppola ! Du culot pour tourner en France, une des ces  comédies mainstream aux subtiles implications métaphysiques que, d’habitude, seul Hollywood sait produire ! Du culot pour habiller une femme mûre (Noémie Lvovsky herself) en sapes adolescentes et imaginer que cela allait passer à l’écran ! Camille, quarante ans,  est mariée depuis vingt-cinq ans à Eric. Il la largue peu avant le réveillon. Pour une femme plus jeune, cela va de soi. Après une visite chez un horloger métaphysicien (Jean-Pierre Léaud, merveilleux) et une grosse cuite, Camille se retrouve propulsée en arrière. Et voici qu’elle a 16 ans again. Que Nena chante 99 luftballons. Que filles et garçons portent des tee-shirts Clash. Qu’on va au bahut en écoutant son walkman. Que les copines découvrent leur corps. Et, surtout, que Camille tombe amoureuse d’Eric… C’est là que Camille redouble, sous ses airs de sympathique comédie fantastique, pose, discrètement et avec un charme infini, une série de questions métaphysiques. Qu’est-ce que le temps ? Peut-on en regretter les chemins qu’il nous a fait prendre et souhaiter en modifier le cours ? Doit-on essayer de le retenir ou, au contraire, accepter qu’il passe ?  Ne pas vouloir une autr vie même si on avait le pouvoir de revenir en arrière ? N’est-ce pas en se souvenant avec exactitude qu’on peut affronter le présent et envisager l’avenir ? Autant de questions que Noémie Lvovsky, avec une sorte de légèreté profonde, arrive à faire retentir en nous. On pleure, on rit, on s’enchante et  on vous le dit : ce film est magique !

Un certain regard

DR'Gimme the loot', DRGimme the loot d'Adam Leon****
Pas de Nicole Kidman arrosant de pisse Zac Efron, pas de grosse autrichienne jouant avec le zizi d’un Africain, pas de partouze, pas de mère infanticide ni de collégienne sadisée par ses camarades de classe ? Qu’est-ce que c’est que ce film sélectionné à Cannes dans la section Un Certain Regard ? Gimme the loot, premier long-métrage écrit et réalisé par le New Yorkais Adam Leon. Un petit film qui n’arrive pas à la cheville des punitions infligées par les « grantauteurs » (pendant ciné des « grantécrivains ») ? Non, un court film (1h20 !) d’une simplicité biblique dans sa trame et bourré de charme. Malcolm et Sophia, deux jeunes noirs du Bronx, découvrent un de leurs graffitis recouvert par une bande du Queens. Pour riposter, ils décident de frapper fort en taguant la pomme géante qui sert de mascotte à l’équipe de baseball des Mets. Pour réussir ce coup, il leur faut soudoyer le gardien du stade donc trouver 500 dollars. C’est le point de départ et le prétexte d’une pérégrination à la recherche des billets verts. Pendant 1h20, les deux jeunes marchent ou courent, ensemble ou séparément, dans New York. Un New York qui n’est pas le Manahttan de Woddy Allen ou de Julie Delpy – dont la skyline reste à l’arrière plan. Mais New York quand même, dont la photogénie sied parfaitement à celle des deux comédiens, beaux comme des dieux justement parce qu’ils ne sont pas des dieux. Sofia, jolie fille cachée sous une allure de mecton frondeur, croise sur sa route toutes sortes de lascars mal intentionnés mais ne baisse jamais les bras. Malcom, lui, mélange de candeur et de roublardise, tente de fourguer de l’herbe à une bourge dont il tombe amoureux. Il y laisse des plumes et ses sneakers, mais lui non plus n’abandonne jamais. Le couple crève l’écran et… les tympans. Car les deux « partenaires » parlent autant qu’ils marchent. Adam Leon enregistre un langage qui pulse autant que les corps juvéniles dans la ville. Leur tchatche d’enfer fait passer les vannes des passagers du bus filmés par Gondry dans The We and the I - les autres gamins du Bronx de ce festival – pour de l’argutie gentillette. Gimme the loot capte ainsi tout en finesse le mouvement des lèvres (des grandes bouches), des corps et des cœurs de deux enfants perdus dans la grande ville.

Hors compétition

DRNicole Kidman et Clive Owen dans 'Hemingway and Gellhorn', DRHemingway et Gellhorn de Philip Kaufman***
Philip Kaufman est l’un des cinéastes américains majeurs des années 1980, notamment avec L’Étoffe des héros (1983) et L’insoutenable légèreté de l’être, d’après Kundera (1988). Il fut aussi à l’origine des aventures d’Indiana Jones pour Steven Spielberg. Rien ne l’inspire autant que le romanesque, à partir d’événements ou de personnages réels, et il a fait revivre à l’écran aussi bien Henry Miller que le marquis de Sade. Dans cet ambitieux film biographique produit par la chaîne HBO, il trace le portrait de Martha Gellhorn, grande journaliste qui fut la première femme correspondante de guerre, ainsi que la deuxième épouse du romancier Ernest Hemingway. Leur relation passionnée et orageuse est relatée en flash-back, nous plongeant dans les événements de la Grande Histoire traversés par les protagonistes. Grâce à un fabuleux travail visuel sur les archives d’époque, Kaufman mêle ses personnages à des documents filmés, passant de la couleur à une photo désaturée, puis au noir et blanc, dans un fascinant va-et-vient : il y a là une vraie réflexion d’ordre esthétique sur le sens et la mémoire de l’image, notamment dans les scènes de la guerre d’Espagne, quand les héros se trouvent inclus dans un documentaire de Joris Ivens ou lorsque l’image d’un combattant touché se fige dans la posture du célèbre cliché de Robert Capa. Nicole Kidman livre une composition fougueuse, dans le rôle d’une femme refusant tous les conformismes, quitte à sacrifier l’amour de sa vie. Clive Owen, lui, campe un Hemingway plus monolithique, mais on n’est pas prêt d’oublier sa façon de faire voler les feuilles qui sortent rageusement de sa machine à écrire. À partir d’un scénario fort classique, Kaufman et ses deux comédiens font revivre une époque et des personnages hors du commun, avec une intelligence et une sincérité qui transcendent les lieux communs du biopic. En France, après avoir été programmé hors compétition à Cannes (où Kaufman a donné sa leçon de cinéma animée par Michel Ciment, en présence de ses acteurs) le film devrait être diffusé sur le bouquet Orange l’automne prochain, avant de sortir en DVD.

©Cofinova 7 'Thérèse Desqueyroux', ©Cofinova 7 Thérèse Desqueyroux de Claude Miller***
Que reste-t-il des lectures de lycée ? Pour Thérèse Desqueyroux de François Mauriac, critique acide de la bourgeoisie bordelaise dont la publication avait fait scandale à sa sortie en 1927, c’est avant tout un son. Celui du vent. Son grondement dans les pains girondins, symbole du bouillonnement des idées dans l’esprit de l’héroïne et signe annonciateur de son passage à l’acte, puisque le poids des conventions qu’elle accepte va bientôt l’amener à commettre un geste irréparable. Et puis, clin d’œil à la compétition cannoise de cette soixante-cinquième édition, c’est aussi le souvenir d’une actrice que l’on découvrait dans la toute première adaptation de ce roman : Emmanuelle Riva. Exceptionnelle aux côtés de Jean-Louis Trintignant dans Amour de Michael Haneke (puisse le jury de Moretti lui attribuer le prix d’interprétation féminine), elle incarnait en effet l’héroïne de Mauriac devant la caméra de Georges Franju. Un rôle que Claude Miller, pour son dernier film présenté en clôture de Cannes 2012, a décidé de confier à Audrey Tautou car, disait-il avant de mourir d’un cancer, il était certain de « ses potentialités de tragédienne ». La question était en effet de savoir si l’actrice allait rompre avec le registre qu’on lui connaît, cette moue de petite souris désappointée de s’être fait piquer son bout de fromage. Elle y réussit, parfois, offrant la part (minimum) d’orgueil et de mystère nécessaire à son personnage.  C’est notamment le cas dans la deuxième partie du film, lorsqu’elle semble  chercher (entraînant le spectateur dans cette quête) les raisons pour lesquelles elle a empoisonné son époux, Bernard Desqueyroux. Les racines du mal, en somme. Puisque l’on évoque la fausse victime chez Mauriac (la vraie étant sans aucun doute Thérèse elle-même), Miller a attribué le rôle à Gilles Lellouche qui peine hélas à entrer dans le costume de grand bourgeois jadis porté par Noiret (chez Franju). Il semble prisonnier de son personnage de bourgeois bourru et imbécile. Incapable de nous transmettre la peur de Bernard Desqueyroux, voire même l’effroi d’être passé près de la mort. S’il est vrai comme l’écrivait Mauriac que « l’épreuve ne tourne jamais vers nous le visage que nous attendions ». Celui de Gilles Lellouche manque d’expression, au moins jusqu’à l’épilogue, avec lequel Miller prend des libertés. Car contrairement à la fin implacable du roman, il offre le pardon à Thérèse Desqueyroux. Son premier film avec un happy end, comme le disait le cinéaste lui-même.

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