L'ANNÉE DE L'ARMÉNIE EN FRANCE Arménie, mon amie
Etienne Billault pour Evene.fr - Janvier 2007 - Le 11/01/2007
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Débutée le 21 septembre 2006 par un concert mythique de Charles Aznavour sur la place principale d'Erevan, l'Année de l'Arménie se poursuit en France avec un programme de manifestations culturelles rendant hommage à la nation victime du premier génocide de l'histoire contemporaine.
Un peu d'histoire…
D'avril 1915 à décembre 1916, environ 1.200.000 Arméniens, citoyens de l'Empire ottoman, sont assassinés sur ordre du parti turc Union et Progrès. Ce génocide, perpétré par la nation turque pour des raisons à la fois idéologiques et politiques, est l'aboutissement d'une longue politique de mépris et d'humiliation envers l'Arménie. La tragédie humaine, en effet, est accompagnée d'un véritable plan d'annihilation de l'idée d'arménité même par le parti pro-ottoman.
Aujourd'hui, le génocide des Arméniens continue à être nié par la Turquie. Des thèses révisionnistes apparaissent même dans les discours de certains opposants à l'Arménie contemporaine. La question arménienne avec le génocide au coeur et la mémoire que lui portent ses survivants - victimes directes ou non - sont donc au centre des préoccupations culturelles de l'Arménie contemporaine. Dans cette optique, de nombreux événements programmés dans le cadre de cette Année de l'Arménie rendent hommage aux victimes du génocide. Le Mémorial de la Shoah propose, par exemple, un cycle de films, rencontres et conférences sur cette thématique.
Mais lorsqu'on sait la volonté de négation radicale à toutes formes d'existences, y compris - et surtout - culturelle et spirituelle, dont est victime un peuple "génocidé", ce sont toutes les manifestions organisées dans le cadre de cette année qui, d'une certaine façon, revêtent une dimension "mémoriale" ou commémorative. Face à cela, on peut d'ailleurs s'étonner de la frilosité du gouvernement français, malgré la force d'une loi en 2001, à exiger auprès des coupables une reconnaissance auprès d'une nation fragile, éclatée, appauvrie et qui pâtit encore aujourd'hui de l'événement imprescriptible.
A l'heure où les festivités battent leur plein, il est temps de faire le point sur les orientations d'une programmation abondante et éclectique, placée sous le signe de la mémoire, afin de mieux envisager le potentiel créateur de l'Arménie d'aujourd'hui et de demain.
Le cinéma, une voix pour l'Arménie
La diaspora arménienne, disséminée de par le monde (environ 3.410.000 Arméniens vivants sur le sol arménien pour une population de 3.800.000 Arméniens vivant hors des frontières) semble avoir trouvé un mode d'expression privilégié dans le 7e art. La figure tutélaire du cinéma arménien demeure, à cet égard, le réalisateur Sergueï Paradjanov, artiste total, qui a marqué en quelques films à l'esthétisme inégalé, l'histoire du cinéma mondial. Son oeuvre ('Les Chevaux de feu', 'La Couleur de la grenade'…) a d'ailleurs le pouvoir de réunir unanimement les partisans d'un cinéma tour à tour engagé, expérimental ou narratif. Réduit au silence de son vivant par les autorités soviétiques, il fait aujourd'hui l'objet de nombreuses rétrospectives à l'Ecole nationale des beaux-arts de Paris, à l'Institut Lumière de Lyon, ou à la cinémathèque de Toulouse.
Avec Paradjanov, on peut citer, plus récemment, Henri Verneuil et Rouben Mamoulian, projetés à la Cinémathèque française, Atom Egoyan au centre Pompidou, dont on reverra le film 'Ararat', traitant du génocide justement, avec intérêt, ou encore, Robert Guédiguian avec son récent 'Voyage en Arménie'.
Aux côtés des splendeurs visuelles dont témoigne le cinéma arménien, on se réjouira de l'exposition organisée par le musée Beaubourg autour d'Arshile Gorky, peintre surréaliste, fondateur de l'expressionnisme abstrait américain, dont l'oeuvre explore, à l'instar d'un Paradjanov, le potentiel lyrique des formes et couleurs picturales.
Sur un air de doudouk
La figure du musicien Komitas, véritable martyr du génocide, reflète là encore amèrement le destin tragique de la culture arménienne. Parti sillonner les régions les plus reculées du Caucase au début du siècle dernier, re-découvreur du système de notation musicale de l'Arménie au Moyen Age, il est l'auteur de plus de 3.000 mélodies collectées en grande partie dans le répertoire folklorique du pays. Cet homme qui constitue à lui seul la mémoire musicale vivante de son pays voit son travail littéralement anéanti par les auteurs du génocide à son retour d'exil en 1917, et sombre peu à peu dans la folie, avant de mourir oublié en France.
Les oeuvres mélodiques et symphoniques du compositeur, qui n'ont rien à envier à celles d'un Debussy, seront justement mises à l'honneur durant cette année avec des concerts donnés par des ensembles arméniens prestigieux comme les Maîtres de musique d'Arménie, l'Orchestre philarmonique d'Erevan, l'Orchestre national de chambre d'Arménie, ou encore quelques jeunes prodiges actuels comme le violoniste Sergueï Khatchatrian, le pianiste Vahan Mardirossian ou la grande soprano internationale Hasmik Papian, que l'on a trop peu l'occasion d'entendre en France, dans un récital entièrement dédié à la mélodie arménienne le 12 mars, salle Gaveau.
La grande oubliée de cette année, semble être la chanteuse au tempérament explosif, Cathy Berberian, femme du compositeur contemporain Luciano Berio, qui a contribué de manière quasi unique à dépoussiérer l'image du répertoire lyrique au XXe, tout en menant de front la création contemporaine et le répertoire populaire arménien traditionnel. On pourra se consoler en (re)découvrant chez soi, les 'Folksongs' orchestrées par Berio ou son interprétation légendaire des Beatles, récemment rééditée, non dénuée d'humour, à la manière d'un oratorio haendélien (un moment d'anthologie !).
C'est également le répertoire traditionnel et folklorique arménien qui sera donné à entendre lors de cette année, aux sons graves et mélancoliques du doudouk, cette flûte traditionnelle arménienne remontant à la nuit des temps et dont le timbre n'est pas sans évoquer la profondeur de la voix humaine. La médiathèque de Paris-Les Halles lui organise une soirée spéciale le 17 janvier. Notons enfin un concert exceptionnel de Charles Aznavour le 17 février à l'Opéra Garnier, à l'occasion de l'accueil de 1.000 enfants arméniens dans des foyers français pendant une semaine, et qui promet d'être mémorable.
L'Arménie Invisible
L'identité arménienne est structurée depuis ses origines par la religion chrétienne, et par la langue dont elle est issue. C'est à juste droit que lui sont consacrées la majeure partie des expositions lors de cette année. Le christianisme a effectivement joué un rôle fédérateur envers la diaspora arménienne au cours des siècles et par-delà les frontières fluctuantes du pays. Ces expositions s'attachent ainsi à montrer comment se décline, depuis ses origines bibliques (le mont Ararat est la terre du Déluge et de l'arche de Noé dans la Bible), une Arménie éternellement chrétienne ; mais d'un christianisme alternatif au christianisme officiel, en prise avec les traditions populaires locales, demeuré un pied en Orient, et qui a toujours su rester indépendant (Eglise autocéphale sous l'autorité d'un catholicon).
Avec 'Armenia sacra', le musée du Louvre présente par exemple, pour la première fois, une exposition consacrée à l'art chrétien arménien depuis la conversion de l'Arménie au IVe siècle, jusqu'à l'aube du XIXe siècle. C'est également l'objet des expositions organisées par le musée de la Conciergerie à Paris, qui met en avant l'architecture religieuse du pays au travers des 'Douze capitales d'Arménie', ou de 'Terre chrétienne dans le Caucase' à la Crypte du parvis Notre-Dame.
Parallèlement, le musée des Tissus et des Arts décoratifs et le musée de Fourvière de Lyon exposent de splendides pièces d'art liturgique arménien provenant du Musée historique d'Erevan et du trésor du siège-catholicosat d'Etchmiadzine (capitale religieuse). La Vieille Charité à Marseille et la bibliothèque municipale de Strasbourg présentent quant à elles, les splendeurs de l'enluminure et de la bibliophilie arméniennes au travers de manuscrits provenant des quatre coins du monde. Enfin, l'exposition 'Lumière d'Arménie' au musée de Cluny honore, en juin prochain, les grandes figures fondatrices de l'Eglise arménienne.
Sous le signe d'une amitié multiséculaire
L'Année de l'Arménie en France entend ainsi rendre hommage à une culture ancestrale et plurielle, éminemment mouvante, errante, invisible (?) afin de sceller une relation d'amitié qu'entretiennent mutuellement la France et l'Arménie depuis plusieurs générations. La programmation culturelle revient d'ailleurs sur ces liens historiques dans le cadre, notamment, d'une cérémonie consacrée au Poitevin Léon V de Lusignan, dernier roi d'Arménie, à la basilique de Saint-Denis qui abrite son cénotaphe (février 2007), mais aussi à travers l'exposition du musée de Montmartre consacrée au mouvement arménophile français à la fin du XIXe.
Comment s'expliquer, en effet, le choix de milliers de rescapés du génocide à venir construire l'avenir de leurs enfants en France au début du siècle dernier ? Ce choix représente aujourd'hui pas moins de 500.000 Français d'origine arménienne qui vivent encore pleinement leur appartenance à la culture de leurs pères. Cette présence arménienne en France, nous fait nous interroger avec Nelly Tardivier Henrot, commissaire de l'Année de l'Arménie, sur le capital de sympathie dont dispose la France envers l'Arménie, "alors même que le grand public sait peu de choses, voire ignore totalement l'histoire tragique d'un pays, d'un peuple et d'une civilisation qui appartiennent à un Orient fascinant, sont à l'origine du premier Etat chrétien indépendant, et dont la fragilité et la force sont un miroir tendu à des civilisations qui se pensent plus pérennes et à qui elles rappellent les dangers qui guettent en même temps que la ténacité et la foi qui sauvent." Souhaitons que cette Année lui apporte des réponses fécondes et originales, créatives et porteuses d'espoir pour la nation de l'Arche perdue !
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