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EXPOSITION LA CORSE ET LE TOURISME 1755-1960 Regards sur une belle insulaire
Jean-Baptiste Touja pour Evene.fr - Octobre 2006 - Le 13/10/2006
Le musée de la Corse de Corte, ouvert en juin 1997, accueille l’exposition ‘La Corse et le tourisme’ qui revient sur l’histoire de la destination Corse, la réciprocité du regard voyageurs / autochtones sur l’île de Beauté et le patrimoine de cette région devenue française...
Une exposition en forme de voyage
Aux coeurs légers, semblables aux ballons, les vrais voyageurs sont ceux-là qui partent pour partir, écrivait en substance Baudelaire. Il est question de ces voyageurs dans l’exposition temporaire du musée de la Corse à Corte. Plus particulièrement, ‘La Corse et le tourisme’ retrace, entre 1755 et 1960, la partance de ces voyageurs auxquels succèdent les touristes, terme qui est un anglicisme et qui concerna d’abord au XVIIIe siècle les voyageurs anglais qui se rendaient en France, en Suisse, en Italie… puis (enfin) en Corse. Richement documentée et complète, cette exposition reprend dans sa scénographie présentations sur cimaises ou vitrines, mais de façon plus inventive on retrouve des éléments de maroquinerie présents sur les malles-cabines qui accompagnaient alors ces touristes anglais qui au XIXe s’installèrent à Ajaccio. A cette période la ville devient une station d’hiver prisée puisque le temps, bien plus favorable qu’au nord, permet de tels séjours : cette villégiature hivernale se déroule alors sur quelques mois, de l’automne au printemps. Le parcours de l’exposition évoque d’abord cette ambiance pour se replonger aux sources mêmes du regard porté sur la Corse dès le XVIIIe siècle, source de la réalité (du moins affirmation de celle-ci), pour considérer jusqu’en 1960 le tourisme de masse. L’aller-retour que constitue ce parcours est particulièrement didactique.
Le XVIIIe : la réalité de la Corse
Or, si la Corse apparaît à présent comme une destination évidente, que sa culture et sa tradition sont relativement bien connues, le propos de cette présentation est d’abord, à travers le portrait des premiers voyageurs qui s’y rendirent de nous présenter leur motivation et leur identité, pour surtout révéler l’évolution même de l’identité de l’île à travers le temps. Si dans l’Antiquité l’île est quasi inconnue, sauf à travers quelques écrits, la Renaissance signifiera elle une évolution de sa perception, mais il faudra attendre le récit de James Boswell pour la révéler véritablement. La publication du récit dans la seconde partie du XVIIIe siècle marquera un tournant décisif dans la perception de la Corse : ‘Account of Corsica and Memoirs of Pascal Paoli’, sera publié quelques années après son séjour réalisé entre octobre et novembre 1765. La traduction multilingue, la réédition de l’ouvrage vont faire oublier les incertitudes qui pouvaient être véhiculées, et permettre à travers ce document, de faire non seulement découvrir l’île mais aussi Pascal Paoli, le général de la nation, avec lequel il passa une dizaine de jours. A ce moment-là l’inflexion est donnée, elle coïncide avec une connaissance plus rationnelle de la géographie de la Corse : des géomètres vont véritablement mesurer l’île dans le cadre du “plan Terrier”. Objectivation du territoire et de l’identité corse, en somme.
XIXe : la Corse entre réalité et mythe
Quand Boswell réalisa son voyage il était alors âgé de 23 ans, il effectuait alors son “Grand Tour” : au début, vers 1700 la pratique est exclusivement britannique et concerne de jeunes aristocrates qui dans le cadre du voyage qu’ils réalisent (en Italie surtout) parfont leur éducation à travers ce voyage initiatique. On découvrira un remarquable portrait grand format de Henry Peirse, réalisé par Pompeo Batoni (1775, palais Barberini, Rome), à lui seul il évoque cette ambiance raffinée et élitiste de ces jeunes gentlemen pour lesquels le voyage est l’occasion de parfaire leur connaissance humaniste. Alors que le XVIIIe avait marqué une rupture nette avec la méconnaissance de la Corse, le XIXe voit une reconnaissance différente à travers le romantisme. L’île en exprime le caractère idéal typique via une nature vaste et sauvage où les passions authentiques peuvent se dérouler. A la perception presque rationnelle du XVIIIe, succède à travers la littérature dont l’influence est considérable une perception stéréotypée qui va forger l’imaginaire collectif : ce lieu commun (topos) est celui du bandit évidemment et de la vendetta (crime d’honneur) que véhicule la ‘Colomba’ de Prosper Mérimée. Mérimée était inspecteur général des Monuments historiques, raison pour laquelle il s’est rendu en Corse, dans cette perspective d’inventaire du patrimoine, mais c’est son travail de romancier qui connaît une grande fortune par la diffusion de ‘Colomba’. Si bien qu’encore à ce stade s’entremêlent à nouveau rationalité et mythe… auréolant de certitudes et de fantasmes l’identité des habitants de la Corse. Mérimée, mais également Balzac, Maupassant, la littérature et ses romans connaissent un formidable succès, auquel s’ajoute celui des chroniques judiciaires, décidément le bandit qui a commis un crime d’honneur fascine. Impossible de manquer dans l’exposition le très représentatif tableau de Varese qui fige un bandit dans sa stupeur puisqu’il est sur le qui-vive (forcément) dans le maquis…
Regards contemporains
Il est important de considérer ces changements progressifs du regard porté sur la Corse à partir du XVIIIe, et d’envisager les changements et mutations qui en ont découlé tout en considérant la prégnance et la persistance de certaines représentations : à l’occasion du parcours qu’emprunte le visiteur il pourra justement les considérer dans leur ensemble de façon claire et abordable. En complément de cette exposition, les réalisations de deux artistes, Marcel Dinahet et Agnès Accorsi, questionnent à partir de regards croisés le tourisme et les touristes. ‘Regardez, vous allez voir !’ rassemble une série de 6 vidéos réalisées par Marcel Dinahet qui questionne le regard qu’ont les touristes sur la Corse, et l’on a tôt fait de comprendre que la fascination de ce regard est aussi (et surtout) tributaire du commentaire du guide : ce dernier façonne alors le regard du visiteur. Le dispositif révèle deux temps : comment les visiteurs découvrent le paysage à travers le regard critique du guide et le plus souvent à travers l’oeil de leur appareil photographique ou au moyen du caméscope, contexte reproduit par une prise de vue subjective qui nous met dans la peau d’un de ces touristes. Second temps : les touristes en train de regarder le paysage. Procédé réflexif qui met en question l’originalité de l’expérience individuelle et pose la problématique d’une consommation du paysage, et le plus souvent comment le lieu du commun, puisqu’il appartient à tout à chacun de s’approprier ces vues, devient un lieu commun (banal) perçu de manière éphémère, vulgarisé à souhait. Le premier dispositif trouve place dans un caisson où est projeté une vidéo de 2 x 3 m, reproduisant les conditions d’un autobus ou d’un bateau. Le second consiste en l’alignement de 6 écrans vidéo permettant de considérer le touriste de dos et le paysage qu’il contemple. L’installation de Agnès Accorsi complète celle-ci, en envisageant l’éphémérité du plaisir lié aux vacances en intégrant des éléments plus inquiétants…
Regards vers l’avenir
Il est vrai que la Corse peut s’enorgueillir de la préservation de son littoral, et qui témoigne de ce qu’a pu être l’autre versant de la Méditerranée sur le continent avant l’ultradéveloppement des infrastructures touristiques. A cela s’ajoute, comme dans le cadre de l’action menée par le musée de la Corse, dans la citadelle historique de Corte, la volonté de transmettre l’histoire d’un patrimoine. Inauguré le 21 juin 1997, le bâtiment réalisé par l’architecte turinois Andrea Bruno, dialogue avec la caserne Serrurier construite au XIXe (entre 1853 et 1887), qui abrite les collections permanentes. Dès lors, la collectivité territoriale de Corse a mis en place en 1993 un plan de développement régional qui vise à concilier davantage tourisme et valeurs culturelles afin de continuer à préserver l’originalité de l’île tout en accroissant raisonnablement les infrastructures nécessaires. Pour reprendre le propos que tient la commissaire Valérie Marchi dans la préface du catalogue, “produits identitaires et promotion du patrimoine font partie des principaux enjeux d’avenir.” En effet cela passe par ce type de médiation culturelle envisagé de façon complète, sans trop de complexité toutefois, afin de constituer ce qui revêt la forme d’une histoire de ces regards portés sur la Corse et dans cette perspective Corses et continentaux apprendront respectivement beaucoup sur le lieu qu’ils habitent, pour les premiers, ou qu’ils visitent pour les seconds, et sans doute apprendront-ils les uns des autres : une perspective de réunion enthousiasmante.
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