INTERVIEW D'ALAIN MABANCKOU Qui de l’homme et de l’animal est le plus bête ?
Propos recueillis par Mathieu Menossi pour Evene.fr - Mars 2007 - Le 22/03/2007
Eminent représentant de la littérature francophone, l’écrivain-poète Alain Mabanckou, auteur du dernier prix Renaudot ‘Mémoires de porc-épic’, réinvente le monde pour mieux le repenser. Une fable drôlement corrosive où l’auteur mêle à un français caustique le rythme effréné de l’oralité africaine. Simplement génial !
”Le monde n’est qu’une version approximative d’une fable que nous ne saisirons jamais tant que nous continuerons à ne considérer que la représentation matérielle des choses.” Avec ‘Mémoires de porc-épic’, Alain Mabanckou s’évertue à saisir ce monde par le procédé intelligemment maîtrisé de la réappropriation. De ses souvenirs d’enfance au Congo-Brazzaville, l’écrivain développe toute une réflexion sur la place de l’homme dans le monde, sur le sens de sa vie et donc, de sa mort. Un hommage subtil à la littérature africaine, ses mythes et son oralité.
A l’origine du roman ‘Mémoires de porc-épic’, il y a, je crois, une histoire que vous racontait votre mère…
Oui, c’est une légende très populaire en Afrique centrale. Notamment au Congo-Brazzaville. Chaque groupe ethnique avait sa version. Celle dont je m’inspire dans ce livre me vient effectivement de ma mère. Les parents se servaient de cette légende pour faire rentrer leurs enfants, à la nuit tombée, afin qu’ils aillent se coucher. “Attention à toi, disaient-ils, sinon le porc-épic va passer et te lancer ses piquants.” Et donc à partir de cette histoire, j’ai tissé mon récit, construit mes personnages. Et je me suis également efforcé d’y rajouter une dose de pastiche littéraire de ma propre sauce. Pour moi, l’écrivain est un “menteur”, un artisan de l’adaptation ou de l’exagération.
De votre livre se dégage un véritable amour de l’écriture, du mot, de sa dimension sonore… Quel rapport entretenez-vous avec l’écriture, la création ?
C’est un rapport très charnel. Je n’écris pas selon un plan. Je dois ressentir les mots, me sentir transporté. C’est sans doute dû en partie à mon parcours poétique. Car j’ai commencé par écrire de la poésie. Cette facette de mon univers est moins connue mais je ne désespère pas d’y remédier puisque les éditions du Seuil s’apprêtent à reprendre l’ensemble de mes poésies dans la collection Point. Et c’est vrai que ce parcours poétique fait que j’ai d’abord un rapport musical avec l’écriture. D’ailleurs le poète Paul Verlaine n’écrit-il pas : “De la musique avant toute chose”, avant d’appréhender le visuel. Une fois le rythme en place, je pose mes personnages que je m’évertue à faire danser sur cette musique. C’est une conception assez “libre” de l’écriture. Je préfère me mettre en danger afin d’éviter de devenir un écrivain formaté. Je ne veux pas travailler selon une espèce de moule, où il suffirait de définir le nom de mes personnages que j’insérerais dans une histoire attendue, prévisible. L’écrivain doit se demander en permanence ce qu’il va bien pouvoir raconter dans la page suivante.
Dans ses ‘Lettres à un jeune poète’, Rainer Maria Rielke écrit : “Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs.” Autant de conseils que vous semblez avoir appliqué à votre écriture…
Je suis toujours celui qui visite ce que Modiano appelle le “vestiaire de l’enfance”. Donc je suis en permanence en train de réveiller le souvenir. La capacité d’écrire dépend entre autres de sa capacité à gérer le flot de ses souvenirs. Il faut une bonne dose de nostalgie et de regret pour pouvoir créer de l’émotion, pour pouvoir créer la vie. Je pense que pour bien écrire, il faut savoir vivre et revivre ses souvenirs. Les entretenir. Les sentir remonter à la surface. Donc, j’approuve totalement ce conseil donné au jeune poète.
Trouvez-vous dans le genre de la fable une façon d’aller vous promener dans ces souvenirs d’enfance…
La fable donne beaucoup de possibilités parce qu’en général, elle permet de critiquer, de blâmer le comportement humain sans pour autant heurter directement les gens. C’est ainsi qu’à l’époque, des fables étaient contées au roi alors qu’on y critiquait les travers de sa cours ou de sa personne. Mais il y avait cet écran du bestiaire. On utilisait la représentation animale. Ainsi, personne ne se sentait concerné alors que derrière ces textes se dissimulaient les critiques les plus caustiques. C’est un genre souvent utilisé par les écrivains pour aller au fond des choses, et qui permet de consolider sa critique, de regarder la société avec un peu plus de distance.
Vous vous montrez très sarcastique à l’égard de l’homme, englué dans ses convenances, ses croyances, ses traditions, ses mensonges… Etes-vous quelqu’un d’optimiste malgré tout ?
Oui, je suis quelqu’un d’optimiste dans la mesure où ces croyances forment tout l’imaginaire africain. Mais parmi elles, certaines me paraissent négatives pour l’évolution même de la société africaine. Et c’est dans ce sens que j’utilise la fable pour les mettre en valeur et laisser le lecteur réfléchir sur les conséquences. Par exemple, que penser d’un individu qui tue quelqu’un et prétend par la suite que c’est son double animal qui en est l’auteur ? Peut-on ainsi se décharger de ses propres responsabilités, sous prétexte que la coutume veut que ce soit ainsi ? Dans ‘Mémoires de porc-épic’, j’ai essayé de présenter toute une série de critiques de la société africaine et de certains de ces mythes. Des mythes et des croyances qui, malgré tout, doivent exister car ils sont le fondement de la raison d’être de tout Africain, de sa culture, de son identité.
Vous développez toute une réflexion sur l’Autre, sur l’indifférence réservée à celui qui est étranger, hors des rangs…
L’étranger est toujours quelqu’un qui paraît comme inadapté, inadaptable en face de l’autre. Etymologiquement, l’étranger est celui qui ne vous ressemble pas. C’est un “monstre”, en quelque sorte. Vous vous sentez alors dans l’obligation de le rejeter afin qu’il ne vienne pas dérégler le sens même de la société. Ainsi, lorsque la famille de Kibandi arrive dans le nouveau village, ils sont reçus avec beaucoup de distance alors que souvent, en Afrique, la tradition exige que l’étranger soit accueilli avec hospitalité. Pourtant, n’étant pas issu du même “monde”, la famille de Kibandi est contrainte d’accepter un éloignement à la fois géographique et social. Apparaît alors tout le problème de l’errance, du voyage. La recherche d’une terre d’asile. Des notions également très présentes dans ‘Mémoires de porc-épic’.
Une réflexion sur la conception de la mort, également. La vie après la mort, la réincarnation, les fantômes, les rites animistes…
Le rapport à la mort est une dimension primordiale de la société africaine. En Afrique, on est persuadé que nous ne mourrons pas. Quand la mort survient, c’est pour aller retrouver les ancêtres. Les morts nous précèdent. Birago Diop, un grand poète sénégalais, a écrit dans un de ses poèmes du recueil ‘Leurres et lueurs’ : ”Les morts ne sont pas morts/[…]/Ils sont dans le Sein de la Femme/Ils sont dans l’Enfant qui vagit/Et dans le Tison qui s’enflamme/[…]”. (1) Il y a une sorte de prolongement de la vie à travers la mort. Et en réalité, dans ‘Mémoires de porc-épic’, toute la question est de savoir ce qui se passe après cette mort. A quoi pourrait bien ressembler ce monde mystérieux post-mortem ? Alors que le porc-épic vient tout juste d’assister au meurtre de son “maître” Kibandi, il semble distinguer le corps d’un homme avec la tête d’un porc-épic. A travers la mort de son “maître”, il voit sa propre mort. Et la réincarnation lui fait peur car il craint de se retrouver dans une enveloppe corporelle qui ne lui correspondrait pas par rapport à ce qu’il est profondément. En dépit de ses actes, il préfère rester porc-épic. C’est une identité qu’il maîtrise. Il craint l’inattendu.
Votre récit contient beaucoup d’oralité. Comme un hommage à la littérature africaine, à la fable et au conte philosophique par lesquels tradition et connaissance se transmettent…
Cela fait partie de ma propre culture puisque la plupart des langues africaines que je parle sont orales. N’ayant pas de base écrite, elles n’existent qu’à travers cette oralité. Et là-dessus vient se greffer la langue française comme langue d’écriture. Finalement, dans ‘Mémoires de porc-épic’, la langue est française mais le rythme est congolais. C’est celui de mon ethnie, de ma tribu. De ce rythme dans la langue provient toute l’oralité du récit. Il y a un peu d’ailleurs dans ce français-là.
Que lisez-vous en ce moment ?
Actuellement, je lis pas mal de choses par “contrainte” car il s’agit d’une sélection d’ouvrages en compétition pour un prix littéraire. Plus personnellement, je lis ‘Lettres à D., histoire d’un amour’ d’André Gorz. Un livre excellent. Un chant d’amour très émouvant.
Votre ou vos livre(s) de chevet ?
Le livre de ma mère, ‘Cent ans de solitude’ de Gabriel Garcia Marquez et ‘Le Vieil Homme et la mer’ d’Ernest Hemingway.
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