L'AFFAIRE DREYFUS L’intellectuel : de la genèse au purgatoire
Thomas Yadan pour Evene.fr - Juillet 2006 - Le 27/07/2006
De Voltaire à Zola, en passant par les philosophes des lumières, des personnages emblématiques ont tenté de défendre un certain nombre de principes exaltant la raison universelle. On les appelle les intellectuels. Victorieux lors de l’affaire Dreyfus, ils semblent de plus en plus décrédibilisés aujourd’hui.
Le 12 juillet 2006, la France a fêté, par la voix de son président de la République, le centenaire de la réhabilitation du capitaine Dreyfus. Affaire dramatique d’antisémitisme, de haine, d’exaltation collective et de sentiments patriotiques exacerbés, de ce chaos est pourtant apparue une figure amie de la vérité et de la justice: l’intellectuel.
L’Histoire ou la vérité
Pour une certaine idéologie, l’action est antérieure à l’idée, la pratique domine la théorie, l’Histoire impose irrévocablement ses directives. Pour l’affaire Dreyfus, les faits, les documents ont accablé le capitaine. La foule vindicative avait désigné le coupable, la classe politique dans son ensemble se rangeait derrière la nation vociférant contre la traîtrise abjecte. Le bouc émissaire devait alors s’effondrer sous le poids insupportable d’une évidence douteuse, de l’opinion publique et de la raison d’Etat.
L’Histoire était en marche, qui épargnait le nombre aux dépens de l’individu. Totalisante, elle pouvait se satisfaire d’une réalité malléable, nationaliste, englobante. Dreyfus condamné, déshonoré et transféré en avril à l’île du Diable, à Cayenne en Guyane, l’affaire semblait enterrée, définitivement. L’honneur de la nation était préservé et les pulsions collectives apaisées. Malgré ce consensus général, de nombreuses voix allaient s’élever. Savants, universitaires, journalistes... La figure de l’intellectuel en maturation s’éveillait effectivement afin d’opposer des valeurs universelles et principes fondamentaux à l’aveuglement de l’histoire et du factuel. Le ‘J’accuse’ de Zola publié dans le journal L’Aurore par Clemenceau, suivi d’une pétition arborant de prestigieux signataires, Proust, Durkheim, Monod, Anatole France ou Daniel Halévy allaient malmener la sérénité d’une société malade de son aveuglement et de son amnésie. Une erreur judiciaire devint alors l’objet d’une lutte insatiable transcendant les particularismes et les intérêts politiques ou idéologiques au nom d’un principe suprême, inégalable : la vérité.
Le particulier et l’universel
Qu’étaient les antidreyfusards, si ce n’est des antisémites flagrants (sous la figure entre autres de Drumont ou de Barrès), des nationalistes chevronnés vociférant sous la contrainte de ressentiments revanchards, une droite réactionnaire, une foule en proie à la doxa et aux préjugés dont certains journaux (La Libre Parole, par exemple) profiteront avec avidité. La nation sera l’occasion d’une interprétation ethnique, régionaliste, raciale dont Dreyfus, "le juif", fera les frais. Revendication d’un particularisme culturel, donc, où le corps, le sang, la filiation deviendra le texte où pourra se lire l’identité indélébile d’un individu. L’appartenance religieuse ou nationale franchira la barrière de l’ontologique. Le particulier se noiera dans un collectif spécifique. Il y sera rivé. Le nationalisme antidreyfusard fait alors de la vérité une histoire de culture et de peuple. Il la relativise.
L’intellectuel devient, avec Zola et tous les autres, ce rempart contre un tel relativisme et une si médiocre exaltation du déterminisme. Son support est le livre, l’art, la musique, la peinture, le journalisme ; son objet, la raison, la vérité, l’universel. Sa culture relie les nations, son esthétique transcende les peuples, les races ou les pays, sa justice se déploie sous la légitime bannière de l’égalité et de l’équité. Car, que défendaient les dreyfusards ? L’honneur d’un homme, évidemment. Mais au-delà de l’affaire, elle-même, des valeurs universelles confrontées avec le particulier. La Raison contre la raison d’Etat, la justice contre la loi, la vérité contre les faits seront ces oppositions fondamentales révélées par les intellectuels. Sortant du mutisme et de la solitude de leurs bibliothèques, "les Clercs", selon la nomination de J. Benda, s’immisceront sans orgueil ni vanité, en gardien de l’immuabilité de principes universels. L’intellectuel naît à partir de cet engagement concret qui consiste en une cause attachée à la raison et à la vérité et dont il accepte de se faire le porte-parole éclairé. L’universel ne lui appartient pas, mais il le côtoie quotidiennement comme objet d’analyse et de passion. L’écrivain Zola, le premier, se devait de le réintroduire dans ce lieu de perdition, qu’était la France de l’affaire Dreyfus.
Le discrédit des intellectuels
Alors, comment expliquer une telle dégradation de la figure de l’intellectuel aujourd’hui ? Car force est de constater qu’il n’est plus à la mode : il fait fuir les jolies filles, ennuie les consommateurs et exaspère la foule. Plus inquiétant, il semble subir une véritable "expiation", selon la formule de A. Finkielkraut, renvoyant trop souvent au corporatisme, à l’élitisme, à l’abstraction ou à la sophistique. Le terme semble en soi refléter, dorénavant, une posture hautaine et moralisatrice.
Quelles sont les raisons d’une telle déchéance ? Pour l’auteur de ‘Nous autres les modernes’, l’intellectuel a "mauvaise conscience". Rivé paradoxalement dans l’espace infini de l’universel, de la pensée et de la théorie, il culpabilise du déficit pratique, factuel de ses occupations. Nostalgique d’une cause aussi précieuse que l’affaire Dreyfus, il s’offusque de la plus petite affaire et s’arrange avec le consensus déconcertant de la structure. L’intellectuel est devenu un clerc qui a perdu la foi. Pour Bernard-Henri Levy, la perte de prestige du logos comme valeur supérieure, la propagation du relativisme culturel, le règne d’une différence englobante malmène l’idée même des principes universels si chers aux philosophes des lumières. L’intellectuel est alors destitué de son objet et a perdu de sa crédibilité. Plus coriace, encore, Régis Debray inscrit nos contemporains dans un processus partisan avide de pouvoir et de reconnaissance. L’intellectuel est devenu l’intelligentsia. A la figure emblématique d’un Zola se serait substitués des fast-thinkers médiatiques, "des penseurs qui pensent plus vite que leurs ombres". Quoi qu’il en soit, l’intellectuel a perdu cette légitimité si indispensable pour un porte-parole, un gardien.
L’irréductibilité de l’intellectuel
Doit-on pour autant l’accabler, lui faire porter la lourde responsabilité de son échec ? Echec de qui tout d’abord ? L’intellectuel est un symbole, un idéal. Il se définit par un certain nombre de qualités et valeurs. Tout comme les principes qu’il défend, il transcende les personnalités et est irréductible à une définition sociale ou structurelle. L’ensemble des critiques à l’encontre de l’intellectuel d’aujourd’hui sont probablement justes, mais elles semblent se réapproprier son essence paradoxalement insaisissable, abstraite. Les mutations de la société (en société de masse), les redéfinitions permanentes de la culture, l’explosion de la communication par des médiums de plus en plus puissants ont transformé le rapport au monde. L’impact sur la notion d’intellectuel et de son rapport au réel a été altéré brutalement. Force est de reconnaître que cette vision moderne de l’intellectuel est plus de l’ordre de la réappropriation abusive que du consentement légitime. Par le fait même de son caractère irréductible, aucun homme, aucun parti, aucun corporatisme, aucun pouvoir, ne peut revendiquer l’appellation d’intellectuel. Dès lors la distinction de ‘Gramsci’ entre intellectuel organique et critique est abusive. L’intellectuel est à partir de certains critères ou n’est pas. La structure par sa capacité totalisante à générer de nouvelles formes d’appréciation de l’intellectuel falsifie par cette nomination la conformité à une définition immuable. Que l’intellectuel n’existe plus temporairement est une chose, le redéfinir en fonction des critères de la société en est une autre. D’une certaine manière, une partie de lui-même est extérieure au système, une autre partie s’inscrit dans un réel concret afin de veiller à la transmission et la préservation des valeurs universelles. Une sorte d’objectivité extra-diégétique. L’intellectuel est une idée autonome qui ne peut admettre l’ingérence, elle existe en soi indépendamment des tentatives de ravissements sémantiques structurels ou individuels.
Les idées défendues par les antidreyfusards ne sont pas éteintes. Ils se métamorphosent et continuent de noircir l’Histoire. Ethnicisation, communautarisme, culture au rabais, pouvoir médiatique, ne sont que les autres noms du nationalisme, du préjugé ou de l’aliénation. Le rôle de l’intellectuel est précisément, ce qu’il a été pour Voltaire ou Zola : une lutte insatiable pour l’émancipation intellectuelle de l’individu, pour l’élaboration d’une citoyenneté critique et responsable. Plus simplement, une lutte inconditionnelle pour la "souveraineté de l’esprit", l’autre manière de dire la vérité. Un symbole qui avait certainement sa place au Panthéon.
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