RSS

11 SEPTEMBRE : 5 ANS APRES Thérapie par l'image ?

Mathieu Menossi pour Evene.fr - Septembre 2006 - Le 20/09/2006

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
0 avis
  • Membres (0)  
11 SEPTEMBRE : 5 ANS APRES

2001 : le monde entier assiste, en direct, au premier attentat télévisé de l’histoire. Cinq ans plus tard, alors que les télés sont toujours sur la brèche, c’est au tour du cinéma de s’en mêler. Avec la dernière oeuvre du réalisateur new-yorkais Oliver Stone, ‘World Trade Center’, l’Amérique accepte le premier traitement par les studios d’Hollywood des attaques contre les Tours jumelles.

Le silence de l’effroi

11 septembre 2001, New York perd ses deux plus hauts sommets. Les images des carlingues s’encastrant dans les tours du World Trade Center (WTC) sont diffusées en boucle sur tous les écrans du monde. Des heures et des heures de pilonnage cathodique, des informations matraquées, des Twin Towers qui brûlent et qui s’effondrent à l’infini. Les Etats-Unis viennent de subir la première attaque sur leur territoire depuis Pearl Harbor. En plus d’être une catastrophe humaine évidente, le 11 septembre 2001 retentit comme un choc visuel. Impossible d’imaginer alors que cette tragédie soit un jour exploitée sur quelques écrans que ce soit.
Hollywood, à l’image de la nation tout entière, se fige dans un mutisme total. Pas question d’envisager un Bruce Willis, libérateur en débardeur tout transpirant. Le cinéma US préfère cacher ce que l’Amérique, sinon le monde, n’est pas prêt à voir. Plus question pour les chaînes de télé de rediffuser des ‘Piège de Cristal’ et autre ‘Armageddon’. L’Amérique se recueille. Ne plus voir pour ne plus avoir peur. Il est trop tôt pour savoir comment tout cela a pu arriver. Le temps est aux non-dit, à l’implicite tout au plus.

Un anniversaire libérateur ?

Qu’en est-il cinq ans après ? Bush et ses faucons sont toujours en guerre contre le terrorisme. New York porte toujours les stigmates de l’horreur. La plaie béante de Ground Zero, bien que cautérisée au goudron, n’est toujours pas cicatrisée. En France, comme aux Etats-Unis, au nom du très galvaudé devoir de mémoire, la télévision diffuse, à nouveau, le sinistre tableau des Twin Towers en feu. M6 et ‘Les Oubliés du World Trade Center’ donne à voir un programme intégralement consacré à l’identification d’un homme qui tombe à pic du haut du WTC. Une investigation poussée qui a nécessité la mise en branle de tout un tas de cerveaux afin de déterminer la couleur de la peau, du tee-shirt ou encore la marque des chaussures de l’inconnu. Edifiant ! ‘WTC : les 24 premières heures’ sur la chaîne Histoire : une demi-heure d’images sur le brasier fumant des ruines des Tours jumelles. TF1 n’est pas en reste et rediffuse ‘New York : 11 Septembre’ de Jules et Gédéon Naudet. Pour être sûr qu’on ait bien tout vu à défaut d’avoir compris. Autant de témoignages de l’engouement inaltérable de la télévision pour la commémoration. Des dizaines de journalistes mobilisés pour proposer un travail de mémoire d’une pauvreté accablante. Une représentation purement et strictement émotionnelle des événements, dépourvue de toute réflexion, si ce n’est un prétexte pour nous diffuser des images connues de tous.
L’image, vecteur d’une information immédiate, au détriment d’une démarche explicative. Qui, quoi, quand, pourquoi, comment ? Des questions dont les réponses font l’Histoire. Si la télévision ne répondait guère à ces interrogations, pouvait-on espérer mieux du 7e art ? A travers lui, l’Amérique serait-elle prête à réfléchir sur l’un des épisodes les plus traumatisants de son histoire ?

'Vol 93', la survie plus que la patrie...

Un an après les attentats, l’oeuvre collective ‘11’09’’01 : Septembre 11’ rassemblait déjà onze cinéastes du monde, onze consciences individuelles posant leurs regards sur le drame du 11 Septembre. Ce film ne fut distribué aux Etats-Unis qu’avec parcimonie. Quatre ans plus tard, c’est le réalisateur britannique Paul Greengrass qui pose, pour Universal Studios, un premier regard sur l’événement. Son ‘Vol 93’ lève le voile noir, mais évite encore de se consacrer directement à la tragédie de Ground Zero. Le réalisateur se focalise sur le sort des passagers du vol United Airlines 93, dont la course tragique prend fin dans un champ de Pennsylvanie. Greengrass fait revivre les 90 minutes en temps réel pendant lesquels les passagers ont tenté de reprendre le contrôle de l’appareil pour finalement se sacrifier. On y perçoit les premières dénonciations des dysfonctionnements du gouvernement américain, ainsi que la lenteur des procédures militaires. D’une qualité quasi documentaire, le film est construit comme un va-et-vient permanent, à la tension graduelle, entre les tours de contrôle des aéroports et le vol 93. Une descente infernale dans les recoins les plus sombres et les plus tragiques de l’humanité. Les mouvements agités de la caméra témoignent avec subtilité de la nervosité des protagonistes, que renforce un montage décousu et haletant. Les terroristes sont nerveux, effrayés. Leurs choix, confus. Les passagers ne sont pas érigés en héros, sauveurs d’une patrie reconnaissante. Ils sont simplement humains, tétanisés par l’angoisse de perdre une vie pour laquelle ils vont tout tenter. L’approche de Greengrass est humble et objective, purgée de tout sentimentalisme excessif. "Les films n'ont pas seulement vocation à faire rire ou à nous transporter dans des ailleurs merveilleux. Il ne faut pas négliger notre monde et sa réalité. En portant son regard sur un événement particulier, un cinéaste peut y voir quelque chose qui dépasse le cadre de cet événement et touche à l'essence de la société. ‘Vol 93’ a été réalisé dans cet esprit." Le réalisateur britannique évoque ainsi la responsabilité d’un cinéaste dans la représentation de l’actualité mondiale. Greengrass filme la folie humaine. Il offre une vision tragique de l’homme au-delà des strictes événements du 11 Septembre.

'World Trade Center’ : patriotiquement correct ?

‘Vol 93’ : une première traduction filmique réussie, loin des larmoiements intempestifs ou des tableaux allégoriques à la gloire d’une Amérique vengeresse. C’est au tour d’Oliver Stone d’apporter sa pierre à l’édifice. Un film à hauteur d’homme, dit-on, dans le respect le plus total de la réalité. Peut-être le début d’une réflexion introspective ?
‘World Trade Center’ ou l’histoire vraie du sergent John McLoughlin et de Will Jimeno. Le 11 septembre, cinq officiers des autorités portuaires de New York dont McLoughlin et Jimeno s’introduisent dans les Tours jumelles pour en organiser l’évacuation. Survivant à l’effondrement des buildings, mais prisonniers d’une carcasse métallique monumentale, les deux officiers vont, douze heures durant, se soutenir l’un l’autre en évoquant ce qui les retient dans ce monde. En écho, le film revient également sur l’angoisse et la détresse de ceux restés dehors, dans l’attente de l’être aimé.

Le film débute tout en retenue - Stone filme un Manhattan ouvrant doucement ses yeux sur une nouvelle journée. Puis vient le temps des attentats. Stone suggère : l’ombre funèbre d’un avion sur des buildings, le bruit sourd et lointain d’un impact… Il avance prudemment. Mais aux précautions délicates succèdent malheureusement un lot de poncifs moralisateurs. Oliver Stone sombre dans un récit sans fin prodigieusement fade aux lieux communs indigestes. L’émotion y est facile et immédiate. La réalisation, prévisible. On en trouverait presque le sommeil. Difficile alors d’entrevoir dans ce film le réveil d’une Amérique à l’esprit encore pétrifié par le souvenir. Pourtant réalisé par le très controversé monsieur Stone, connu pour ses positions anti-guerre (‘Platoon’ ou ‘Né un 4 juillet’), ‘World Trade Center’ apparaît comme un pâle film de commande à la gloire d’un héroïsme très, très américain.

Stone, une pierre trop polie

A qui Oliver Stone destinait-il ce film ? Son choix de la vérité pour la vérité se dégage de tout message politique. Un film "pour retrouver foi en l’humanité". "Une enquête sur l’héroïsme dans [un] pays", "un film international dans son humanisme". Le doute se fait certitude lorsque le très conservateur Cal Thomas de la très belliqueuse Fox News glorifie le long métrage : "C’est un film pro-américain, pro-famille, pro-héroïsme et pro-mâle".
Comment justifier qu’avant la sortie du film aux Etats-Unis, toutes les précautions avaient été prises pour s’assurer l’approbation morale des instances conservatrices américaines ? Avec notamment, l’organisation de rencontres et de projections auprès des évangélistes et des parlementaires. A vouloir s’écarter à tout prix des polémiques politiques, Oliver Stone se retrouverait-il du côté des plus fervents défenseurs d’une Amérique pudibonde et justicière ? Caressés dans le sens du poil, les Républicains ne pouvaient en espérer autant, à moins de trois mois des élections parlementaires.

Dans ses réponses à la presse, Stone s’évertue à faire des attentats du 11 Septembre l’occasion d’un recueillement universel. "Ce n’est pas une attaque terroriste contre les seuls Américains mais à portée internationale. Il y avait en effet 87 citoyens du monde qui travaillaient dans les Tours jumelles". Etrange car l’un des protagonistes éveille les plus grands doutes quant à cette interprétation oecuménique. Dave Karnes (Michael Shannon), un ancien marine mû par sa foi de chrétien, est animé par un esprit de vengeance. A travers ce personnage semble resurgir cette Amérique fièrement enveloppée de sa bannière étoilée, trompetant son sermon drapeautique. Le message est sans équivoque : "On ne part pas, on est des marines. Vous êtes notre mission." Ou encore : "On va avoir besoin des meilleurs soldats pour venger ça." Ultime réplique d’un film qui, malgré les démentis, retentit irrémédiablement comme une justification de la guerre en Irak. Le réalisateur ravive les feux. Loin de démystifier le 11 Septembre, Stone entretient le mythe et la peur.

Si les médias saisissent l’instant et doivent rester au plus près de leur rôle informatif, ne pouvait-on pas espérer que le cinéma, par le temps qu’il s’accorde et la réflexion qu’il mène en amont de ses productions, propose une analyse plus approfondie d’un tel événement historique ? A en croire un sondage publié en août dernier par le Washington Post, près de 30 % des Américains ne sont plus capables de dire en quelle année ont eu lieu les attentats contre le WTC et le Pentagone. Surprenante faille de l’esprit. Alors cinq ans après, que reste-t-il de ce douloureux épisode traversé par la société américaine ? Une sinistre et redondante couverture médiatique, des hommages cinématographiques mitigés, un arrière-goût d’échelle de valeur dans la souffrance et dans la mort et un doute tenace : l’émotion que suscite le 11 septembre 2001 serait-elle en partie due à un solide battage médiatique, véritable caisse de résonance émotionnelle ?

vos commentaires

 
votre avis sur cet article : (Jusqu'à 1500 caractères)

Pour aller plus loin

Articles & dossiers associés

  • DANS L'OEIL DE HOLLYWOOD

    DANS L'OEIL DE HOLLYWOOD

    L'impact du 11 septembre

    Comment rivaliser avec le réel et les images de l'attentat diffusées ad nauseam sur les écrans du monde entier ? Après la sidération, les studios américains s'emparent du 11 septembre, de...

    Plus sur DANS L'OEIL DE HOLLYWOOD

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  

Les films associés

Vol 93

Film dramatique

Vol 93

de Paul Greengrass

Sortie en salle : 12 Juillet 2006

11 septembre 2001. 4 avions sont détournés par des terroristes dans le but d'être crashés à New York et à Washington. 3 atteindrons leur cible, pas le vol 93. En temps réel, les 90 minutes...

« Vol 93 »

1 personne a déjà commenté cet article

Voir les commentaires

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
1
  • Membres (1)  
World Trade Center

Film dramatique

World Trade Center

Sortie en salle : 20 Septembre 2006

L'histoire vraie de John McLoughlin et Will Jimeno, deux officiers des autorités portuaires de New York, montés dans les tours jumelles le jour des attentats du 11 septembre pour en...

Voir la bande annonce

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Evene  
  • Membres (0)  
Platoon

Film Guerre

Platoon

de Oliver Stone

Sortie en salle : 25 Mars 1987

Septembre 1967 : Chris Taylor, 19 ans, rejoint la compagnie Bravo du 25e régiment d'infanterie, près de la frontière cambodgienne. Issu d'une famille bourgeoise, il s'est engagé...

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (0)  

Les stars & célébrités associées

  • Paul Greengrass

    Paul Greengrass

    Réalisateur britannique
    Né à Cheam Né le 13 Août 1955

    Après avoir fait des études universitaires à Cambridge, Paul Greengrass commence sa carrière dans le journalisme. Il travaille alors pour la télévision et s'intéresse aux troubles qui...

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  

fil culture

Troisième film pour Claudel

CinémaTroisième film pour Claudel

Plus sur Troisième film pour Claudel
 

nouveautés

les Avis des membres

VOUS AIMEZ

la lettre evene

L’actualité culturelle au quotidien
Citation, livre, événement, célébrité, jeu concours... › Voir la lettre du jour
Plus

citation du jour

« J’ai pris un cours de lecture rapide et j’ai pu lire “Guerre et Paix” en vingt minutes. Ca parle de la Russie.  »

de Woody Allen

En savoir plus sur cette citation

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (6)
     

privilèges

Plus

vidéos

  • Amour, de Michael Haneke Palme d'Or 2012

  • Madagascar 3 : la love story XXL de King Julian et Sonia avec la voix de Michaël Youn (King Julian).

Plus

photos

  • "The We and the I" de Michel Gondry - The We and the I

    "The We and the I" de Michel Gondry © Mars Distribution

  • Holly Motors de Léos Carax - Holy motors

    Holly Motors de Léos Carax © Les Films du Losange

agenda

tous les films

Découvrez tous les films dans l'une de ces catégories :

et aussi