INTERVIEW D'EDUARDO BERTI « Buenos Aires, ma tête de Goliath »
Propose recueillis par Bernard Quiriny - Le 17/03/2011
Invité du Salon du Livre, Eduardo Berti s'est imposé en quelques livres comme le meilleur héritier de la tradition borgésienne. Que pense-t-il de la littérature argentine, de Buenos Aires où il est né, des quartiers qu'il faut connaître ? Rencontre avec un portègne cosmopolite, grand amateur de tango et de littérature.
On l'a découvert en France à la fin des années 1990 avec 'Le désordre électrique', histoire d'un représentant de commerce qui, au début du siècle, tente de convaincre les habitants d'un hameau portugais de se convertir à l'éclairage électrique : au-delà du scénario, savoureux et plein de rebondissements, Eduardo Berti, 47 ans aujourd'hui, faisait preuve d'une virtuosité éblouissante et d'un sens magique de la mise en scène, avec cette espèce de grain logique déréglé et ces enchevêtrements narratifs qui ressemblent à des labyrinthes et font penser aux jeux d'esprit caractéristique de la tradition borgésienne. Impression confirmée quelques années plus tard par 'Madame Wakefield' (brillante variation sur le fameux conte de Nathaniel Hawthorne, 'Monsieur Wakefield') et surtout par 'Histoires impossibles', somptueux recueil de vignettes fantastiques et d'histoires brèves dans la lignée des « anecdotes » dont Borges garnissait dans les années 1930 les pages de la Revista Multicolor de los Sábados. Labyrinthes, paradoxes, démarquages : l'univers d'Eduardo Berti est une sorte de jeu abstrait, précis et jubilatoire, truffé de clins d'œil littéraires (le personnage de Funès de son roman 'Tous les Funes', allusion aux divers Funes qui apparaissent chez les écrivains argentins) et de références à Buenos Aires (particulièrement dans 'L'ombre du boxeur', dont l'action se déroule dans la capitale durant les années 1960), sa ville natale, qu'il connaît comme sa poche et dont il a exploré les grandes traditions, à commencer par le tango (il y a consacré des documentaires télévisés) et les bars (vous trouverez ci-dessous la liste de ses repères favoris). Quel meilleur guide pour nous conduire dans les méandres de la littérature et de la capitale argentine ? En attendant la traduction de son nouveau roman, 'L'inoubliable', rencontre avec un magicien discret, affable et virtuose.
Lire la biographie d'Eduardo Berti.
Que représente Buenos Aires pour vous : la ville natale, une histoire littéraire, une mythologie… ?
Un peu de chaque chose : un endroit à tel point puissant que nous, les « porteños » (les habitants de la ville), nous avons l'habitude de parler de Buenos Aires pour désigner l'Argentine…C'est une métonymie d'une certaine arrogance et qui est mal vue, je le sais, par les habitants du reste du pays, mais elle est très révélatrice de notre nation disproportionnée où Buenos Aires fait figure, comme on dit, de « tête de Goliath ».
Y vivez-vous aujourd'hui ?
Non : je suis parti de Buenos Aires en 1998. J'ai vécu presque 9 ans à Paris avant de faire un bref retour en Argentine en 2006 et, depuis 2008, j'habite à Madrid. Je suis conscient que les deux villes que j'ai choisies pour remplacer Buenos Aires sont, sans doute, les villes européennes qu'on cite comme étant les plus semblables à Buenos Aires. Et je constate aussi que je compare chaque expérience urbaine que je fais dans le monde avec Buenos Aires, qui reste mon « patron urbain ».
Quel quartier conseilleriez-vous à un Français qui s'y rendrait pour la première fois ? Où l'emmèneriez-vous si vous étiez son guide ?
Quelques quartiers indispensables selon moi : Palermo et ses alentours (Chacarita, Almagro, Colegiales), San Telmo, la Boca, Recoleta et Puerto Madero. Mais aussi le vertige du centre ville (la rue Corrientes, l'Obélisque) et quelques endroits de la proche banlieue comme le San Isidro colonial et, surtout, le Tigre avec son allure de "Venice sauvage". Au delà des quartiers, il y a des endroits que je conseille vivement comme la librairie Grand-Splendid, le Luna Park de l'âge d'or de la boxe argentine dont je parle dans mon roman 'L'Ombre du Boxeur', les bois de Palermo avec le Planetarium, l´Hippodrome et le terrain de polo, la ligne A du métro qui est restée figée dans le temps et (pour finir, car il y a plein de choses à voir) les cafés de Buenos Aires, qui sont une des choses qui me manquent le plus : la Confitería Ideal, Las Violetas, La Puerto Rico, le café Tortoni, le café García de Villa Devoto, le Varela Varelita, la Sirenita (le lieu des vieux chanteurs de tango, Edmundo Rivero et Roberto Goyeneche), le Petit Colón, le Queen Bess et, surtout, le bar Conde de mon ami Ariel.
Quel regard portez-vous sur la littérature argentine ? On la résume souvent à quelques écrivains mythiques (Borges, Casares, Cortazar) et à des courants comme le fantastique. Cette vision des choses comporte-t-elle une part de vérité ? Partagez-vous l'impression de grande vitalité qu'elle donne ?
Oui, c'est une littérature très variée, très riche et très changeante, où on discute (encore) avec passion. Il est vrai qu'on peut la réduire à quelques noms basiques et à une tendance qui a été assez prédominante dans les années 1940, 1950 et 1960 : le néo-fantastique, ou fantastique quotidien, ou pour mieux dire le sinistre dans l'acception freudienne (« l'inquiétante étrangeté »), auquel on pourrait raccrocher Silvina Ocampo, Juan José Hernández, J.R. Wilcock, Marco Denevi ou Angel Bonomini, par exemple. Mais la littérature argentine est plus vaste, on y trouve aussi de grands poètes comme Alejandra Pizarnik, Alberto Juarroz ou Alberto Girri, des romanciers déjà classiques comme Sabato et Mallea ou un peu plus récents comme Puig et Saer, et surtout des écrivains presque impossibles à classifier, comme Macedonio Fernández…
Quelle serait alors la spécificité de la littérature argentine au sein des littératures hispanophones ?
Il est très difficile de répondre en quelques mots, mais on pourrait dire qu'elle est (grosso modo) très urbaine, avec une tendance à « l'auto-conscience » et aux jeux avec la raison. Bien entendu, elle comporte aussi une spécificité dans l'écriture, non seulement dans la « langue argentine » mais dans le fait que la littérature argentine a l'habitude et l'objectif d'être moins rhétorique que l'espagnole et moins baroque ou foisonnante que la littérature des Caraïbes.
On redécouvre en ce moment en France l'œuvre de Roberto Arlt, longtemps resté dans l'ombre d'autres grands écrivains argentins. Vous sentez-vous proche de son œuvre ?
J'ai lu avec énorme intérêt ses livres quand j'étais jeune et j'ai beaucoup aimé 'El juguete rabioso' ('Le jouet enragé', 1926) qui a fondé le roman moderne en Argentine, ainsi que les nouvelles de son dernier livre, 'El criador de gorilas' ('L'éleveur de gorilles', 1933), qui se déroulent… au Maghreb ! Il est notre Dostoïevski, on l'a dit et on peut le dire. Autodidacte, il a abandonné l'école et a commencé en faisant la chronique des faits divers et des crimes dans un journal. Il était aussi inventeur : il cherchait désespérément à inventer quelque chose pour gagner sa vie, mais sa plus grande invention demeure bien entendu ses livres. Je ne les ai pas relus depuis longtemps mais j'en garde le souvenir d'une puissance extraordinaire, faite de personnages en marge des conventions.
Lire notre article sur Roberto Arlt.
Votre recueil 'Histoires incertaines' participait à sa manière d'une forme de fantaisie érudite et spéculative issue de Borges, de même que votre roman 'Tous les Funes'. Vous reconnaissez-vous dans cette tradition ? Vous sentez-vous son héritier ?
Oui, je me reconnais fatalement dans cette tradition à laquelle je me suis nourri, non seulement comme beaucoup de lecteurs, mais aussi parce que j'ai grandi dans un foyer où mes deux tantes étaient professeurs de littérature et avaient une bibliothèque pléthorique avec ces livres et ces auteurs. Par contre, je ne sais pas si je mérite d'être considéré un héritier…
Même si vous avez publié plusieurs romans, vous semblez avoir un goût particulier pour la forme courte : nouvelle, texte bref, vignette, voire aphorisme…
J'ai grandi en lisant des nouvelles. J'aime la forme courte depuis toujours. Et je n'aime pas qu'on considère que les nouvelles sont au roman ce que les court-métrages sont parfois aux long-métrages : un moyen d'apprentissage. Je sens que j'ai une tendance naturelle aux textes assez courts : en fait, mes romans ne sont pas très longs et, parfois, ils sont même composés de fragments ou de petits chapitres, surtout 'Madame Wakefield'.
Quels écrivains argentins d'aujourd'hui lisez-vous ? En France, Alan Pauls, Cesar Aira ou Rodrigo Fresan sont aujourd'hui assez populaires…
Contrairement à mon adolescence, époque où je lisais beaucoup d'auteurs argentins et uruguayens (Horacio Quiroga, Felisberto Hernández, Onetti), je dois avouer qu'avec le temps je lis de moins en moins mes compatriotes. Je suis curieux de savoir ce qui se passe dans mon « quartier », bien entendu, et à part les trois noms que vous avez mentionné, je lis, par exemple, l'œuvre de Ricardo Piglia, Alberto Manguel, Edgardo Cozarinsky, Pablo de Santis, Marcelo Cohen, Leopoldo Brizuela, Ana Shúa, Juan Forn, Miguel Vitagliano, Aníbal Jarkowski, Esther Cross, Martin Kohan et beaucoup d'autres. Mais d'une façon non systématique, car en même temps je sens que j'ai encore énormément de choses à lire : des classiques, des contemporains… Le mois dernier, j'ai découvert et redécouvert les nouvelles de Marcel Aymé, par exemple. Je me demande si on lit encore ces livres-là en France…
Faites-vous une différence entre l'écriture, la lecture et cette autre forme d'écriture qu'est la traduction, que vous pratiquez également ?
Il y a, bien entendu, une différence formelle : je crois que la traduction est plus semblable à l'interprétation musicale qu'à la composition, pour employer une comparaison. J'ai passé les dernières semaines à traduire un roman de Henry James en espagnol et, un jour, ouvrant le livre en version originale, je l'ai posé à côté de mon ordinateur et je me suis dit : « Et bien, jouons un peu du James », de la même façon qu'on pourrait se dire « Jouons un peu du Bach ». Mais c'est la même chose avec les anthologies que je fais de temps en temps, ou avec la petite maison d'édition que j'ai créée (editorial La Compañia) : tout participe d'un même esprit, d'une roue qui a comme centre ma passion pour les livres et les histoires…
Lire notre artcile sur la traduction littéraire.
Vous intéressez-vous toujours à la scène musicale – tango, rock argentin, sur lesquels vous avez travaillé jadis en tournant des documentaires ?
J'ai arrêté avec ça, au moins pour l'instant. Je suis fier de quelques documentaires auxquels j'ai pu participer comme réalisateur ou scénariste. Et parfois, je rêve de faire pareil avec d'autres genres musicaux (le flamenco et, surtout, la bossa-nova), car je sens que je me suis beaucoup éloigné de ce rock argentin qui a joué un rôle si important pour ma génération, surtout pendant la dictature militaire. Mais, à vrai dire, je préfère actuellement me consacrer à écrire et à lire.
Quels sont vos chantiers en cours ?
Je viens de publier en espagnol un nouveau recueil de nouvelles qui paraîtra en France, chez Actes Sud, en mai prochain. Son titre sera, en principe, 'L'Inoubliable' ('Lo inolvidable' en espagnol). Parallèlement, je suis en train de finir un nouveau roman. C'est assez court, une « novella » comme disaient les anglais…
A lire d'Eduardo Berti
'Tous les Funes', traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, éd. Actes Sud, 176 p., 19,50 €.
'L'ombre du boxeur', traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, éd. Actes Sud, 190 p., 19,50 €.
'La vie impossible', traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, éd. Actes Sud, 192 p., 18,90 €.
'Madame Wakefield', traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, Babel, 200 p., 8,50 €.
'Rétrospective de Bernabé Lofeudo', traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, Actes Sud, 64 p., 10 €.
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