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SINGAPOUR Les possibilités d'une île

Adriana Dimitrova pour Evene.fr - Décembre 2008 - Le 08/12/2008

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SINGAPOUR

De l'avis de ses citoyens et nombre de visiteurs, Singapour est un paradis. Il est vrai que rien ne résiste à la cité-Etat qui a accompli en quarante ans autant que bien d'autres pays en deux siècles. Sûreté, croissance, éducation, environnement verdoyant et architecture high-tech, "Little Red Dot" ambitionne désormais de devenir le centre culturel de l'Asie du Sud-Est. Singapour met pour cela toutes les chances de son côté, l'occasion d'interroger cette ville, "modèle" de réussite.

"Nous avons atteint un développement tout à fait hors du commun en seulement trente ans mais nous y avons aussi laissé une partie de notre identité", reconnaît l'acteur Richard Low, rôle principal de 'Singapore Dreaming', le film le plus populaire dans l'île ces deux dernières années. La première chose qui interpelle le visiteur à Singapour, c'est d'abord cette modernité fluide. Tout est réglé comme du papier à musique : le douanier avenant, les bagages qui vous attendent et le chauffeur de taxi - bilingue anglais et très volubile - qui vous dépose à votre point de chute trente minutes après l'atterrissage de votre avion, tout cela est possible dans la cité-Etat. Comme si de rien n'était : les taxes d'autoroutes sont prélevées à distance, les feux réglés par ordinateur afin de minimiser les risques d'embouteillages. Un rêve d'Occidental pressé. C'est que depuis quatre décennies, la petite ville-Etat s'applique à imiter les Occidentaux, mais surtout à les surpasser. Quitte à sacrifier ses spécificités.

Le sacrifice à la modernité

(c) Adriana DimitrovaMusée national de Singapour, (c) Adriana Dimitrova A partir de l'indépendance de Singapour en 1965, la population - fortement encouragée par un gouvernement autoritaire - s'est appliquée à gommer ses traditions, soupçonnées d'être rétrogrades et contre-productives. En lieu et place des traditionnelles shop houses, ce sont désormais les gratte-ciel du Central Business District et les barres HDB - Housing Development Board - qui attirent le regard. Il reste peu de chose des quartiers historiques tels que Chinatown ou Little India, jugés trop insalubres pour un pays de classe mondiale. Afin de conserver l'attraction des touristes, ces quartiers ont été rénovés voire même en partie rasés pour être reconstruits à neuf. Les Singapouriens plaisantent sur le fait que leur ville n'est pas propre, mais "stérile". Dans les années 1970, le président historique de Singapour, Lee Kuan Yew - encore aujourd'hui le mentor politique et le père de tous les Singapouriens - décide de donner à tous ses habitants un logement salubre et bon marché. Après les émeutes raciales de 1964, Lee Kuan Yew, qui accède à la présidence du pays devenu indépendant un an plus tard, décide que la croissance ne peut s'encombrer de xénophobie. Ainsi, un système de quotas est instauré dans les HDB : chaque immeuble doit être habité par des Chinois, des Malais et des Indiens. Et cela fonctionne, car si les Singapouriens paraissent communautaristes - ils se sentent par exemple de culture chinoise avant d'être singapouriens - ils sont très tolérants avec les différences de leurs voisins. De fait, la première forme d'art qui se développe dans le pays est l'art partisan. Le gouvernement encourage les habitants à cultiver une fierté nationale exceptionnelle avec des célébrations populaires, comme le National Day le 9 août ou le Nouvel An Chinois au mois de février. Cet été, Singapour a fêté son 43e anniversaire en grande pompe avec une chanson nationale et un film conçus pour l'occasion. L'art a donc une valeur utilitaire servant avant tout à promouvoir les valeurs dictées par le gouvernement : fierté nationale, sécurité, famille.

Emergence du produit culturel

(c) Sébastien DolidonEric Khoo, (c) Sébastien Dolidon Considéré comme trop restreint pour rentabiliser des projets nationaux, le marché singapourien - moins de trois millions d'habitants jusqu'en 1990 - voit donc la majorité de ses produits culturels importés de l'étranger durant de très longues années. C'est le cas notamment de la musique avec une prédominance de variétés américaines et chinoises. Si l'intérêt des Singapouriens pour la musique est sincère - les conservatoires ne désemplissent pas - les artistes locaux peinent encore aujourd'hui à se faire une place sur les ondes et les scènes. Le même phénomène se produit dans le cinéma, les films américains répondant à la demande d'une société matérialiste dont les loisirs se résument au divertissement. Une lente évolution se dessine dans les années 1990 lorsque l'acteur-réalisateur Jack Neo applique la recette du blockbuster américain pour populariser un cinéma local. Ses films ont beau emprunter au jeu vidéo et au vaudeville, ils ont le mérite d'aborder des thèmes spécifiques à la cité tels que le matérialisme dans 'Money no Enough' (1998) ou l'élitisme de son système éducatif dans 'I Not Stupid' (2002). Rares sont les films, comme 'Singapore Dreaming' (2006) de Woo Yen Yen et Colin Goh, qui évoquent les limites d'une société obnubilée par la réussite et parviennent à concilier succès populaire et exigence cinématographique.

La société singapourienne, pourtant à l'origine du succès économique du pays, s'avère un réel frein au développement de la culture locale. Au pays de l'optimisation, l'art est encore considéré comme un luxe inutile, boudé au profit d'activités de consommation et autres parcs de loisirs. Un peuple très éduqué refusant de sacrifier une partie de son revenu pour avoir accès à la culture n'est pas le moindre des paradoxes de la société singapourienne. Les artistes locaux se font encore rares, le système d'éducation visant à former des cadres supérieurs plutôt que des intellectuels et artistes à l'avenir incertain. La plupart des stars locales émergent de la télévision, le média le plus puissant, détenu par Mediacorp, une entreprise d'Etat. Ces "Mediacorp artists" sont placardés sur d'immenses panneaux publicitaires, vantant divers produits de consommation à travers la ville. Car ici, on devient avant tout artiste pour la célébrité et la réussite. Ainsi le cinéaste Eric Khoo qui réalise en 1995 le premier film indépendant singapourien 'Mee Pok Man', une histoire d'amour entre un vendeur de nouilles et une prostituée, est-il plus connu en Europe que dans son propre pays. Pourtant, en 1997, le même Khoo inscrit Singapour sur la carte du cinéma mondial avec '12 Storeys' projeté dans la sélection Un Certain Regard à Cannes, décrivant la vie quotidienne dans les HDB. En 2005, le pudique hymne à l'amour 'Be With Me' ouvre la Quinzaine des réalisateurs tandis que le très réussi 'My Magic' est projeté en sélection officielle en 2008.

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