mercredi 10 février

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Rentrée sicilienne

PORTRAIT D’ANDREA CAMILLERI


Andrea Camilleri est à l’honneur en cette rentrée littéraire 2007. A la réédition de ‘L’Opéra de Vigàta’, considéré comme son chef-d’oeuvre, s’ajoute la parution chez Métailié de ‘La Pension Eva’, un ouvrage touchant et surprenant qui sort de son habituel créneau policier. Deux romans extraordinaires, représentatifs de l’importance de Camilleri dans la littérature italienne contemporaine.


En ce mois de septembre 2007, Andrea Camilleri fête ses 82 ans. Un âge de patriarche qui n’empêche pas le vieux Sicilien de continuer à écrire comme jamais. S’il rencontre l’écriture dès les années 1940 en publiant quelques récits et poèmes, ce n’est qu’au début des années 1980, lorsqu’il atteint la limite d’âge qui l’oblige à cesser ses activités de scénariste et metteur en scène, qu’il se lance dans l’écriture de romans policiers. Il ne devient un auteur à succès qu’à 65 ans, en 1992, avec ‘La Saison de la chasse’ : le phénomène est né. ‘L’Opéra de Vigàta’, qui débarque dans les librairies trois ans plus tard, fait un carton. Pour se faire une idée, à l’été 1998, six des dix romans les plus vendus en Italie portaient la signature du Sicilien, depuis rentré dans la prestigieuse collection des Meridiani, la Pléiade transalpine. La raison est simple : les récits policiers de Camilleri sont plus que des policiers. L’enquête n’est qu’un prétexte pour dépeindre une société sicilienne avec un humour, une finesse et une écriture uniques.

Lire la critique de ‘L’Opéra de Vigàta’

Faits divers et mafiosi

Qu’ils se déroulent dans la Sicile de la fin du XIXe siècle ou aujourd’hui, alors que le commissaire Montalbano veille sur l’île, les récits de Camilleri appartiennent au genre du giallo : enquêtes, meurtres, corruption et magouilles en tout genre sont le lot quotidien du monde qu’il met en scène dans ses livres. Beaucoup d’auteurs italiens - Carlo Lucarelli et son Groupe 13, Ottavio Cappelani - entretiennent une filiation nette avec le Sicilien, dont l’importance dans la vitalité actuelle de la littérature noire de la péninsule est réelle.

Evidemment, qui dit Sicile dit mafia. Il est intéressant de préciser que ce fut Leonardo Sciascia, son aîné de quatre ans, sicilien également, qui l’encouragea à se lancer dans la voie de l’écriture. Sciascia est connu pour avoir commis, en 1961, ‘Le Jour de la chouette’, le premier ouvrage qui décrit réellement la mafia, la vraie. Pas celle d’Hollywood, costumée et théâtrale, mais celle de la rue sicilienne, insidieuse, invisible mais pesante, insaisissable mais étouffante. Comme son collègue, Camilleri la décrit merveilleusement, insistant sur la lâcheté ou l’impuissance de la population et recréant avec un grand réalisme le système tacite et implicite mis en place par Cosa Nostra. (1)

Même sanglante et impitoyable, la mafia de Camilleri se mue souvent en un prétexte pour multiplier les bouffonneries ironiques. Si un meurtrier descend sa victime devant trois témoins, personne ne voit rien : “L’un était sous la table parce qu’il s’était aperçu qu’il avait un lacet de chaussure défait et il était en train de le renouer, le deuxième ramassait, toujours sous la table, une carte qui lui était tombée par terre et le troisième, juste à ce moment, s’était pris un moustique dans l’oeil.” (2) Avec moquerie, Camilleri trace le portrait de cette mafia mortelle qui rend ses compatriotes si concentrés quand il s’agit de regarder ailleurs. L’humour, qui apparaît surtout sous la forme de caricature, d’ironie ou dans le foisonnement de personnages truculents et grotesques, est l’arme favorite d’Andrea Camilleri pour raconter sa Sicile. Son art de dédramatiser une situation par une réplique grossière ou une situation grotesque fait tout le charme de ses écrits, dans lesquels une blague pour le moins leste sait rendre une situation tragique hilarante, et vice-versa. Mort, tromperies, érotisme, ridicule, sexe, amour se déchaînent dans l’opéra burlesque que joue Camilleri.

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L’écriture camilleresque

En France, Andrea Camilleri a de la chance. La chance d’avoir trouvé un traducteur pointilleux et intelligent qui a su brillamment retranscrire toutes les subtilités et les couleurs de sa langue unique. Serge Quadruppani, pour le citer, mérite que l’on salue son travail tant une traduction littérale de l’écrivain sicilien aurait mis de côté l’essence même de son oeuvre. (3) Car chez Camilleri, tout passe par le choix, l’ordre, le ton du mot. Le créateur de Montalbano a créé de toutes pièces une langue magnifique, à la fois technique et tendrement poétique. Utilisation du passé simple, placement du verbe en fin de phrase, élision de lettres ou de syllabes entières, néologismes colorés ou archaïsmes désuets, Camilleri mélange tout pour régurgiter des lignes savoureuses, d’une obscurité, comme par magie, parfaitement limpide.

Surtout, il confronte cette langue sicilienne avec le florentin - l’italien officiel -, le milanais, le romain, ou joue sur les différences de niveau de langue entre le paysan, le gendarme, le bureaucrate. De fait, chez Camilleri, la langue est la principale définition de ses personnages, dont l’affrontement tourne à la confrontation des langages. Elle est d’ailleurs aussi sa principale source d’humour - et le seul moyen d’identifier les mafieux. Tous les romans que l’auteur situe dans la Sicile des années 1870-1890 se basent sur cette confrontation verbale. Ce n’est pas un hasard : la Sicile de cette époque, mal rattachée à une Italie tout juste unifiée, mal vue, est ici stigmatisée par sa langue. Chez Camilleri, un dialogue entre un Florentin et un Sicilien devient l’affrontement de deux systèmes de pensée. ‘La Disparition de Judas’ pousse même ce principe à l’extrême en se présentant comme une suite de documents d’origines variées. Au-delà du tour de force que représente la création d’une intrigue policière de 250 pages reposant seulement sur une compilation de documents épars, cet ouvrage est l’expression la plus parfaite du style Camilleri, capable de raconter une histoire juste en jouant sur les niveaux de langue, et d’y glisser ainsi une dimension sociale et humaine capitale.

Lire la critique de ‘La Pension Eva’

La Sicile d’Eva

Raillée, ridiculisée, considérée comme dangereuse, rebelle, comme un nid de bandits et de paysans bornés, pourrie par la mafia, habitée par des Siciliens “qui puent” (4), l’île subit le regard condescendant des continentaux, des étrangers. Et si les Siciliens sont souvent tancés par l’auteur, il n’en reste pas moins qu’il nous offre, à travers la ville imaginaire de Vigàta, une vision précise et réaliste de la Sicile, plus fine qu’un livre d’histoire. Dans ‘La Pension Eva’, son livre le plus personnel jamais écrit, Camilleri se consacre à l’histoire d’un adolescent au coeur de la Seconde Guerre mondiale, la Sicile étant un point stratégique primordial que se déchiraient Alliés et forces de l’Axe. Plus que dans tout autre ouvrage, il y conte une Sicile attachante, fragile, à la beauté ensorcelante et fragile, sans jamais se prendre au sérieux. Cette Sicile qu’il aime tant - on peut parler d’une littérature sicilienne plus qu’italienne - et qu’il défend ardemment : il y a quelques mois, il a ainsi lancé une pétition pour sauver le Val di Noto, haut lieu baroque de l’île, classé patrimoine de l’humanité, menacé par la prospection pétrolière d’un groupe américain. (5)

“Il y en a qui écrivent que moi je suis une espèce de curé (…). Ils prétendent que je suis un écrivain facile”, raconte Camilleri en se mettant malicieusement en scène dans ‘La Démission de Montalbano’ - une nouvelle à la chute des plus brillantes. Qu’il se rassure : non seulement le ton Camilleri est unique et révolutionnaire, mais sa faculté de mêler farce et tragédie avec une grande poésie en font sans nul doute l’auteur italien le plus marquant de la fin du XXe siècle. Qui pourrait bien le rester pour un bon bout du XXIe…


(1) ‘Cosa Nostra, l’histoire de la mafia sicilienne de 1860 à nos jours’, de John Dickie, éd. Buchet Chastel, 2007, l’ouvrage le plus complet à ce jour sur la mafia sicilienne, décrit la mafia et son fonctionnement en des termes qui font parfaitement écho au portrait qu’en dresse Camilleri.
(2)
‘L’Opéra de Vigàta’, éditions Métailié, page 141.
(3) Lire à ce propos le passionnant texte de Serge Quadruppani,
“L’angoisse du traducteur devant une page de Camilleri”, qui expose les difficultés de la langue camilleresque et les moyens pour parvenir à la retranscrire en français (visible sur son blog http://serge.quadruppani.free.fr).
(4)
‘L’Opéra de Vigàta’.
(5) Cf. article de
Courrier international n° 867 du 14 juin 2007.


Mikaël Demets pour Evene.fr - Août 2007


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