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INTERVIEW IEGOR GRAN Satire sur le vert

Propos recueillis par Bernard Quiriny - Le 15/02/2011

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INTERVIEW IEGOR GRAN

Au printemps 2009, Iegor Gran faisait scandale en publiant dans Libération une démolition en règle de 'Home', le film à succès de Yann Arthus-Bertrand. Mauvais esprit ? Volonté de devenir un ennemi public ? Il récidive aujourd'hui dans 'L'écologie en bas de chez moi', un récit autofictionnel (chez POL) décapant qui tourne en dérision la nouvelle religion verte et joue à fond la carte de l'humour noir. Explications.

Il a toujours eu l'esprit un peu mal tourné, Iegor Gran. Ce n'est pas pour rien que le jury du Grand Prix de l'humour noir l'a récompensé en 2003 pour 'O.N.G !' (oui, avec un point d'exclamation), un roman où il mettait en scène la lutte à mort de deux ONG rivales partageant le même immeuble. Comment, s'exclamera-t-on, s'en prendre aux ONG, ces entreprises de bonté, bastions du courage et du dévouement ? C'est précisément ça qui est drôle : avec un flair parfait, Iegor Gran s'empare de l'inattaquable pour le tourner en dérision, lance des piques à ceux que tout le monde aime, nage consciencieusement à contre-courant, avec un ton bonhomme et un sens aigu de la comédie. Relisez 'Spécimen Mâle' (2001), son meilleur roman : il y imagine que les femmes disparaissent subitement de la surface de la Terre, et recompose un monde post-féminin dans toutes ses dimensions, jusqu'aux plus insensées (l'Eglise doit-elle réécrire l'Ancien Testament pour y effacer Eve ? L'Académie doit-elle réécrire le dictionnaire pour tout masculiniser ?) – difficile de faire plus décalé en ces temps de parité. Ou alors, rouvrez 'Jeanne d'Arc fait tic-tac' (2005), dont le titre bizarroïde cache une savoureuse comédie sur les clichés relatifs à l'Amérique vue d'ici... Avec 'L'écologie en bas de chez moi', il frappe fort et se trouve en passe de réussir son pari : offrir la meilleure blague littéraire de ce début de siècle, en s'attaquant à ce qui précisément n'est aujourd'hui plus attaquable, la nouvelle religion, la dimension suprême de la citoyenneté correcte, le bien repeint en vert – l'écologie, le développement durable et la protection de la planète. Pollueur, Iegor Gran ? Oui, mais pollueur de clichés parfumés, de niaiseries et de ridicules modernes : avec l'écologie, c'est un terrain tout neuf qui s'offre à son humour noir, et qu'il est sans doute le premier à investir avec tant de verve (il risque, au nom du beau geste littéraire, d'être lapidé par ses voisins éco-responsables) et de drôlerie. En se mettant lui-même en scène, il teste les conséquences de son écolo-scepticisme chez les convaincus, sonde les psychologies et montre comment le message vert recompose les lignes d'opposition entre gentils et méchants. Blague dadaïste, mauvais esprit, texte criminel ? Explications avec l'auteur.

Lire la critique de 'L'écologie en bas de chez moi'.

Pourquoi avez-vous souhaité prolonger votre tribune de Libération par ce livre ?

Car je chausse du 43. Dans Libération, j'avais l'impression d'être dans du 37. Ensuite, avec l'écologie, j'ai découvert un continent nouveau, inexploré, rempli de bonnes choses à me mettre sous la dent, à commencer par le grotesque des slogans, le greenwashing du secteur marchand, ou la schizophrénie de leur rapport à la science. Personne ne rit de l'écologie : j'avais un énorme continent pour moi tout seul. Vous imaginez Hernan Cortes ?... Les yeux qui brillent ?... La cruauté qui ne demande qu'à sortir ?... Je suis sadique comme lui, je revendique cette cruauté envers le pauvre peuple des idéologies sans défense. Ah ! Il ne fallait pas venir me chercher !

Le mauvais écologiste est-il devenu la figure moderne du monstre antisocial ?

D'une certaine façon, il est pire qu'un monstre, puisqu'on nous dit qu'il compromet la survie des générations futures. Il menace l'existence même de l'humanité ! Il serait plus proche d'un extra-terrestre, en fait, vous savez, ces organismes colonisateurs dont raffole le cinéma hollywoodien. Seul point positif, il permet à tous les gens de bonne volonté de s'unir contre lui. C'est le bouc émissaire parfait de tous les dysfonctionnements, et en plus il donne bonne conscience aux autres ; en un mot, il est indispensable.

Vous avez une formation scientifique. Est-ce ce bagage qui vous prémunit contre la crédulité de beaucoup d'entre nous, qui ne savons à peu près rien en fait du climat ?

Absolument pas. Je suis d'une grande crédulité ; demandez à ma femme. Je crois par exemple à la transmission de pensée et je continue de voter aux élections présidentielles.

En réalité, on a l'impression que ce qui vous horripile vraiment dans l'écologie, c'est moins le fond suspect que la forme : le langage infantilisant, la grandiloquence édifiante…

Le fond et la forme sont indissociables ; c'est le cas dans l'art (en tout cas c'est ainsi que je le vois), c'est ainsi dans toutes les idéologies, dans toutes les religions, y compris dans l'écologie. C'est ce qui fait le charme de l'écologie, ce qui la transforme en un réservoir inépuisable de gags, mais c'est aussi, bien sûr, ce qui fait un peu peur. Et comme tous les amateurs de films d'horreur, j'adore avoir peur (et rire en même temps) ! Vous connaissez le film The Evil Dead ?...

Vous relevez certains faits mal connus, comme le fait que le GIEC n'est en fait qu'une sorte d'Argus de la presse climatologique, et pas le grand réseau de recherches qu'imagine le grand public. Pensez-vous qu'en dépit des apparences, nous sommes « désinformés » sur ces sujets ?

Non, pas désinformé, ce qui sous-entendrait une action machiavélique d'une intelligence supérieure, ce dont les écolos sont incapables pour le moment, et heureusement. L'humain est ainsi fait qu'il n'entend que ce qu'il veut entendre. Avant, il voyait des diables à chaque pas de porte, aujourd'hui il déifie la science quand elle lui promet la fin du monde.

Vous faites un parallèle entre l'écolâtrie contemporaine et les méthodes d'intimidation du communisme au siècle dernier. N'est-ce pas excessif ?

Allez vous balader au salon Planète mode d'emploi, porte de Versailles, et faites semblant de contester la religion en place, juste pour de rire. On en reparle après.

Autre analogie : avec la Bible et l'apocalypse. La catastrophe écologique est-elle une forme inconsciente de l'eschatologie chrétienne ?

Non. Mais la vie spirituelle a horreur du vide. La diminution de l'influence des religions traditionnelles (y compris de l'athéisme) a créé un vide qui est un appel d'air pour la nouvelle religion. La catastrophe écologique à venir en est le mythe fondateur. Il fonctionne d'autant mieux qu'il repose sur des antécédents (les visions de Saint Jean, Nostradamus, etc.) ; un peu comme certaines fêtes chrétiennes qui se sont naturellement calées sur le calendrier antique.

Faut-il vous supposer une sympathie de principe pour Claude Allègre, grand réprouvé de la cause climatique ?

Je n'ai aucune sympathie ou antipathie pour Claude Allègre ; il ne fait pas partie de mon univers. En revanche, je constate que chez de nombreuses personnes il suscite un rejet violent, pathologique, disproportionné par rapport à son discours. Quand les écolos nous feront une Saint-Barthélémy, il sera le premier à y passer.

Votre humour explosif laisse finalement planer le doute : serait-il absurde de regarder 'L'écologie en bas de chez moi' comme une provocation littéraire, une sorte de geste surréaliste qui cible l'écologie tout simplement... parce qu'elle est à la mode ?

Excellente question ; c'est par là que l'on aurait dû commencer. Mon objectif est en effet de fabriquer de la littérature. C'est ma seule et unique priorité. Ça veut dire quoi ? Cela veut dire : créer des mondes parallèles au nôtre, crédibles, où l'énergie qui fait avancer le texte est une histoire, un conte, si vous préférez. Avec quels matériaux ?... Chaque écrivain a ses briques fétiches ; pour moi c'est le grotesque, l'absurde, une certaine forme d'humour froid, parfois désespéré. Or, pour ce qui est du grotesque, l'écologie est une mine d'or ; les slogans débiles, les poses sacrificielles, etc. Tout ce fatras s'est ramené en bas de chez moi, je n'ai plus eu qu'à me servir. Miam !... Ajoutons à cela l'envie de relever le gant : suis-je capable de concevoir une aventure littéraire qui puisse s'inscrire dans ce débat passionnant de l'avenir du monde ?... Montrer comment naissent les divergences d'opinion, y compris chez des amis assez proches, introduire une forme de suspens (le narrateur est-il optimiste ou pessimiste ? Va-t-il trouver un terrain d'entente avec Vincent ?... Sa femme va-t-elle le supporter ?... Que devient le généraliste crétin ?...), développer enfin le personnage même du narrateur, montrer une tranche monomaniaque de ma vie : tout cela relève de la littérature.

Ce qui répond en partie à cette autre question : pourquoi avoir choisi cette forme du récit humoristique, de l'autofiction comique où vous vous mettez en scène, plutôt que celle, plus classique, d'un essai… ?

Parce que je suis pour la littérature durable. La littérature, c'est tellement plus vivant et original ! Et aussi parce que je suis convaincu qu'il faut être universitaire pour écrire des essais. Beaucoup de vacances, de jolies étudiantes à éblouir, un accès facile à une bibliothèque sur le lieu même de son travail, le sens du devoir à accomplir pour éclairer les générations futures, etc., sont des avantages concrets de l'universitaire que je n'ai pas. L'essai est une sorte de thèse de 3e cycle qui aurait mis un string. Je n'ai pas la bonne mentalité.

Lire : 'L'écologie en bas de chez moi', Iegor Gran, éd. P.O.L, 190 p., 15,50 €.

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