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Anne Berest règle son roman sur les pas de nos pères
Propos recueillis par Juliette Einhorn - Le 11/09/2012
Que nous ont transmis nos parents ? Sur quel socle la fameuse génération Mitterrand a-t-elle pu se hisser ? Avec quelle mythologie et quels espoirs ? Réponse dans 'Les Patriarches', l’anti-roman d’apprentissage d’Anne Berest, en lice pour le Prix Renaudot.
Après La Fille de son père (2010), qui interrogeait la filiation et la fratrie, Anne Berest évoque et invoque Les Patriarches : comment se constitue, à une époque donnée, une ramification de figures tutélaires – politiques, artistiques, médiatiques – qui règnent sur les temps, faisant office de référence collective ? Cette mythologie fonctionne-t-elle aussi dans la sphère intime, à travers la figure du père ? Analysant les mécanismes d’influence et d’addiction, le livre offre un plan de coupe de la France d’après-guerre à travers le parcours accidenté de Denise, qui tente de marcher dans les pas de son père disparu. Roman d’apprentissage inversé, il déconstruit le genre en montrant comment l’entrée dans l’âge adulte, celui de la désillusion, coïncide avec une intrusion du réel, mais aussi avec un renoncement nécessaire à la fiction. Rencontre sous la pluie – joliment, Anne Berest a préféré parler sous les gouttes du 15 août : se mettre à nu sans paravent.
À travers le personnage de Denise, qui enquête sur son père, vous faites la radiographie d’une époque. Pour vous, les jeunes adultes des années 60, enfants de ceux qui ont connu la Seconde guerre, sont-ils une génération perdue ?
Le personnage de Gérard Rambert dit dans mon livre : « J’ai eu vingt ans à une époque où le sexe était libre, la drogue était bonne, le sida n’existait pas et la pilule était en vente libre. » C’était une génération très libre, qui s’est construit une légende. La génération suivante – la mienne – a donc grandi avec ces mythes, ce qui est un cas assez particulier dans l’histoire. Pour la première fois, les références d’une jeunesse étaient celles de la précédente : Godard, les Doors, les Beatles, etc. Moi, j’ai eu une adolescence « vintage », c’est-à-dire que j’écoutais les mêmes disques que mes parents. C’est spécial, non ? Cela m’intéressait de réfléchir à ce sujet. Et puis mon héroïne est une fille d’artistes. Sa question est : comment se défait-on de ses parents lorsque ses parents ont été des antibourgeois ?
Le père de Denise n’a vécu que pour l’art, seule dimension à lui faire penser que sa vie avait un sens. Il se plonge dans la drogue de la même façon qu’il se plonge dans la fiction. Établissez-vous un lien entre les deux ?
Oui. On souhaiterait que nos vies soient aussi palpitantes que dans film, aussi inattendues que si nous étions des personnages de roman. Or, c’est impossible. L’imprégnation très forte de la fiction dans nos vies crée forcément de la désillusion. Et puis, dans la fiction les choses ont un sens, une trajectoire. Si bien que nous attendons désormais que nos vies soient régies par des règles narratives… Chez Patrice, cela crée des déceptions si fortes qu’il se réfugie dans la drogue.
La fiction est-elle dangereuse ?
La fiction est dangereuse quand elle devient le modèle de la réalité. Lorsqu’on pense que, si la vie n’est pas tous les jours « magique », elle ne vaut pas la peine d’être vécue.
À travers, notamment, le personnage de Bertrand, vous faites une description au vitriol de l’art contemporain, et une satire des discours théoriques qui l’accompagnent…
Mon but était avant tout de trouver une situation drôle, créer un personnage comique, m’amuser. Je ne me suis jamais dit que j’allais critiquer l’art contemporain… Le but était, dans ce livre sombre, de créer un personnage amusant. La satire des discours théoriques était aussi une manière de me moquer de moi-même. Mon idée n’était donc pas de caricaturer des gens extérieurs à moi mais de me caricaturer, en me moquant d’une certaine facilité dans laquelle, lorsqu’on a fait des études de stylistique, on peut facilement devenir jargonneux.
Tout le roman tourne autour du secret de l’année 1985, au cours de laquelle Patrice a disparu. Denise apprendra qu’il l’a passée dans un centre de désintoxication nommé le Patriarche, qui a réellement existé. Cette association a finalement été classée comme une secte. Comment en êtes-vous arrivée à ce sujet ?
Au départ, il y a un ami, Gérard Rambert. Je lui avais dit que, si j’arrivais un jour à écrire des livres, j’aimerais qu’il soit le personnage d’un roman. Sur le coup, ça l’a fait rire, évidemment. Mais il a quand même accepté de devenir une « matière romanesque ». Je lui ai posé beaucoup de questions, et un jour nous en sommes arrivés à parler du Patriarche. Tout de suite, il m’a semblé évident que c’était le sujet du livre. Pour des raisons personnelles, la question de l’enfermement entrait en résonance avec moi : comment se met-on dans une situation dont on pense qu’on ne pourra pas sortir parce qu’on est sous influence ? J’ai alors fait beaucoup de recherches sur le Patriarche, retrouvé des gens, recueilli des témoignages, lu les livres de Lucien Engelmajer, consulté le site de l’Ina, les archives de l’époque…
Dans votre évocation du Patriarche, l’utopie semble liée de manière organique à la dérive sectaire…
L’association le Patriarche, créée par Lucien Engelmajer, a duré 35 ans. Il m’a semblé, au cours de mon travail de documentation, que les intentions premières du fondateur, au début des années 1970, étaient louables. Utopistes, mais humanistes. Puis, cela a lentement mais sûrement déraillé vers l’organisation sectaire. Ce qui m’intéressait, c’était ce dérèglement. Étudier la façon dont le pouvoir et l’argent viennent dégrader la bienveillance et l’altruisme. Dans ce cas particulier en tout cas, car je ne fais aucune généralité. Cet homme s’est grisé de l’extraordinaire machine qu’il mettait en route. C’est ainsi que l’utopie est devenue progressivement une secte. L’année 1985 est intéressante parce qu’elle se situe au milieu de ces 35 ans de fonctionnement. Je voulais montrer comment, à cet instant-là, le bien et le mal sont aussi indissociables que les deux faces d’une feuille de papier. Bien sûr, cela peut faire écho aux grandes utopies du XXe siècle, mais je ne pense pas qu’on puisse plaquer une situation sur une autre. Je me méfie des glissements de comparaison.
Votre mise en scène fictionnelle, la création de ces personnages, vous sert d’instrument pour faire émerger le réel. L’enjeu était-il la distanciation ?
Je voulais que la partie qui se passe au Patriarche soit « documentaire » : sur le fonctionnement de l’association. Quels étaient les horaires, les repas, comment ses membres travaillaient, toute l’organisation. Le début du livre en revanche, avant d’arriver au Patriarche, est « romanesque » : c’est un mélange de vrai et de faux. Le personnage de Patrice a l’air vrai alors qu’il est inventé, certaines anecdotes ont l’air inventées… mais sont vraies. Je le fais côtoyer des gens qui n’existent pas avec d’autres qui sont réels, etc. La littérature est l’endroit de cet amusement, de cette possibilité-là : une utopie, un lieu qui n’existe pas, dans lequel on peut faire tout ce dont on a envie.
Lorsque la fin de l’enquête du personnage de Denise est imminente, vous lui faites un sort, comme pour laisser la réalité le recouvrir…
Peut-être, de façon inconsciente, voulais-je dire que la découverte de la vérité est une chose de très difficile. Pour soi. Car on accepte de faire mourir la partie de soi qui vivait dans le mensonge. C’est faire le deuil d’un état de soi. Ce qui arrive à Denise est comme une parabole, pour exprimer cette idée.
Photo d'illustration ©Jérôme Bonnet.
Les Patriarches, Anne Berest, éd. Grasset, 316 p., 19 €.
Anne Berest présente son roman, Les patriarches:
Anne Berest interviewée pour La fille de son père:
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