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INTERVIEW DE WANG XIAOSHUAI Passé et présent
Propos recueillis par Jean-Nicolas Berniche pour Evene.fr - Mai 2010 - Le 18/05/2010
Wang Xiaoshuai présente au 63e Festival de Cannes 'Chongqing Blues', qui concourt pour la Palme d'or. Chronique d'une famille en deuil doublé d'une vision lucide et inquiétante de la société, le film pose de nombreuses questions. Quelques réponses ici.
'Beijing Bicycle', 'Shanghai Dreams', 'Chongqing Blues'... Si le cinéaste chinois aime autant les villes, c'est qu'elles lui permettent de parler de son pays et de sa situation actuelle. Car, s'il se dit pessimiste, Wang Xiaoshuai espère pourtant sans relâche que ses films vont servir à ceux qui les voient : il milite pour des valeurs et des convictions autres que financières, pour un monde qui ne serait pas gouverné par l'argent. Utopique ? Peut-être... Sa filmographie n'en est pas moins exemplaire. Quant à son dernier opus 'Chongqing Blues', le cinéaste en explique les rouages et rappelle quelques points essentiels ayant une forte résonance avec une société très proche de nous...
Lire la critique de 'Chongqing Blues'
'Chongqing Blues' traite de la confrontation de deux générations qui ne se comprennent plus.
La Chine a eu un développement économique très rapide, trop pour que la population puisse le suivre. L'ancienne génération est désemparée parce qu'elle est née à une époque où existaient des valeurs et des convictions politiques fortes, qui ont disparu aujourd'hui. Quant à la nouvelle génération, elle est née à un moment où il n'y a plus aucunes valeurs universelles ni convictions politiques. Elle ne sait où aller, que rechercher. Les deux générations sont en train de errer et cherchent sans avoir de but.
Quels sont les signes de cette jeunesse perdue dans la Chine actuelle ?
Ce film part d'un fait divers. Des faits divers de ce type, il y en a beaucoup en Chine, c'est très fréquent, et ça arrive toujours pour un crime sans raison. On tue parfois pour quelques dizaines de yuans (la monnaie chinoise, ndlr), voire sans aucune justification. La société montre une nervosité, une incertitude due à la crise. La Chine s'est enrichie, mais ça ne concerne qu'une petite minorité très riche, la grande majorité des gens reste assez pauvre. Cet écart entre les richesses crée ces problèmes sociaux.
Vos personnages vous servent surtout à alerter l'opinion sur la situation chinoise…
Le père qui recherche son fils reflète cette population qui a perdu ses convictions, sa foi, sa philosophie et sa religion. C'est une métaphore, effectivement : le père représente la vieille génération, cette société dans laquelle se trouvait une idéologie. Elle n'existe plus, donc il se tourne vers son passé pour connaître sa vie et comprendre les erreurs qu'il a commises.
Etes-vous optimiste quant à l'évolution de la société ?
Non, pas du tout. Si on laisse faire cette génération, la prochaine sera réduite à être l'esclave d'une société exclusivement de consommation, de divertissement, dirigée par l'argent, et les gens seront contrôlés par les informations qu'ils reçoivent. Ils n'auront plus la capacité de réfléchir, de s'améliorer, de se cultiver. Nous devons tirer la sonnette d'alarme.
Ce constat est-il global ou limité aux villes ?
Toute la Chine est concernée. Elle est tout entière est prise en otage par le matérialisme et la surconsommation. Seul l'argent compte maintenant, qu'il s'agisse des dirigeants politiques ou des habitants. La réussite et la valeur d'une personne ne sont jugées que par sa richesse. Je trouve cela effrayant, de moins en moins de gens ressentent le besoin d'avoir d'autres valeurs et de se cultiver.
Le choix de la ville avait un sens précis ?
Chongqing est une ville particulière parce qu'elle est construite sur une montagne et que deux cours d'eau passent de chaque côté. Contrairement à Pékin et Shanghai, où la ville s'est largement développée et a éradiqué les couches les plus basses et leurs habitations, Chongqing a conjugué le modernisme et les gratte-ciel avec les vieilles échoppes dans lesquelles les gens peuvent discuter. Il y a encore cette convivialité à Chongqing. On ne voit plus beaucoup cela en Chine, et j'aime l'harmonie et les relations humaines qu'on y trouve encore. Enfin, je voulais que le père, longtemps parti, revienne là où il était né mais se sente complètement perdu dans cette métropole. Le choix de la ville était bien intentionnel, et je crois d'ailleurs que les villes permettent de refléter l'évolution de la société.
Comment vos plus jeunes acteurs ont réagi au choc des générations que vous décrivez ?
Une fois le scénario lu, ils ont joué leur rôle d'après ce qu'ils ressentaient et le message qu'ils voulaient faire passer. Par contre, les jeunes actrices du film n'ont pas vraiment saisi ce que je voulais dire. Elles ont fait ce que je demandais, mais pour elles le cinéma reste un moyen de devenir célèbre, d'avoir beaucoup d'argent, donc elles ont joué tout en restant dans leur monde… Ce n'est pas la peine de leur expliquer davantage !
'Chongqing Blues' a-t-il eu des problèmes avec la censure ?
Non, j'ai simplement dû modifier quelques détails, mais qui ne changeaient rien au message de mon film, heureusement. La censure a changé en Chine, non pas parce que des sujets sont moins tabous, mais parce que le passage d'une économie planifiée à une économie de marché a changé son regard. Elle ne juge plus un film sur l'idéologie mais sur les recettes qu'il peut rapporter. Si la censure est plus tolérante, c'est parce que le marché est différent. Le plus grand problème reste donc celui-là : comment survivre dans ce monde où l'argent est plus important que la conscience morale ?
Pourtant, des réalisateurs sont encore censurés en Chine, comme Lou Ye…
Lou Ye a rencontré ses premiers problèmes avec la censure il y a une dizaine d'années. Il a parlé des erreurs chinoises passées, de sujets tabous. S'il avait évoqué un phénomène social, il aurait pu déjouer la censure et faire entendre sa voix. Malheureusement, en tournant sur ce qui s'est passé à Tien An Men le 4 juin 1989, la censure a étiqueté Lou Ye, et ça le suivra toujours. Le plus important, encore une fois, c'est d'amener les gens à réfléchir, à se cultiver, même si on n'attaque pas de front le passé chinois. Je pense que le capitalisme en Chine pose plus de problèmes que l'idéologie politique. Pointer du doigt des problématiques sociales globales permet de montrer ce qui se passe aujourd'hui en Chine. En tant qu'artistes, nous devons alerter l'opinion sur ce qui arrive, sur le mal que le capitalisme impérialiste fait à la société, et ne pas choisir seulement des sujets politiques, qui sont bien moins graves qu'auparavant.
Et réussissez-vous à faire entendre votre voix ?
Les gens comme moi qui n'utilisent pas la politique pour faire parler de leur film sont une espèce à part… En Occident, on fait parler de soi en parlant de politique, et en Chine, il faut désormais tourner un film commercial pour faire parler de soi. Ma situation est difficile puisque je suis entre les deux. Beaucoup sont déçus que je vienne à Cannes avec un sujet non politique, sans plainte contre le régime, mais j'aimerais souligner que je ne suis pas opprimé, je dois donc rester sincère avec moi-même et ne pas jouer cette carte. Je veux juste mener une bataille contre le colossal ennemi qu'est la société de consommation, et j'espère avoir le courage de la mener au bout. Les sujets tabous comme l'homosexualité, même s'ils sont évidemment importants, sont de petites choses dans l'immensité des problèmes que la Chine rencontre aujourd'hui.
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