INTERVIEW DE DANY LAFERRIÈRE « Restituer la dignité des Haïtiens »
Propos recueillis par Victor Pouchet - Le 17/01/2011
Alors que Port-au-Prince vient d'assister avec effroi au retour de Jean-Claude Duvalier dit « Bébé Doc », le romancier haïtien Dany Laferrière publie 'Tout bouge autour de moi' (éd. Grasset), un livre de combat pour chasser à jamais le mot « malédiction » de sa terre natale et montrer que le fil de la vie n'a pas été rompu quand la terre a tremblé voilà un an.
Pendant soixante secondes le 12 janvier 2010 à 16h53, la terre tremble à Haïti. L'écrivain Dany Laferrière est dans un hôtel de Port-aux-Princes pour le festival « Etonnnants voyageurs » qui s'apprête à commencer le lendemain. La ville s'écroule, entraînant avec elle la mort de 250 000 personnes, autant de blessés et des centaines de milliers de sans abris. Très vite, dans un réflexe de survie, mais aussi une forme d'habitude essentielle, Dany Laferrière prend des notes sur le carnet noir qui ne le quitte jamais. Ces notes, prolongées au fil des mois qui ont suivi, constituent ce livre, morcelé, éclaté, mais qui donne une image de cette catastrophe d'une justesse et d'une intimité que seul un grand romancier pouvait élaborer. Il nous dit avoir refuser d'écrire, de « surécrire », pour se contenter de noter, mais avec une finesse remarquable, des images des événements, des gens, de ce qui se déroule sous ses yeux. Laferrière analyse les réactions, il regarde la souffrance, les silences, les gens qui chantent des prières la première nuit, la résistance de tout un peuple qui montre d'une énergie et une gaieté étonnantes. 'Tout bouge autour de moi' est le carnet de regards d'un romancier qui dit s'astreindre à lire le présent au présent. Car justement, ce qui frappe dans ce livre c'est la description d'un temps – réel, mythologique – qui perd son sens. De retour à Montréal quelques jours après le séisme, Dany Laferrière décrit alors l'accablement face au matraquage médiatique, à la souffrance en boucle sur les écrans, aux clichés qui arrivent trop vite sur le pillage, le « pays maudit ». Il se bat aussi dans son domaine – celui des mots et de leur sens – pour assurer au peuple haïtien la dignité, qui est la sienne. La réussite de son combat pour témoigner de la grâce de ce peuple, c'est précisément ce livre, qui évoque page après page la façon dont, dans ce malheur immense, à Haïti, « le fil de la vie n'a pas été rompu ».
Vous avez commencé à écrire très vite après le séisme. Comment, lors d'une telle catastrophe, l'écriture vient-elle ?
L'écriture vient assez naturellement. Je ne pense pas qu'un événement si grand soit-il puisse changer l'être humain dans ses habitudes. En réalité, au moment d'une catastrophe d'une telle ampleur, on essaie plutôt de retrouver ses réflexes ordinaires. Il s'agit de capter le silence par des mots, le malheur, la résistance intime, voir les gens bouger dans un espace naturel, sous une lumière vraie. C'est aussi un réflexe de survie, car les individus sont des animaux d'habitudes. Et j'ai voulu d'une certaine façon faire une activité dont je connaissais la forme et les repères : en écrivant, je devenais concentré, je prenais un peu de consistance, je restais humain, dans une attention vigilante et paisible.
Cette réaction paisible semble être aussi celle des gens autour de vous.
En effet, j'ai remarqué que les gens n'étaient pas si agités que cela, mais qu'ils bougeaient avec un but, l'espérance d'aider quelqu'un, de sauver une vie ou de préserver de la violence. Je crois que c'est un réflexe, ce sont des gens habitués à faire face à des situations surprenantes, violentes. Ils ont réagi avec une telle grâce parce qu'ils sont habitués à courir, à chercher la vie. Ils étaient dans une scène qu'ils connaissaient à peu près et qu'ils avaient répété toute leur vie. D'où cette sérénité, cette force, cette élégance face au malheur que le monde entier a pu observer.
Est-ce pour cela que votre livre est écrit souvent avec une grande légèreté, voire même une certaine gaieté ?
Oui, c'est la vie. La vie n'a jamais quitté l'espace où j'étais, mon espace personnel et celui de mes compagnons. Le fil de la vie n'a jamais été rompu, le sens de l'humain jamais perdu. Une des sources de la vie, c'est la gaieté. Un jour et une nuit plus tard, il y avait une grande gaieté dans la ville, une sorte de fluidité, une impression un peu comparable à celle que vivent les enfants à l'approche des grandes vacances. Malgré les malheurs, il y avait une très grande insouciance dans la ville. Avant que les médias n'arrivent et que le grand spectacle commence –lorsque nous étions entre nous, si je puis dire – aucun de ceux qui étaient présents, qu'ils soient morts, blessés, ou vivants, aucun d'entre nous ne pouvait jouer un rôle face à l'autre. Il n'y avait pas de danse macabre, nous étions contents d'être vivants, et cela laissait la place à des voix étouffées, des murmures, des silences, une sorte de gaieté insouciante.
A Haïti, vous avez décidé d'accepter d'être rapatrié pour revenir à Montréal. Comment vous avez vécu tout d'un coup cette distance prise par rapport au drame auquel vous assistiez de très près ?
Du fond de mon lit à Montréal, j'étais un peu prostré, parce que toute cette énergie que j'avais à Port-aux-Princes, c'était évaporé en arrivant à Montréal. Je regardais la télé, et la première impression était de se demander comment les gens à l'intérieur faisaient pour subir ce matraquage d'images. On hésite à fermer la télé, à refuser au moins d'entendre les cris des gens. On doit subir profondément ce qui se passe, on doit regarder les images, boire le poison jusqu'à la lie.
A propos du séisme et de l'idée de « malédiction » auquel vous vous êtes très fortement opposé, vous parlez de « guerre sémantique ». Quel regard avez-vous porté sur le traitement médiatique de cette catastrophe ?
C'est Montaigne qui est le premier à parler de cela, en expliquant que les questions politiques sont souvent des questions de grammaire. Je suis écrivain, journaliste, voyageur, donc très attentif aux mots, qui voyagent, et je sentais tout de suite qu'il y avait des gens qui, bien ou mal intentionnés, n'avaient pas compris ce qui se passait et qui, pour essayer de comprendre, de trouver un angle, allaient employer des mots qui rendraient ces événements plus opaque. Je voulais tout d'abord rétablir une vérité : il n'y a pas eu de pillages. Il y a des gens qui sont fiers d'avoir fait entrer un mot dans le dictionnaire, moi je suis fier d'en avoir fait sortir le mot « malédiction », qui, avec d'autres explications rapides et simplistes, pouvait facilement se métastaser, sur la toile entre autres. Le but était de restituer la dignité des Haïtiens, dire que c'est un peuple qui mérite de l'admiration plutôt que ce genre de clichés.
Vous décrivez la façon dont quelques secondes de tremblement marquent les corps et les esprits. De quelle manière le séisme est-il encore présent pour vous, et pour les Haïtiens ?
Pour moi, je ne fais qu'en parler et écrire depuis un an. Je me dépense sans compter, et j'en ressens le coût physique. Pour les Haïtiens, c'est évidemment pire, ils ont sous leurs yeux des preuves constantes que ce ne fût pas un cauchemar mais une réalité. Ils ont l'angoisse de vivre sur le sol même qui s'est dérobé sous leur pas, chose que je n'ai pas. Mais le séisme a cette capacité de vous attaquer deux fois, de vous frapper au moment de son arrivée, et de s'infiltrer en vous et d'y rester, comme quelque chose qui se terre en vous avec sa vie propre. Vous avez la sensation, parfois par surprise et de manière brutale de sentir le monde bouger autour de vous et la terre se dérober, ne serait-ce qu'une seconde.
Haïti est un pays de de poésie, de théâtre, de peinture. Le séisme a-t-il pris une place dans cette culture ?
Ça s'est fait. Il y a beaucoup de livres qui sont sortis ou vont sortir, des toiles, de la musique déjà. Haïti, c'est un énorme laboratoire de transformation qui est en train de digérer cela. Ils sont habitués d'ailleurs, car tout l'art haïtien est un art de transformation : avec des tôles, des débris, des sachets, des pneus, on fait des œuvres d'arts. Cela montre le chemin pour faire de l'art à partir d'un malheur.
Qu'est-ce qui vous inquiète particulièrement dans les conséquences souterraines de ce séisme ?
Je ne lis pas dans le marc de café. Je suis un observateur de la vie quotidienne. Je dois m'y astreindre parce que sinon je vais perdre ce peu de talent qui me permet de lire au présent le présent. Quand il fait beau, j'écris « il fait beau ». C'est d'une platitude et d'une paresse totale. Mais quand tant de gens prédisent ce qui va arriver, je ne prends pas le risque de me tromper. Écrire « il fait beau » quand il y a du soleil, cela me permet aussi de me souvenir qu'il a fait beau. Après le séisme, durant la nuit du 12 au 13 janvier, il faisait très beau et chaud, et la nuit était étoilée.
'Tout bouge autour de moi', Dany Laferrière, éd. Grasset, 186 p., 15 €.
Interview de Dany Lafferrière :
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Ecrivain québécoisNé à Port-au-Prince Né le 13 Avril 1953De son enfance à Petit-Goâve avec sa grand-mère Da, Dany Laferrière tire son roman, 'L'Odeur du café' sorti en 1999. D’abord journaliste au Petit samedi soir, il quitte Haïti pour Montréal...
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30/05/2012 06h14 Moi qui n'aime pas lire , j'ai du lire ce livre dans le cadre du cours de français en 4e année secondaire . J'avais le choix...
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